Après avoir étonnamment bien dormi dans le train de nuit en partance de la Roumanie, nous sommes arrivés le 13 avril, en matinée, à Budapest. Comme c’était un jour férié, le lundi de Pâques, la ville était extrêmement calme, ce dont Yuta et moi nous réjouissions, en plus d’avoir encore une température exceptionnelle pour ce temps-ci de l’année. Nous avons donc découvert cette capitale de la Hongrie dans un agréable bruissement urbain encore entremêlé de chants d’oiseaux moins forts qu’à Bucarest, cependant. Le panorama de Budapest, traversée par le Danube et sise au tiers sur une colline, nous a fait penser à celui de Lyon. Mais la comparaison s’arrête pratiquement à ce stade, car l’arrière-plan historique de la cité hongroise est nettement différent, cette dernière marquée par des années de domination ottomane puis autrichienne et par le communisme, en plus d’avoir été ravagée par la Seconde Guerre mondiale. Cela dit, c’est encore aujourd’hui à Budapest que se trouve la plus grande synagogue active d’Europe.
Yuta et moi avons commencé par visiter le quartier du Château de Buda, qui appartient au Patrimoine mondial de l’Unesco. Son Palais royal, trois fois détruit depuis son édification datant du Moyen-Âge, a été reconstruit à tout coup selon le style choisi par l’époque ; sa forme actuelle est celle d’une architecture classique, adoptée après la Seconde Guerre, constituée de divers blocs rectangulaires au-dessus desquels se surélève, au centre, un dôme vert pâle. Aujourd’hui, en raison des dommages subis au cours du XXe siècle, le Palais royal contient essentiellement des musées, dont la Galerie nationale hongroise. Nous n’y sommes pas entrés, mais j’en retiens en revanche la magnifique esplanade, elle-même un élégant agencement de fer forgé peint en noir et de murailles ajourées faites de pierres claires, en plus d’offrir une superbe vue de Budapest sous un ciel parfaitement bleu. Et nous n’étions visiblement pas les seuls émus par ce paysage, car il y avait, parmi les nombreux touristes, de nouveaux mariés décoiffés par le vent. Nous avons également sinué à travers les rues plus résidentielles du quartier du Château, peuplées de maisons colorées, dont les motifs illustraient l’influence baroque qui les caractérise, alors que leurs bases seraient issues de l’époque romaine ! Avant de redescendre dans la partie Pest de la ville, nous sommes allés voir l’Église Mathias, vestige de la monarchie en ce qu’elle a longtemps constitué le lieu de couronnement des rois hongrois. Parce qu’elle était en rénovation et que des échafauds et autres outils recouvraient sa façade, je n’ai pas pu m’exclamer devant son style gothique. Peut-être que c’était seulement un mauvais moment dans l’année pour voyager, mais il m’a semblé que tout était en reconstruction – cela doit témoigner de la constance du travail dévastateur que le temps opère.
Néanmoins, le Parlement hongrois, situé sur les rives du Danube et vieux de cent ans, a pu me satisfaire avec son style néogothique, fait de pointes acérées s’élevant vers le ciel, et son mélange de presque blanc et d’orange brûlé. J’ai gardé l’impression que ces teintes étaient assez répandues dans Budapest, dont l’éclectisme architectural est assez marqué, par ailleurs, au carrefour d’influences slaves, latines et souvent turques, tant dans les lieux de cultes faits de bulbes d’oignons dorés que les bains ornés de larges coupoles bleu foncé, surmontées de faucilles de lune. Les ponts qui traversaient le Danube étaient également d’aspect varié. J’ai particulièrement aimé le Pont des Chaînes, celui qui relie les deux rives du centre-ville : c’est le plus vieux de Budapest, avec une arche centrale massive, faite de pierre. Enfin, vers le sud, le pont Élizabeth, au contraire, était d’une minceur presque sèche, comme s’il souffrait encore de sa reconstruction post-guerre.
En fin de notre première journée, Yuta et moi sommes allés dans un petit parc près de notre auberge où avait lieu un festival de jazz et de vin hongrois, ce qui constitue toujours un mélange de choix, comme si c’était une concrétisation de la synesthésie. Assise sur un talus herbé, j’y ai goûté un rouge sec, dont j’ai oublié le cépage, mais dont je garde, au moins, un bon souvenir gustatif. Nous avons d’autant plus apprécié cet événement qu’il semblait fréquenté par les Budapestois eux-mêmes et que c’était une manière de s’imprégner de leur style de vie ; ce que nous avions précédemment vu de Budapest était toujours agrémenté d’insupportables vendeurs d’excursions touristiques et de boutiques souvenirs – qui possédaient quand même de belles poupées de l’Est. Pour le peu de contacts directs que j’ai eus avec les Hongrois, ils furent tous empreints de gentillesse. À l’auberge, à notre arrivée, la préposée de la réception nous a servis du café, des biscuits et – nous l’avons pris plus tard – un petit verre d’alcool hongrois, cela pour nous souhaiter la bienvenue. De plus, dans un des souterrains menant au métro, une dame m’a demandé en hongrois quelque chose à propos des trajets, mais, évidemment, je n’ai absolument rien compris ; me reconsidérant après avoir aperçu mon air effaré, elle me touche le bras et s’excuse. J’ai eu l’impression d’avoir capté cette chaleur humaine propre à l’Est à travers ces deux brèves relations, même si, à la différence de Bucarest, nous ne connaissions personne à Budapest et que, par contraste, cela créait une espèce de vide. De surcroît, comme la langue n’est pas d’origine latine ni même germanique, on ne peut pas compter sur le langage pour nous intégrer : les sons et l’orthographe sont vraiment rebutants. C’est sans doute pour cette raison qu’on répond systématiquement, dans les lieux publics, en hongrois et en anglais.
Le second jour, nous nous sommes promenés le long de l’avenue Andrássy, elle aussi inscrite au Patrimoine mondial. C’est une avenue issue du XIXe siècle, conçue selon le modèle des boulevards épurés d’Haussmann, et bordée d’arbres, de squares – dont un dédié au compositeur Liszt – et de fontaines. Sa première partie regorge de boutiques huppées et s’aère un peu, par la suite, pour accueillir l’Opéra de la ville et des musées. Entre autres, nous avons approché le Musée de la terreur, qui relate, entre autres, les horreurs communistes, et dont l’apeurant dehors, presque noir et décoré de formes angulaires métalliques, nous a suffi. En tout cas, ça rappelait la proximité des tourments que cette ville aujourd’hui paisible a vécus ; nous avons tout autant opté pour le chemin de la sérénité et avons préféré continuer notre déambulation. L’avenue, longue de près de deux kilomètres et demi, débouche sur la place des Héros et son Monument du millénaire. Cet impressionnant ensemble de sculptures, qui célèbre le millénaire de la conquête magyare, se compose d’une longue colonne coiffée d’un archange Gabriel turquoise et entourée des sept chefs qui ont mené l’invasion. Après ce bref moment d’histoire, nous avons profité du grand parc derrière, nommé Bois de la ville, au sein duquel il y a le château Vadjahunyad, construit sur une petite île, et un bain turc, alimenté par les sources thermales naturelles de Budapest. D’ailleurs, dans les collines de Buda, ces eaux chaudes ont créé des grottes dans lesquelles des milliers d’Allemands se sont cachés au moment de la guerre. Le temps de se reposer un peu au parc et le moment de partir, encore une fois, arrivait déjà : nous avons regagné l’auberge en empruntant la ligne de métro qui descend sous l’avenue Andrássy, qui a la particularité d’être le premier métro d’Europe continentale et de posséder encore ses entrées d’origine, fabriquées en fer forgé.
Malgré les aléas qu’elle a subis, Budapest nous a révélé une esthétique homogène, où la multiplicité de monuments historiques en bon état cohabite avec une ville propre, truffée de cyclistes, et moderne. Je n’ai pas vu de moulins à vent, mais cette charmante capitale, aussi appelée la Perle du Danube, pourrait bien me donner le goût de revenir les voir ainsi que de déguster, à nouveau, la goulasch hongroise, une soupe aux légumes à bouillon pimenté.
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mercredi 29 avril 2009
samedi 25 avril 2009
Bucarest - Bucuresti
Le 8 avril dernier, je suis partie à la rencontre de l’Europe de l’Est. Bucarest, mon premier arrêt, constituait presque la limite du monde connu : on peut trouver cette ville sur Google Maps, mais l’intérieur de cette capitale n’est pas encore cartographié. Qu’on ajoute à cela l’aura d’insécurité qui accompagne les pays de l’Est, mon périple comportait presque un caractère audacieux – mais je voyage bien pour me dépayser et secouer mes assises. Cela dit, j’étais loin d’y aller seule : là-bas, Alex, le Roumain que j’ai rencontré à Lyon et qui n’y restait qu’un semestre, allait m’accueillir chez lui, dans sa famille ; Yuta me rejoignait le 8 avril également à Bucarest, en soirée. Encore, cela à l’aimable initiative de Catinca, la mère de celle-ci venait me chercher à l’aéroport à mon arrivée pour me mener au centre-ville, afin que j’évite la congestion permanente des voies de circulation en transport en commun ; le nombre de voitures a explosé dans les dernières années et la ville supporte mal cette affluence.
Je suis donc arrivée en après-midi à Baneasa, un petit aéroport pour les vols internes ou économiques, et je suis entrée sans problème dans le pays ; mon passeport s’est mérité un sourire dû à la surprise, je pense, du douanier. Puis, comme prévu, Mme Dumitrascu m’attendait à l’entrée et, dans les traits de famille et l’élégance qu’elles ont en commun, on aurait dit que je retrouvais Catinca à travers elle. Nous nous sommes rendues à son appartement – très chic, plein de livres et de boiseries –, où j’ai accepté l’offre à déjeuner de Mme Dumitrascu. Cela présageait déjà toute l’incomparable hospitalité du peuple roumain ! Mon hôtesse a également invité Alex à partager notre copieux repas et il est monté nous rejoindre dans les minutes qui ont suivi ; ce dernier n’avait pratiquement pas changé, sinon que ses cheveux étaient plus courts un peu.
Le premier visage de Bucarest que j’ai découvert était sans doute l’un des plus charmants, c’est-à-dire le quartier des ambassades et des instituts culturels – celui du mythique Institut français dont Alex parlait beaucoup en France, car ses nombreuses projections cinématographiques sous-titrées l’ont aidé dans son apprentissage de la langue française. Alors que je m’attendais à pénétrer une ville terne et sans éloquence, j’ai vite changé mon point de vue avec un agréable étonnement. Ce secteur, où se mêlent grandes maisons, blocs d’appartements et bâtiments administratifs, présentait des constructions dont le charme ancien me rappelait l’architecture française : des couleurs claires, de longues fenêtres françaises à carreaux, des mansardes. Également, des colonnades travaillées – certaines constituaient carrément des sculptures du corps féminin, par exemple – offraient souvent le support à un balcon frontal. Avec la quantité d’arbres qui garnissaient les terrains, j’avais l’impression de retrouver la majesté de la rue des Érables, à Québec ! J’étais éblouie, d’autant plus heureuse que ces traces architecturales de l’identité latine de la Roumanie soient aussi perceptibles un peu partout à travers la ville, à travers ce qui subsiste des blessures urbaines infligées par la période communiste et par l’après-communisme également. Je développerai plus loin.
Situé sur la rue où a habité l’écrivain et philosophe roumain Mircea Eliade, l’appartement d’Alex et de ses parents n’allait pas me décevoir non plus : grand et aéré, des livres dans une bibliothèque vitrée, des planchers de bois qui craque et, surtout, un balcon qui donne sur une cour intérieure. Cette petite plate-forme, qui communique avec la cuisine, donnait assez de place pour y installer une chaise confortable et pour que quelqu’un se tienne debout à côté ; tout autour de la balustrade étaient installées des plantes vertes dont l’une avait fleuri en rose. Et, devant, nous pouvions contempler un arbre dont les bourgeons se développaient dans un silence ponctué de chants d’oiseaux. Le temps étant ensoleillé et délicieusement doux pendant tous les jours que j’ai passés à Bucarest, ce balcon fut pour tous un endroit de prédilection – avec Mihai, le frère jumeau d’Alex, nous avons commencé par y boire du jus de fruits et carottes dans des verres à vin.
Avant d’aller chercher Yuta à Otopeni (l’autre aéroport de Bucarest, plus grand et plus moderne), nous avons marché un peu dans la ville pour que je la découvre davantage. À la place Rosetti, tout près de chez Alex, j’ai assisté à un événement environ trisannuel : un monsieur était grimpé sur la statue centrale pour boire un coup avec celle-ci, ce qui captivait l’attention de plusieurs passants ! Puis, en déambulant près d’une bouche de métro, j’ai fait la rencontre avec un des « monstres de l’inconscience » qui décorent la ville. Ce sont des sculptures – celle que j’ai vue était une créature à la gueule ouverte – créées à partir des rebuts ménagers, projet visant à sensibiliser les gens au mode de consommation sauvage ; à plusieurs endroits dans la ville, dont sur la mairie, de grandes affiches blanches et vertes disaient que « la ville croît vert ». L’écologiste en moi s’avérait bien ravie ! La littéraire aussi : en errant, nous avons croisé des affiches sur lesquelles étaient inscrites des proverbes divers ; près de la Piata Universitatii, il y avait des stands de bouquinistes installés sur le trottoir, décorés par des figures d’intellectuels peintes avec des stencils. La beauté de la situation était accentuée par l’inscription suivante : « la culture est descendue dans la rue ». Même si je n’avais pas vraiment de préjugés négatifs sur la Roumanie, je n’avais jamais imaginé une effervescence culturelle aussi proche du peuple, ce qui m’a simplement touchée.
Aussi n’étais-je qu’au début de mon attendrissement, car de l’intérieur aussi la Roumanie s’avère charmante : j’ai reçu de la famille Craciun un accueil exceptionnel. Mme Craciun, une petite dame aux cheveux courts et noirs, constamment pleine d’attentions, m’a fait changer trois fois de pantoufles pour que je porte celles qui m’allaient le mieux et a cuisiné pour nous pendant tout notre séjour sans vouloir qu’on ne l’aide. Évidemment, nous avons bien mangé et beaucoup, de surcroît : entre autres, du cascaval – un fromage à pâte pressée –, des plats de viande et de pommes de terre, des salades de légumes, de la soupe au vrai bouillon de poulet et des petits roulés de pâte feuilletée aux pommes et aux noix. C’est ainsi dire que la cuisine a été un lieu important pendant le voyage, où, en plus de nous régaler, nous discutions tranquillement avec Mme Craciun, qui parle français, tout en écoutant la Romantica Radio, une chaîne bucarestoise qui joue des chansons d’amour populaires majoritairement en anglais et en espagnol. J’ai aussi rencontré M. Craciun, mais les échanges étaient plus difficiles car il ne parlait ni anglais, ni français. Du moins, comme Vincent m’avait prêté son petit guide Le roumain de poche, j’ai pu à quelques occasions glisser un « Buna sera » ou un « Nocta buna » pour entrer en contact verbal avec ce monsieur de grande taille, au regard vif et rieur.
Le deuxième jour, nous sommes allés voir un monument majeur de la ville, le Palais du peuple, un souvenir de l’époque communiste, lorsque le dictateur Ceausescu était au pouvoir ; aujourd’hui, le Parlement du pays siège dans une fraction de cet immense bâtiment, le deuxième plus grand au monde, après le Pentagone. Pour schématiser au possible, le Palais du peuple est un édifice constitué de deux blocs de formes rectangulaires, un très grand pour la partie du bas et un plus étroit pour le haut, ce qui donne l’allure d’une forteresse à cette construction. L’épuration angulaire de cette architecture produit l’effet d’une solennité inquiétante, sentiment d’ailleurs amplifié par le boulevard rectiligne qui s’étend longuement devant. En sachant que des quartiers historiques ont été détruits pour accomplir cet ouvrage et que, sans en avoir eu le temps, Ceausescu voulait que tous ses ministères soient installés dans les immeubles juxtaposés au Palais du peuple, je n’ai pas d’autre mot que celui de « mégalomanie » pour décrire ce vestige, encore en parfait état, du communisme – le premier que j’aie vu de ma vie. La peur que m’a inspirée ce lieu m’a fait mieux comprendre, par la suite, la douleur perceptible à travers le reste de la ville, la souffrance dont les constructions diverses gardent le silencieux témoignage : des façades en mauvais état, quelques pâtés de maisons ternes, peut-être sales, des chiens errants, des bâtiments à moitié peints d’une couleur, laissés en plan, d’autres abandonnés depuis 20 ans, depuis la chute de l’URSS et plusieurs blocs, identifiés par des pastilles de couleur, susceptibles de s’effondrer. Et cela est toujours dispersé à travers les architectures fines dont j’ai précédemment parlé, les nombreuses églises d’inspiration byzantine – le christianisme orthodoxe est la religion dominante en Roumanie –, les secteurs que nous traversions en silence habités par les gitans et les immeubles ultramodernes qui témoignent d’une radicale occidentalisation de la ville, à un point tel qu’elles ne s’intègrent que rarement au panorama bucarestois. Comme Mihai me le faisait remarquer, le problème est qu’en Roumanie, avec de l’argent, on peut tout faire, ce qui permet, par exemple, de ne pas respecter les lois d’harmonisation de l’architecture urbaine. Si quelques quartiers de la ville semblent marqués par une pauvreté matérielle, c’est plutôt le caractère transitoire du décor qui m’a semblé le plus accentué : quelquefois, des passerelles de bois servent à circuler au-dessus des rues perpétuellement en construction dans le vieux quartier ; au-dessus de plusieurs rues, les fils pour l’électricité et pour les communications demeurent visibles et forment des espèces de nids aux intersections. Du coup, Bucarest apparaît comme une ville bigarrée, au sein de laquelle on sent une tension entre l’indigence du passé et l’attrait du nouveau dans sa forme la plus extrême, c’est-à-dire un capitalisme sauvage, obsédé par l’image de la richesse. Alex me disait d’ailleurs que l’automobile constitue là-bas un symbole de statut social, ce qui explique pourquoi la ville soit tant encombrée de voitures qui circulent ou même stationnées n’importe où.
Malgré ces désagréments somme toute mineurs, nous avons bien profité de notre passage à Bucarest, comme si nous vivions par anticipation la dolce vita italienne – que je vais finir par croire simplement européenne. En effet, à toute heure du jour, même en semaine, les parcs étaient remplis de gens d’âges divers, les bancs des rues également occupés. Cette oisiveté passagère, mariée à la douce allégresse du temps qui me rappelait celle de l’été, dégageait dans la ville un enthousiasme paisible. Et nous y avons participé, profitant tout autant des petits plaisirs de l’existence. Par exemple, le jeudi, pendant qu’Alex bossait à la fac, sur une terrasse d’un resto du quartier historique, Mihai, Yuta et moi avons dégusté les délicieux papanasi (prononcer « papanach »), une sorte de beignets au fromage blanc servis avec de la confiture de fruits ; à chaque jour, tout le monde ensemble, nous visitions les diverses aires vertes de la ville, toutes embaumées des forts parfums des arbres et arbustes en fleurs. Je crois que la plus belle était le Cismigiu, ce parc avec de grands espaces où s’étendre dans l’herbe chauffée au soleil, ses tulipes orangées – ça faisait bien Europe de l’Est ! –, ses monuments épurés qui bordent les allées, ses ponts ouvragés et son immense lac, derrière lequel on voit la Maison de la presse libre. Installés dans la pelouse juste assez longue, à moitié endormis par la chaleur, nous me donnions l’impression de faire partie du poème de Rimbaud, « Sensation » – « je ne parlerai pas, je ne penserai rien » –, si cela peut signifier un peu l’osmose dans laquelle nous baignions. D’ailleurs, cette communion n’a pas seulement relevé de l’espace, mais aussi de la musique qui nous reliait intimement : un peu partout, Yuta jouait sur sa flûte irlandaise la fameuse valse d’Amélie Poulain ; après avoir vu vendredi soir le film Paris, en chœur, nous en fredonnions la bande-sonore de façon quasiment obsessionnelle.
La France, comme toujours, exerçait sur nous son envoûtement particulier. C’est pourquoi, tel que mentionné, le vendredi, nous avons vu, dans la petite salle de projection Elvira Popesco de l’Institut français (!), le film Paris, de Cédric Klapisch, qui met en scène les élégants Romain Duris et Juliette Binoche. Il raconte l’histoire d’un trentenaire qui apprend qu’il va mourir et, du coup, de la transformation du regard de ce dernier sur son entourage, son environnement. Plus précisément, diverses histoires d’amour, parfois heureuses, parfois non, exposent toutes ensemble une philosophie du « carpe diem » – j’aime la traduction de « cueille l’instant ». Klapisch nous enseigne à saisir le Beau dans toutes ses formes – artistique, relationnelle, existentielle –, avant qu’il ne nous échappe complètement ou, plutôt, qu’on lui échappe. Ça me convient. Et, par la même occasion, il me semble que je comprenais mieux le jugement intransigeant d’Alex – le plus grand amoureux de la France que je connaisse – envers Bucarest qui n’illumine pas, le soir, la majorité de ses bâtiments dignes de l’être : on ne doit jamais être indifférent à la beauté.
Les jours à Bucarest se sont écoulés rapidement. Même si nous avons allongé notre séjour d’une nuitée par rapport à ce que nous avions initialement prévu, c’était déjà dimanche qui nous surprenait. Nous sommes allés nous gorger de soleil roumain pour une dernière fois au café-bar branché du Théâtre national, dont la grande terrasse est installée sur le toit dudit bâtiment ; Modalina, une Roumaine que j’avais rencontrée de passage à Lyon, est venue nous y rejoindre. Enfin, pour remercier mes hôtes, j’ai acheté des fleurs chez la marchande du coin en pensant faire essentiellement plaisir à la maîtresse de maison, alors qu’Alex m’a révélé qu’il croyait que ce serait son père le plus le content ! J’en étais heureuse, en quelque sorte, car ça me permettait d’exprimer, au-delà du langage, à travers le bouquet, ma reconnaissance. À leur tour, les Craciun m’ont offert un ensemble de collier et de boucles d’oreille ainsi qu’une édition bilingue (roumain-français) de l’œuvre de leur poète romantique national, Mihai Eminescu : j’étais choyée. Nous étions en retard au moment de partir vers la Gare du Nord, mais j’ai quand même réussi à esquisser un « multumim mult pentru tot » (merci beaucoup à vous pour tout) et un « la revedere » (au revoir).
Pendant nos cinq jours d’exploration de Bucarest, nous avons visité deux musées : le Musée du paysan, qui présente, à travers une multiplicité d’objets et constructions, différentes facettes de la vie en campagne roumaine, et le Musée du village, composé d’un regroupement de maisons traditionnelles et chapelles provenant de toutes les provinces de la Roumanie. Dans le premier lieu d’exposition, chaque salle était accompagnée d’un petit texte, plus ou moins visible, en français, qui expliquait succinctement les enjeux de la salle. Il y a un de ces préambules qui m’a particulièrement marquée, disant que la magnificence n’avait pas toujours rimé avec richesse, la magnificence étant plutôt issue du fragile mélange du pauvre et du luxe ; je trouvais que c’était vrai et pas seulement pour la portée poétique de cette affirmation. Il se dégageait une belle rusticité de ces témoignages historiques, dont la simplicité, dans son sens le plus positif, me semble avoir imprégné la culture roumaine même. En effet, on y sent des gens authentiques, au sourire franc, qu’on les connaisse peu ou beaucoup, et satisfaits d’une vie qui n’a pas besoin de millions d’artifices, ce que j’espérais trouver en Europe de l’Est. À ce sujet, je dois avouer que, si nous n’avions connu personne à Bucarest, le charme qu’a exercé cette ville sur nous aurait été moins immédiat, car il est clair que la chaleur de ses citoyens y contribue ; sinon, peut-être que ses contradictions nous auraient choqués davantage. C’est ainsi dire que c’était une vraie chance, grâce à Alex, de pouvoir la visiter de l’intérieur, même si l’extérieur révèle une capitale délicate, avec ses fleuristes, ses bouquinistes, son cher Institut français et son Arc de Triomphe, entre autres, qui font perdurer le mythe du Paris des Balkans.
Le printemps m’a sans doute aussi aidée à comprendre cette ville pleine de parcs : un amalgame de bourgeons verts en croissance et de minuscules feuilles d’un tendre vert. C’est pourquoi je n’étais pas étonnée lorsqu’Alex m’a mentionné que, même s’il parlait souvent contre Bucarest, il aime sa vie. À quelques reprises, profitant des bienfaits naturels de la cour intérieure de chez Alex, j’ai pensé à Soljenitsyne (penseur russe qui a vécu le Goulag) qui disait, dans Études et miniatures, quelque chose comme tant qu’il pourra sentir une fleur de pommier, la liberté existera. Bien sûr, la Roumanie a beaucoup évolué depuis 1989, ce que j’ai essayé de rendre visible à travers mes descriptions, mais les Roumains ont tout de même offert à Yuta et moi, menacés par le désenchantement des pays surdéveloppés, une belle leçon de sagesse et d’émerveillement qui demeurent purs.
Je suis donc arrivée en après-midi à Baneasa, un petit aéroport pour les vols internes ou économiques, et je suis entrée sans problème dans le pays ; mon passeport s’est mérité un sourire dû à la surprise, je pense, du douanier. Puis, comme prévu, Mme Dumitrascu m’attendait à l’entrée et, dans les traits de famille et l’élégance qu’elles ont en commun, on aurait dit que je retrouvais Catinca à travers elle. Nous nous sommes rendues à son appartement – très chic, plein de livres et de boiseries –, où j’ai accepté l’offre à déjeuner de Mme Dumitrascu. Cela présageait déjà toute l’incomparable hospitalité du peuple roumain ! Mon hôtesse a également invité Alex à partager notre copieux repas et il est monté nous rejoindre dans les minutes qui ont suivi ; ce dernier n’avait pratiquement pas changé, sinon que ses cheveux étaient plus courts un peu.
Le premier visage de Bucarest que j’ai découvert était sans doute l’un des plus charmants, c’est-à-dire le quartier des ambassades et des instituts culturels – celui du mythique Institut français dont Alex parlait beaucoup en France, car ses nombreuses projections cinématographiques sous-titrées l’ont aidé dans son apprentissage de la langue française. Alors que je m’attendais à pénétrer une ville terne et sans éloquence, j’ai vite changé mon point de vue avec un agréable étonnement. Ce secteur, où se mêlent grandes maisons, blocs d’appartements et bâtiments administratifs, présentait des constructions dont le charme ancien me rappelait l’architecture française : des couleurs claires, de longues fenêtres françaises à carreaux, des mansardes. Également, des colonnades travaillées – certaines constituaient carrément des sculptures du corps féminin, par exemple – offraient souvent le support à un balcon frontal. Avec la quantité d’arbres qui garnissaient les terrains, j’avais l’impression de retrouver la majesté de la rue des Érables, à Québec ! J’étais éblouie, d’autant plus heureuse que ces traces architecturales de l’identité latine de la Roumanie soient aussi perceptibles un peu partout à travers la ville, à travers ce qui subsiste des blessures urbaines infligées par la période communiste et par l’après-communisme également. Je développerai plus loin.
Situé sur la rue où a habité l’écrivain et philosophe roumain Mircea Eliade, l’appartement d’Alex et de ses parents n’allait pas me décevoir non plus : grand et aéré, des livres dans une bibliothèque vitrée, des planchers de bois qui craque et, surtout, un balcon qui donne sur une cour intérieure. Cette petite plate-forme, qui communique avec la cuisine, donnait assez de place pour y installer une chaise confortable et pour que quelqu’un se tienne debout à côté ; tout autour de la balustrade étaient installées des plantes vertes dont l’une avait fleuri en rose. Et, devant, nous pouvions contempler un arbre dont les bourgeons se développaient dans un silence ponctué de chants d’oiseaux. Le temps étant ensoleillé et délicieusement doux pendant tous les jours que j’ai passés à Bucarest, ce balcon fut pour tous un endroit de prédilection – avec Mihai, le frère jumeau d’Alex, nous avons commencé par y boire du jus de fruits et carottes dans des verres à vin.
Avant d’aller chercher Yuta à Otopeni (l’autre aéroport de Bucarest, plus grand et plus moderne), nous avons marché un peu dans la ville pour que je la découvre davantage. À la place Rosetti, tout près de chez Alex, j’ai assisté à un événement environ trisannuel : un monsieur était grimpé sur la statue centrale pour boire un coup avec celle-ci, ce qui captivait l’attention de plusieurs passants ! Puis, en déambulant près d’une bouche de métro, j’ai fait la rencontre avec un des « monstres de l’inconscience » qui décorent la ville. Ce sont des sculptures – celle que j’ai vue était une créature à la gueule ouverte – créées à partir des rebuts ménagers, projet visant à sensibiliser les gens au mode de consommation sauvage ; à plusieurs endroits dans la ville, dont sur la mairie, de grandes affiches blanches et vertes disaient que « la ville croît vert ». L’écologiste en moi s’avérait bien ravie ! La littéraire aussi : en errant, nous avons croisé des affiches sur lesquelles étaient inscrites des proverbes divers ; près de la Piata Universitatii, il y avait des stands de bouquinistes installés sur le trottoir, décorés par des figures d’intellectuels peintes avec des stencils. La beauté de la situation était accentuée par l’inscription suivante : « la culture est descendue dans la rue ». Même si je n’avais pas vraiment de préjugés négatifs sur la Roumanie, je n’avais jamais imaginé une effervescence culturelle aussi proche du peuple, ce qui m’a simplement touchée.
Aussi n’étais-je qu’au début de mon attendrissement, car de l’intérieur aussi la Roumanie s’avère charmante : j’ai reçu de la famille Craciun un accueil exceptionnel. Mme Craciun, une petite dame aux cheveux courts et noirs, constamment pleine d’attentions, m’a fait changer trois fois de pantoufles pour que je porte celles qui m’allaient le mieux et a cuisiné pour nous pendant tout notre séjour sans vouloir qu’on ne l’aide. Évidemment, nous avons bien mangé et beaucoup, de surcroît : entre autres, du cascaval – un fromage à pâte pressée –, des plats de viande et de pommes de terre, des salades de légumes, de la soupe au vrai bouillon de poulet et des petits roulés de pâte feuilletée aux pommes et aux noix. C’est ainsi dire que la cuisine a été un lieu important pendant le voyage, où, en plus de nous régaler, nous discutions tranquillement avec Mme Craciun, qui parle français, tout en écoutant la Romantica Radio, une chaîne bucarestoise qui joue des chansons d’amour populaires majoritairement en anglais et en espagnol. J’ai aussi rencontré M. Craciun, mais les échanges étaient plus difficiles car il ne parlait ni anglais, ni français. Du moins, comme Vincent m’avait prêté son petit guide Le roumain de poche, j’ai pu à quelques occasions glisser un « Buna sera » ou un « Nocta buna » pour entrer en contact verbal avec ce monsieur de grande taille, au regard vif et rieur.
Le deuxième jour, nous sommes allés voir un monument majeur de la ville, le Palais du peuple, un souvenir de l’époque communiste, lorsque le dictateur Ceausescu était au pouvoir ; aujourd’hui, le Parlement du pays siège dans une fraction de cet immense bâtiment, le deuxième plus grand au monde, après le Pentagone. Pour schématiser au possible, le Palais du peuple est un édifice constitué de deux blocs de formes rectangulaires, un très grand pour la partie du bas et un plus étroit pour le haut, ce qui donne l’allure d’une forteresse à cette construction. L’épuration angulaire de cette architecture produit l’effet d’une solennité inquiétante, sentiment d’ailleurs amplifié par le boulevard rectiligne qui s’étend longuement devant. En sachant que des quartiers historiques ont été détruits pour accomplir cet ouvrage et que, sans en avoir eu le temps, Ceausescu voulait que tous ses ministères soient installés dans les immeubles juxtaposés au Palais du peuple, je n’ai pas d’autre mot que celui de « mégalomanie » pour décrire ce vestige, encore en parfait état, du communisme – le premier que j’aie vu de ma vie. La peur que m’a inspirée ce lieu m’a fait mieux comprendre, par la suite, la douleur perceptible à travers le reste de la ville, la souffrance dont les constructions diverses gardent le silencieux témoignage : des façades en mauvais état, quelques pâtés de maisons ternes, peut-être sales, des chiens errants, des bâtiments à moitié peints d’une couleur, laissés en plan, d’autres abandonnés depuis 20 ans, depuis la chute de l’URSS et plusieurs blocs, identifiés par des pastilles de couleur, susceptibles de s’effondrer. Et cela est toujours dispersé à travers les architectures fines dont j’ai précédemment parlé, les nombreuses églises d’inspiration byzantine – le christianisme orthodoxe est la religion dominante en Roumanie –, les secteurs que nous traversions en silence habités par les gitans et les immeubles ultramodernes qui témoignent d’une radicale occidentalisation de la ville, à un point tel qu’elles ne s’intègrent que rarement au panorama bucarestois. Comme Mihai me le faisait remarquer, le problème est qu’en Roumanie, avec de l’argent, on peut tout faire, ce qui permet, par exemple, de ne pas respecter les lois d’harmonisation de l’architecture urbaine. Si quelques quartiers de la ville semblent marqués par une pauvreté matérielle, c’est plutôt le caractère transitoire du décor qui m’a semblé le plus accentué : quelquefois, des passerelles de bois servent à circuler au-dessus des rues perpétuellement en construction dans le vieux quartier ; au-dessus de plusieurs rues, les fils pour l’électricité et pour les communications demeurent visibles et forment des espèces de nids aux intersections. Du coup, Bucarest apparaît comme une ville bigarrée, au sein de laquelle on sent une tension entre l’indigence du passé et l’attrait du nouveau dans sa forme la plus extrême, c’est-à-dire un capitalisme sauvage, obsédé par l’image de la richesse. Alex me disait d’ailleurs que l’automobile constitue là-bas un symbole de statut social, ce qui explique pourquoi la ville soit tant encombrée de voitures qui circulent ou même stationnées n’importe où.
Malgré ces désagréments somme toute mineurs, nous avons bien profité de notre passage à Bucarest, comme si nous vivions par anticipation la dolce vita italienne – que je vais finir par croire simplement européenne. En effet, à toute heure du jour, même en semaine, les parcs étaient remplis de gens d’âges divers, les bancs des rues également occupés. Cette oisiveté passagère, mariée à la douce allégresse du temps qui me rappelait celle de l’été, dégageait dans la ville un enthousiasme paisible. Et nous y avons participé, profitant tout autant des petits plaisirs de l’existence. Par exemple, le jeudi, pendant qu’Alex bossait à la fac, sur une terrasse d’un resto du quartier historique, Mihai, Yuta et moi avons dégusté les délicieux papanasi (prononcer « papanach »), une sorte de beignets au fromage blanc servis avec de la confiture de fruits ; à chaque jour, tout le monde ensemble, nous visitions les diverses aires vertes de la ville, toutes embaumées des forts parfums des arbres et arbustes en fleurs. Je crois que la plus belle était le Cismigiu, ce parc avec de grands espaces où s’étendre dans l’herbe chauffée au soleil, ses tulipes orangées – ça faisait bien Europe de l’Est ! –, ses monuments épurés qui bordent les allées, ses ponts ouvragés et son immense lac, derrière lequel on voit la Maison de la presse libre. Installés dans la pelouse juste assez longue, à moitié endormis par la chaleur, nous me donnions l’impression de faire partie du poème de Rimbaud, « Sensation » – « je ne parlerai pas, je ne penserai rien » –, si cela peut signifier un peu l’osmose dans laquelle nous baignions. D’ailleurs, cette communion n’a pas seulement relevé de l’espace, mais aussi de la musique qui nous reliait intimement : un peu partout, Yuta jouait sur sa flûte irlandaise la fameuse valse d’Amélie Poulain ; après avoir vu vendredi soir le film Paris, en chœur, nous en fredonnions la bande-sonore de façon quasiment obsessionnelle.
La France, comme toujours, exerçait sur nous son envoûtement particulier. C’est pourquoi, tel que mentionné, le vendredi, nous avons vu, dans la petite salle de projection Elvira Popesco de l’Institut français (!), le film Paris, de Cédric Klapisch, qui met en scène les élégants Romain Duris et Juliette Binoche. Il raconte l’histoire d’un trentenaire qui apprend qu’il va mourir et, du coup, de la transformation du regard de ce dernier sur son entourage, son environnement. Plus précisément, diverses histoires d’amour, parfois heureuses, parfois non, exposent toutes ensemble une philosophie du « carpe diem » – j’aime la traduction de « cueille l’instant ». Klapisch nous enseigne à saisir le Beau dans toutes ses formes – artistique, relationnelle, existentielle –, avant qu’il ne nous échappe complètement ou, plutôt, qu’on lui échappe. Ça me convient. Et, par la même occasion, il me semble que je comprenais mieux le jugement intransigeant d’Alex – le plus grand amoureux de la France que je connaisse – envers Bucarest qui n’illumine pas, le soir, la majorité de ses bâtiments dignes de l’être : on ne doit jamais être indifférent à la beauté.
Les jours à Bucarest se sont écoulés rapidement. Même si nous avons allongé notre séjour d’une nuitée par rapport à ce que nous avions initialement prévu, c’était déjà dimanche qui nous surprenait. Nous sommes allés nous gorger de soleil roumain pour une dernière fois au café-bar branché du Théâtre national, dont la grande terrasse est installée sur le toit dudit bâtiment ; Modalina, une Roumaine que j’avais rencontrée de passage à Lyon, est venue nous y rejoindre. Enfin, pour remercier mes hôtes, j’ai acheté des fleurs chez la marchande du coin en pensant faire essentiellement plaisir à la maîtresse de maison, alors qu’Alex m’a révélé qu’il croyait que ce serait son père le plus le content ! J’en étais heureuse, en quelque sorte, car ça me permettait d’exprimer, au-delà du langage, à travers le bouquet, ma reconnaissance. À leur tour, les Craciun m’ont offert un ensemble de collier et de boucles d’oreille ainsi qu’une édition bilingue (roumain-français) de l’œuvre de leur poète romantique national, Mihai Eminescu : j’étais choyée. Nous étions en retard au moment de partir vers la Gare du Nord, mais j’ai quand même réussi à esquisser un « multumim mult pentru tot » (merci beaucoup à vous pour tout) et un « la revedere » (au revoir).
Pendant nos cinq jours d’exploration de Bucarest, nous avons visité deux musées : le Musée du paysan, qui présente, à travers une multiplicité d’objets et constructions, différentes facettes de la vie en campagne roumaine, et le Musée du village, composé d’un regroupement de maisons traditionnelles et chapelles provenant de toutes les provinces de la Roumanie. Dans le premier lieu d’exposition, chaque salle était accompagnée d’un petit texte, plus ou moins visible, en français, qui expliquait succinctement les enjeux de la salle. Il y a un de ces préambules qui m’a particulièrement marquée, disant que la magnificence n’avait pas toujours rimé avec richesse, la magnificence étant plutôt issue du fragile mélange du pauvre et du luxe ; je trouvais que c’était vrai et pas seulement pour la portée poétique de cette affirmation. Il se dégageait une belle rusticité de ces témoignages historiques, dont la simplicité, dans son sens le plus positif, me semble avoir imprégné la culture roumaine même. En effet, on y sent des gens authentiques, au sourire franc, qu’on les connaisse peu ou beaucoup, et satisfaits d’une vie qui n’a pas besoin de millions d’artifices, ce que j’espérais trouver en Europe de l’Est. À ce sujet, je dois avouer que, si nous n’avions connu personne à Bucarest, le charme qu’a exercé cette ville sur nous aurait été moins immédiat, car il est clair que la chaleur de ses citoyens y contribue ; sinon, peut-être que ses contradictions nous auraient choqués davantage. C’est ainsi dire que c’était une vraie chance, grâce à Alex, de pouvoir la visiter de l’intérieur, même si l’extérieur révèle une capitale délicate, avec ses fleuristes, ses bouquinistes, son cher Institut français et son Arc de Triomphe, entre autres, qui font perdurer le mythe du Paris des Balkans.
Le printemps m’a sans doute aussi aidée à comprendre cette ville pleine de parcs : un amalgame de bourgeons verts en croissance et de minuscules feuilles d’un tendre vert. C’est pourquoi je n’étais pas étonnée lorsqu’Alex m’a mentionné que, même s’il parlait souvent contre Bucarest, il aime sa vie. À quelques reprises, profitant des bienfaits naturels de la cour intérieure de chez Alex, j’ai pensé à Soljenitsyne (penseur russe qui a vécu le Goulag) qui disait, dans Études et miniatures, quelque chose comme tant qu’il pourra sentir une fleur de pommier, la liberté existera. Bien sûr, la Roumanie a beaucoup évolué depuis 1989, ce que j’ai essayé de rendre visible à travers mes descriptions, mais les Roumains ont tout de même offert à Yuta et moi, menacés par le désenchantement des pays surdéveloppés, une belle leçon de sagesse et d’émerveillement qui demeurent purs.
mardi 7 avril 2009
la dignité quotidienne
lundi 6 avril 2009
La semaine passée, M. Thélot nous a à nouveau montré des reproductions picturales illustrant le Sublime, cette fois-ci à partir de son ordinateur portable personnel – un Mac. Ce type d’activité de la part des profs offre toujours une possibilité de voyeurisme aux étudiants et j’avoue y avoir succombé. En effet, je n’ai pu m’empêcher de scruter les dossiers affichés sur son Bureau virtuel ; rien n’était intitulé « Poésie » ou « Écriture », mais il y en avait un qui s’appelait « Travail quotidien ». Peu importe de quel travail il s’agit, cela signifie bien l’application nécessaire à la réalisation de grandes choses ; à Québec, M. Dumont, dans le cours d’Écriture de l’essai, parlait de l’importance du caractère journalier de l’écriture diariste, qui permet de recueillir de vives impressions et de les accumuler, fructifiant. Ah, les grands de ce monde que j’admire tant… Parfois, c’est nouveau, j’ai l’intuition que je pourrais réaliser moi aussi quelque chose de bien et ça me fait me tenir droite, dans l’écriture et dans le reste. Du coup, quand je pense maintenant au dossier « Travail quotidien », j’ai envie de me donner les moyens de mes ambitions et, pour l’instant, j’écris avec un certain souci esthétique ces quelques lignes de journal.
Mais ce n’est pas toujours facile de garder confiance en la vie, en l’existence : quelques fois, tout apparaît futile, d’autant plus que, comme le dit Pascal dans ses Pensées, « la fin sera sanglante ». Autrement dit, la seule certitude que nous avons à la naissance, c’est celle que nous allons mourir. À quoi bon le reste, atteindre la justice, la vérité ? À propos de ce genre de désespoir latent, j’ai bien aimé Le Square de Marguerite Duras, un de ses premiers écrits, assez personnel : c’est un long dialogue entre un homme et une jeune femme qui se rencontrent par hasard dans un espace public et qui se racontent la médiocrité de leur existence, lui qui est vendeur itinérant et elle qui est bonne à tout faire. Je l’ai lu dans le cadre du TD sur Blanchot et M. Mattussi semblait lui aussi touché par ces personnages : avec une gravité presque joyeuse, il disait que, puisque les dialogues ne sont basés que l’essentiel, n’ayant quasiment aucune qualité référentielle, il reste peu de choses. D’où l’épuration déstabilisante de la prose de Duras. Il a renchéri en mentionnant que ce malaise de vivre accompagnait tout être, cela avec une spontanéité et une insouciance telle qu’on aurait dit qu’il parlait de lui. J’étais triste, prise de pitié, je savais qu’il avait raison ; et il maîtrisait encore moins que d’habitude le brouhaha de la classe ce jour-là. D’ailleurs, il ne porte pas de jonc à l’annulaire – que cela ne veuille rien dire ou tout dire. En tout cas, j’ai souvent l’impression de comprendre la vie à l’aide des livres, comme s’ils lui insufflaient sa propre cohérence, son intelligibilité. Ça doit être pour ça que j’étudie en littérature.
La littérature et son caractère salvateur : le poète que nous voyons avec M. Bonnet, Antoine Emaz, parle d’une morale de l’écriture, celle de se tenir droit dans la confusion du monde… Même si vivre de façon sereine, à certains moments, relève du défi, parce qu’on n’arrive pas à se connaître, parce qu’on n’arrive pas vraiment à connaître l’extérieur non plus – le problème du Loup des steppes. M. Bonnet disait bien que la poésie d’avance n’est pas vendeuse, d’autant plus que celle d’Emaz gratte nos plaies existentielles et qu’elle nous fait sentir le vide. D’ailleurs, tout le monde avait peur quand ce prof nous a montré des photos du poète : un homme vieilli, presque chauve, avec des cernes indescriptibles qui trahissaient tout effort de sourire. Mais puisque chacun se doit de maintenir sa propre dignité humaine, il faut s’efforcer de donner sens à ce qu’on décide de faire.
C’est pourquoi, jeudi dernier, Lysandre et moi sommes allées participer à la manifestation devenue hebdomadaire contre les réformes du milieu de l’éducation, tous niveaux confondus, de la maternelle à l’université. Même si, avec Giulia, nous avions déjà pensé que nous avions encore le cœur de descendre dans les rues s’user les pieds même si on ne pense pas réellement que les choses puissent changer, l’enthousiasme de la foule réunie – « au clair de la lune, mon petit Darcos… » –, l’ambiance sonore que les étudiants en musique de Lyon 2 produisait donnaient à penser, pendant une somme d’instants, que nous avions encore le pouvoir de quelque chose. Dans la mesure où je suis au courant de quelque chose – je trouve ça difficile d’être toujours bien informée –, je m’intéresse à ce qui concerne les universités. Pour l’instant, le recul effectué par le gouvernement n’est pas énorme : Xavier Darcos, ministre de l’éducation, a annoncé à la fin du mois de mars que la réforme des concours d’enseignement sera repoussée d’un an – au fond, ce n’est qu’une application retardée de la loi LRU, acronyme signifiant « libertés et responsabilités des universités ». Cette loi veut que les universités atteignent l’autonomie budgétaire, ce qui signifie, entre autres, des coupures dans le milieu de la recherche, tant dans les fonds alloués que le nombre d’enseignants-chercheurs eux-mêmes. L’éducation ne sera jamais pour moi une marchandise, ni pour beaucoup d’autres gens, d’ailleurs, ce que j’ai constaté pendant cette manifestation. Bien que je ne vivrai jamais les conséquences de cette réforme française, si elle a véritablement lieu, je crois qu’un tel enjeu est d’intérêt universel, d’où le fait que je participe au mécontentement général et que j’adopte ce cogito parodique que j’ai vu sur des affiches faites maison : « je pense donc je nuis ».
Ce dernier jeudi m’a donné à voir et sentir une autre forme de désolation sociale. Je ne sais pas pour quelle raison, mais, jeudi matin, M. Mattussi n’était pas là – ordinairement, il n’a pas fait la grève, alors il a peut-être eu un souci d’un autre ordre. Cette absence m’a donc permis de rentrer tranquillement à pied chez moi. Sur mon chemin, j’ai croisé une dame d’origine visiblement arabe qui promenait son enfant dans une poussette. Ils étaient tous les deux habillés avec la douce laideur de la pauvreté et l’enfant avait un revolver de plastique dans les mains ; malgré tout, la femme se tenait droite et donnait à son ménage ambulant une faible aura de fierté, image de toute la dignité que le monde puisse encore lui offrir. Nous attendions toutes deux une traverse piétons et elle m’a demandé, dans un français auquel je comprenais à peu près la moitié de ce qu’elle me disait, si j’avais de la nourriture, « des spaghettis », ou des tickets restau. Je l’ai lui ai dit que non, que j’étais désolée, et, sans colère de sa part, elle m’a dit que c’était parce que le petit n’avait pas mangé. Et je la croyais, malheureusement. Puis, j’ai pensé à lui donner un euro, mais je n’avais que des pièces de deux euros ; dans mon ébahissement confus, je ne lui ai rien donné au final, nos chemins se séparant. Pendant les instants qui ont suivi, je me suis sentie un monstre de cruauté et d’égoïsme. Mon instinct maternel était stimulé. Aussi suis-je trop sensible pour accepter que de telles injustices existent encore dans notre monde et qu’on y adhère avec une indifférence crasse.
Ma participation aux Assises Internationales du Roman me conscientise d’ailleurs à la cause des immigrés : je lis Bilal sur la route des clandestins de Fabrizio Gatti, un journaliste italien qui choisit cette fois de raconter le fruit de ses recherches sous la forme romanesque, ce qui donne une espèce d’écriture naturaliste, à portée très réaliste et aux descriptions ahurissantes. En fait, il a décidé de se transformer en immigrant africain qui voudrait intégrer l’Europe pour comprendre le pourquoi et le comment de la chose. Ainsi, ce livre me fait voyager dans des climats d’une chaleur et sécheresse inouïes, où la vie est ralentie par des conditions matérielles déplorables et à la fois rendue supportable par les brefs instants de tendresse humaine qui transcendent le reste. Dès que Gatti engage la conversation avec les gens qu’il rencontre, au bout de trois phrases échangées, souvent, l’interlocuteur demande s’il veut l’amener en Europe avec lui : ça semble le seul espoir de plusieurs vies – c’est pourquoi, sans doute, la situation de la femme que j’ai croisée jeudi m’a encore plus fait mal au cœur, car la vie européenne n’est pas toujours si idéale pour tous. Vendredi, je suis allée à la préfecture pour qu’on notifie mon changement d’adresse sur mon titre de séjour : je m’y suis rendue assez tôt, pour éviter d’avoir à poireauter dans la queue. Le service n’était pas encore ouvert, les gens attendaient dehors, soit environ une vingtaine de personnes, généralement d’origine arabe et de tout âge, des enfants aux grands-parents. J’étais un peu déçue, car cela signifiait que ce serait long pour moi, mais non. Quand nous avons pu entrer à l’intérieur, pratiquement tout le monde s’est dirigé vers la section « Demande d’asile », ce qui signifie que ces individus n’ont pas de situation régularisée auprès du gouvernement – comme tous ceux qui rêvent de l’Europe chez Gatti et qui veulent seulement y entrer pour ne jamais en ressortir, ce en quoi ils sont bien en droit, selon moi.
Même si je décris ces situations avec le point de vue d’une fille qui fait partie de la nation dominante, d’autres moments me rappellent toujours à mon sentiment d’étrangère. Sur la table-ronde de la non fiction narrative, dans laquelle Gatti s’inscrit, je travaille avec un collègue de classe, Jean-Claude, qui est en chaise roulante. Il s’est moqué de mon accent en essayant de se l’approprier avec une exagération insupportable et parlant de Céline Dion et de caribou, comme tous les Français, à quelques exceptions près, font ; pourtant, je l’aurais cru plus sensible à ne pas rire de la différence en raison de son propre handicap. Moi, je n’avais plus envie d’en rire, parce que ça n’a jamais été drôle et que ma tolérance a une certaine limite. Je vais finir par penser que les Français sont condescendants : pas un snobisme de l’immédiat, seulement plus insidieux, une manière de penser qui nous regarde avec une certaine supériorité, comme lorsqu’on babille avec un enfant. Du coup, j’avais juste envie de retrouver la stabilité de mon monde connu, celui auquel j’appartiens véritablement, parce que, la littérature, je sais que je peux l’apprécier au Québec aussi, que Claude Paradis et Saint-Denys-Garneau n’aimaient pas voyager – même si je sais, après avoir évacué ma frustration du moment, que cette expérience constitue sans doute la chose la plus enrichissante que j’aie vécue jusqu’à présent. Et ce n’est pas une illusion que j’ai de parler le français, cette même langue employée ici en France – Caroline, ma coloc, approuve –, que les heures que j’ai passées dans la Grévisse en témoignent, alors qu’ici je vois des fautes partout. Néanmoins, l’automne prochain, je vais suivre le cours sur le Français en Amérique du Nord pour comprendre comment notre français a effectivement évolué autrement depuis la création de la Nouvelle-France et pour qu’au fond, j’accepte entièrement sa morphologie propre…
Il y a au moins mon petit groupe d’amis qui me fait sentir encore un peu chez moi en terre française. J’oscille ces jours-ci entre la distanciation et le rapprochement de cette identité lyonnaise, sans doute parce que je sens que la fin – cela m’apparaît toujours avec une clarté grandissante – approche. D’ailleurs, je n’ai plus envie de répondre systématiquement par la positive aux invitations à sortir ; parfois, mon mode de vie plus austère de Québec resurgit comme gage d’une sécurité stabilisante, mais j’essaie quand même de me secouer pour évacuer cette torpeur qui me guette – un renfermement sur moi qui n’est même pas fécond, je le sais. Or, je suis donc sortie chez Giulia, je suis allée prendre l’apéro sur les berges du Rhône, au coin de la Guillotière sous un soleil couchant, et je suis aussi allée fêter le départ de Jacques, le coloc d’Eva, qui part un an dans les Amériques. Ça faisait du bien de me retrouver, au fond, avec ces personnes qui apprécient ma compagnie et cela de façon réciproque. Les pigeons sur les berges profitent de l’allégresse printanière ; je ne sais pas si j’ai quelqu’un à courtiser pour ma part, mais je profite tout de même de ces moments éphémères – je crois que la vie ressemble à la nouvelle « Ulrica » de Borges – pour rire et danser sans penser à ce qui alourdit la vie. Pascal disait qu’on avait d’ailleurs raison de se divertir de notre condition humaine, si on en garde la conscience !
Il y a une semaine déjà, je suis allée avec Élise et Lysandre visiter Pérouges, somme de constructions humaines qui sont, celles-ci, marquées par la durabilité plutôt que la fugacité : cette municipalité à une demi-heure de train de Lyon est un village médiéval dont l’origine remonte vers le XIIe siècle, alors qu’il était une forteresse. Tout était en pierre, parfois grise, parfois multicolore ; le pavé était inégal, encore plus qu’à Lyon, et nos pieds s’en ressentaient ! C’était petit, alors nous avons vite fait le tour, mais ça s’est avéré tout de même agréable en raison de cette beauté historique à laquelle l’Europe nous habitue – et de cette galette de Pérouges, une pâte mince sur laquelle fige un sirop sucré. D’ailleurs, j’ai particulièrement aimé l’incroyable quantité de jardinières posées contre les fenêtres ainsi que les plusieurs plants de lierre grimpant, comme si, juxtaposés à la pierre, ils témoignent d’un entremêlement harmonieux du passé inusable et du présent fragile, encore soumis à la pluie et au beau temps. Avant de reprendre le train, nous avons marché un peu dans les alentours, dans la campagne et son air frais : nous en avons célébré la verdure ainsi que les moutons et les agneaux qui sommeillaient au soleil, dans leur enclos.
Hier, je suis allée au Musée des Beaux-Arts pour voir la nouvelle exposition temporaire, Juliette Récamier, muse et mécène. Cette dame d’origine lyonnaise, installée cependant essentiellement à Paris et soutenue par les finances de son mari, un riche banquier, a tenu d’importants salons de sociabilités et de rassemblement littéraire à la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, prenant même tête contre Napoléon et son absolutisme. Elle était d’ailleurs une copine de Mme de Staël, celle qui a posé les bases du romantisme français dans son essai De l’Allemagne. L’exposition s’attardait donc à nous faire connaître cette dame, que nous pouvions découvrir, entre autres, à l’aide de plusieurs portraits et bustes que les artistes de son entourage ont réalisé. Souvent les reproductions de sa personne étaient idéalisées, ce qui laisse croire qu’elle était une starlette avant l’heure, soucieuse de l’image projetée et de son pouvoir. En effet, le parcours nous montrait plusieurs portraits aussi des prétendants qu’elle a eus, aussi célèbres que Benjamin Constant ou Chateaubriand, par exemple. Ce n’est pas surprenant que Chateaubriand, écrivain à la sensibilité préromantique, l’ait fait son amante, car elle avait l’air d’un vrai ange : des traits fins, des coiffures complexes mais élégantes et des robes toujours blanches qui révélait la gorge profonde dans un jeu de subtil de voiles transparents. En bref, une vraie beauté néo-classique de pure lumière. On aurait cru la déesse dans le poème « Aube » de Rimbaud.
La semaine passée, M. Thélot nous a à nouveau montré des reproductions picturales illustrant le Sublime, cette fois-ci à partir de son ordinateur portable personnel – un Mac. Ce type d’activité de la part des profs offre toujours une possibilité de voyeurisme aux étudiants et j’avoue y avoir succombé. En effet, je n’ai pu m’empêcher de scruter les dossiers affichés sur son Bureau virtuel ; rien n’était intitulé « Poésie » ou « Écriture », mais il y en avait un qui s’appelait « Travail quotidien ». Peu importe de quel travail il s’agit, cela signifie bien l’application nécessaire à la réalisation de grandes choses ; à Québec, M. Dumont, dans le cours d’Écriture de l’essai, parlait de l’importance du caractère journalier de l’écriture diariste, qui permet de recueillir de vives impressions et de les accumuler, fructifiant. Ah, les grands de ce monde que j’admire tant… Parfois, c’est nouveau, j’ai l’intuition que je pourrais réaliser moi aussi quelque chose de bien et ça me fait me tenir droite, dans l’écriture et dans le reste. Du coup, quand je pense maintenant au dossier « Travail quotidien », j’ai envie de me donner les moyens de mes ambitions et, pour l’instant, j’écris avec un certain souci esthétique ces quelques lignes de journal.
Mais ce n’est pas toujours facile de garder confiance en la vie, en l’existence : quelques fois, tout apparaît futile, d’autant plus que, comme le dit Pascal dans ses Pensées, « la fin sera sanglante ». Autrement dit, la seule certitude que nous avons à la naissance, c’est celle que nous allons mourir. À quoi bon le reste, atteindre la justice, la vérité ? À propos de ce genre de désespoir latent, j’ai bien aimé Le Square de Marguerite Duras, un de ses premiers écrits, assez personnel : c’est un long dialogue entre un homme et une jeune femme qui se rencontrent par hasard dans un espace public et qui se racontent la médiocrité de leur existence, lui qui est vendeur itinérant et elle qui est bonne à tout faire. Je l’ai lu dans le cadre du TD sur Blanchot et M. Mattussi semblait lui aussi touché par ces personnages : avec une gravité presque joyeuse, il disait que, puisque les dialogues ne sont basés que l’essentiel, n’ayant quasiment aucune qualité référentielle, il reste peu de choses. D’où l’épuration déstabilisante de la prose de Duras. Il a renchéri en mentionnant que ce malaise de vivre accompagnait tout être, cela avec une spontanéité et une insouciance telle qu’on aurait dit qu’il parlait de lui. J’étais triste, prise de pitié, je savais qu’il avait raison ; et il maîtrisait encore moins que d’habitude le brouhaha de la classe ce jour-là. D’ailleurs, il ne porte pas de jonc à l’annulaire – que cela ne veuille rien dire ou tout dire. En tout cas, j’ai souvent l’impression de comprendre la vie à l’aide des livres, comme s’ils lui insufflaient sa propre cohérence, son intelligibilité. Ça doit être pour ça que j’étudie en littérature.
La littérature et son caractère salvateur : le poète que nous voyons avec M. Bonnet, Antoine Emaz, parle d’une morale de l’écriture, celle de se tenir droit dans la confusion du monde… Même si vivre de façon sereine, à certains moments, relève du défi, parce qu’on n’arrive pas à se connaître, parce qu’on n’arrive pas vraiment à connaître l’extérieur non plus – le problème du Loup des steppes. M. Bonnet disait bien que la poésie d’avance n’est pas vendeuse, d’autant plus que celle d’Emaz gratte nos plaies existentielles et qu’elle nous fait sentir le vide. D’ailleurs, tout le monde avait peur quand ce prof nous a montré des photos du poète : un homme vieilli, presque chauve, avec des cernes indescriptibles qui trahissaient tout effort de sourire. Mais puisque chacun se doit de maintenir sa propre dignité humaine, il faut s’efforcer de donner sens à ce qu’on décide de faire.
C’est pourquoi, jeudi dernier, Lysandre et moi sommes allées participer à la manifestation devenue hebdomadaire contre les réformes du milieu de l’éducation, tous niveaux confondus, de la maternelle à l’université. Même si, avec Giulia, nous avions déjà pensé que nous avions encore le cœur de descendre dans les rues s’user les pieds même si on ne pense pas réellement que les choses puissent changer, l’enthousiasme de la foule réunie – « au clair de la lune, mon petit Darcos… » –, l’ambiance sonore que les étudiants en musique de Lyon 2 produisait donnaient à penser, pendant une somme d’instants, que nous avions encore le pouvoir de quelque chose. Dans la mesure où je suis au courant de quelque chose – je trouve ça difficile d’être toujours bien informée –, je m’intéresse à ce qui concerne les universités. Pour l’instant, le recul effectué par le gouvernement n’est pas énorme : Xavier Darcos, ministre de l’éducation, a annoncé à la fin du mois de mars que la réforme des concours d’enseignement sera repoussée d’un an – au fond, ce n’est qu’une application retardée de la loi LRU, acronyme signifiant « libertés et responsabilités des universités ». Cette loi veut que les universités atteignent l’autonomie budgétaire, ce qui signifie, entre autres, des coupures dans le milieu de la recherche, tant dans les fonds alloués que le nombre d’enseignants-chercheurs eux-mêmes. L’éducation ne sera jamais pour moi une marchandise, ni pour beaucoup d’autres gens, d’ailleurs, ce que j’ai constaté pendant cette manifestation. Bien que je ne vivrai jamais les conséquences de cette réforme française, si elle a véritablement lieu, je crois qu’un tel enjeu est d’intérêt universel, d’où le fait que je participe au mécontentement général et que j’adopte ce cogito parodique que j’ai vu sur des affiches faites maison : « je pense donc je nuis ».
Ce dernier jeudi m’a donné à voir et sentir une autre forme de désolation sociale. Je ne sais pas pour quelle raison, mais, jeudi matin, M. Mattussi n’était pas là – ordinairement, il n’a pas fait la grève, alors il a peut-être eu un souci d’un autre ordre. Cette absence m’a donc permis de rentrer tranquillement à pied chez moi. Sur mon chemin, j’ai croisé une dame d’origine visiblement arabe qui promenait son enfant dans une poussette. Ils étaient tous les deux habillés avec la douce laideur de la pauvreté et l’enfant avait un revolver de plastique dans les mains ; malgré tout, la femme se tenait droite et donnait à son ménage ambulant une faible aura de fierté, image de toute la dignité que le monde puisse encore lui offrir. Nous attendions toutes deux une traverse piétons et elle m’a demandé, dans un français auquel je comprenais à peu près la moitié de ce qu’elle me disait, si j’avais de la nourriture, « des spaghettis », ou des tickets restau. Je l’ai lui ai dit que non, que j’étais désolée, et, sans colère de sa part, elle m’a dit que c’était parce que le petit n’avait pas mangé. Et je la croyais, malheureusement. Puis, j’ai pensé à lui donner un euro, mais je n’avais que des pièces de deux euros ; dans mon ébahissement confus, je ne lui ai rien donné au final, nos chemins se séparant. Pendant les instants qui ont suivi, je me suis sentie un monstre de cruauté et d’égoïsme. Mon instinct maternel était stimulé. Aussi suis-je trop sensible pour accepter que de telles injustices existent encore dans notre monde et qu’on y adhère avec une indifférence crasse.
Ma participation aux Assises Internationales du Roman me conscientise d’ailleurs à la cause des immigrés : je lis Bilal sur la route des clandestins de Fabrizio Gatti, un journaliste italien qui choisit cette fois de raconter le fruit de ses recherches sous la forme romanesque, ce qui donne une espèce d’écriture naturaliste, à portée très réaliste et aux descriptions ahurissantes. En fait, il a décidé de se transformer en immigrant africain qui voudrait intégrer l’Europe pour comprendre le pourquoi et le comment de la chose. Ainsi, ce livre me fait voyager dans des climats d’une chaleur et sécheresse inouïes, où la vie est ralentie par des conditions matérielles déplorables et à la fois rendue supportable par les brefs instants de tendresse humaine qui transcendent le reste. Dès que Gatti engage la conversation avec les gens qu’il rencontre, au bout de trois phrases échangées, souvent, l’interlocuteur demande s’il veut l’amener en Europe avec lui : ça semble le seul espoir de plusieurs vies – c’est pourquoi, sans doute, la situation de la femme que j’ai croisée jeudi m’a encore plus fait mal au cœur, car la vie européenne n’est pas toujours si idéale pour tous. Vendredi, je suis allée à la préfecture pour qu’on notifie mon changement d’adresse sur mon titre de séjour : je m’y suis rendue assez tôt, pour éviter d’avoir à poireauter dans la queue. Le service n’était pas encore ouvert, les gens attendaient dehors, soit environ une vingtaine de personnes, généralement d’origine arabe et de tout âge, des enfants aux grands-parents. J’étais un peu déçue, car cela signifiait que ce serait long pour moi, mais non. Quand nous avons pu entrer à l’intérieur, pratiquement tout le monde s’est dirigé vers la section « Demande d’asile », ce qui signifie que ces individus n’ont pas de situation régularisée auprès du gouvernement – comme tous ceux qui rêvent de l’Europe chez Gatti et qui veulent seulement y entrer pour ne jamais en ressortir, ce en quoi ils sont bien en droit, selon moi.
Même si je décris ces situations avec le point de vue d’une fille qui fait partie de la nation dominante, d’autres moments me rappellent toujours à mon sentiment d’étrangère. Sur la table-ronde de la non fiction narrative, dans laquelle Gatti s’inscrit, je travaille avec un collègue de classe, Jean-Claude, qui est en chaise roulante. Il s’est moqué de mon accent en essayant de se l’approprier avec une exagération insupportable et parlant de Céline Dion et de caribou, comme tous les Français, à quelques exceptions près, font ; pourtant, je l’aurais cru plus sensible à ne pas rire de la différence en raison de son propre handicap. Moi, je n’avais plus envie d’en rire, parce que ça n’a jamais été drôle et que ma tolérance a une certaine limite. Je vais finir par penser que les Français sont condescendants : pas un snobisme de l’immédiat, seulement plus insidieux, une manière de penser qui nous regarde avec une certaine supériorité, comme lorsqu’on babille avec un enfant. Du coup, j’avais juste envie de retrouver la stabilité de mon monde connu, celui auquel j’appartiens véritablement, parce que, la littérature, je sais que je peux l’apprécier au Québec aussi, que Claude Paradis et Saint-Denys-Garneau n’aimaient pas voyager – même si je sais, après avoir évacué ma frustration du moment, que cette expérience constitue sans doute la chose la plus enrichissante que j’aie vécue jusqu’à présent. Et ce n’est pas une illusion que j’ai de parler le français, cette même langue employée ici en France – Caroline, ma coloc, approuve –, que les heures que j’ai passées dans la Grévisse en témoignent, alors qu’ici je vois des fautes partout. Néanmoins, l’automne prochain, je vais suivre le cours sur le Français en Amérique du Nord pour comprendre comment notre français a effectivement évolué autrement depuis la création de la Nouvelle-France et pour qu’au fond, j’accepte entièrement sa morphologie propre…
Il y a au moins mon petit groupe d’amis qui me fait sentir encore un peu chez moi en terre française. J’oscille ces jours-ci entre la distanciation et le rapprochement de cette identité lyonnaise, sans doute parce que je sens que la fin – cela m’apparaît toujours avec une clarté grandissante – approche. D’ailleurs, je n’ai plus envie de répondre systématiquement par la positive aux invitations à sortir ; parfois, mon mode de vie plus austère de Québec resurgit comme gage d’une sécurité stabilisante, mais j’essaie quand même de me secouer pour évacuer cette torpeur qui me guette – un renfermement sur moi qui n’est même pas fécond, je le sais. Or, je suis donc sortie chez Giulia, je suis allée prendre l’apéro sur les berges du Rhône, au coin de la Guillotière sous un soleil couchant, et je suis aussi allée fêter le départ de Jacques, le coloc d’Eva, qui part un an dans les Amériques. Ça faisait du bien de me retrouver, au fond, avec ces personnes qui apprécient ma compagnie et cela de façon réciproque. Les pigeons sur les berges profitent de l’allégresse printanière ; je ne sais pas si j’ai quelqu’un à courtiser pour ma part, mais je profite tout de même de ces moments éphémères – je crois que la vie ressemble à la nouvelle « Ulrica » de Borges – pour rire et danser sans penser à ce qui alourdit la vie. Pascal disait qu’on avait d’ailleurs raison de se divertir de notre condition humaine, si on en garde la conscience !
Il y a une semaine déjà, je suis allée avec Élise et Lysandre visiter Pérouges, somme de constructions humaines qui sont, celles-ci, marquées par la durabilité plutôt que la fugacité : cette municipalité à une demi-heure de train de Lyon est un village médiéval dont l’origine remonte vers le XIIe siècle, alors qu’il était une forteresse. Tout était en pierre, parfois grise, parfois multicolore ; le pavé était inégal, encore plus qu’à Lyon, et nos pieds s’en ressentaient ! C’était petit, alors nous avons vite fait le tour, mais ça s’est avéré tout de même agréable en raison de cette beauté historique à laquelle l’Europe nous habitue – et de cette galette de Pérouges, une pâte mince sur laquelle fige un sirop sucré. D’ailleurs, j’ai particulièrement aimé l’incroyable quantité de jardinières posées contre les fenêtres ainsi que les plusieurs plants de lierre grimpant, comme si, juxtaposés à la pierre, ils témoignent d’un entremêlement harmonieux du passé inusable et du présent fragile, encore soumis à la pluie et au beau temps. Avant de reprendre le train, nous avons marché un peu dans les alentours, dans la campagne et son air frais : nous en avons célébré la verdure ainsi que les moutons et les agneaux qui sommeillaient au soleil, dans leur enclos.
Hier, je suis allée au Musée des Beaux-Arts pour voir la nouvelle exposition temporaire, Juliette Récamier, muse et mécène. Cette dame d’origine lyonnaise, installée cependant essentiellement à Paris et soutenue par les finances de son mari, un riche banquier, a tenu d’importants salons de sociabilités et de rassemblement littéraire à la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, prenant même tête contre Napoléon et son absolutisme. Elle était d’ailleurs une copine de Mme de Staël, celle qui a posé les bases du romantisme français dans son essai De l’Allemagne. L’exposition s’attardait donc à nous faire connaître cette dame, que nous pouvions découvrir, entre autres, à l’aide de plusieurs portraits et bustes que les artistes de son entourage ont réalisé. Souvent les reproductions de sa personne étaient idéalisées, ce qui laisse croire qu’elle était une starlette avant l’heure, soucieuse de l’image projetée et de son pouvoir. En effet, le parcours nous montrait plusieurs portraits aussi des prétendants qu’elle a eus, aussi célèbres que Benjamin Constant ou Chateaubriand, par exemple. Ce n’est pas surprenant que Chateaubriand, écrivain à la sensibilité préromantique, l’ait fait son amante, car elle avait l’air d’un vrai ange : des traits fins, des coiffures complexes mais élégantes et des robes toujours blanches qui révélait la gorge profonde dans un jeu de subtil de voiles transparents. En bref, une vraie beauté néo-classique de pure lumière. On aurait cru la déesse dans le poème « Aube » de Rimbaud.
jeudi 2 avril 2009
le Sublime
mercredi 25 mars
L’été est arrivé et reparti, mais le printemps demeure. La semaine passée, à chaque jour, le ciel était d’un bleu parfait et le soleil aveuglant, c’était mon nouveau réveil matin ; je n’aurais jamais cru vivre ça à Lyon un jour. Cette lumière radieuse a été accompagnée d’une chaleur de circonstance, tellement que c’était de quoi se découvrir d’un fil ou deux – ça ne rime pas encore, c’est pourquoi j’ai osé… Les berges du Rhône, où des promenades et des terrasses sous forme d’escaliers ont été aménagées, constituent désormais quelques kilomètres de bonheur certain pour se faire chauffer par les rayons du soleil printanier. Jeudi, Élise et moi avons succombé à cet enthousiasme estival et avons acheté des glaces, elle aux framboises, moi au chocolat, en déambulant sur la rue de la République – c’est le printemps pour tout le monde, j’ai même vu juste à temps un pickpocket qui avait la main dans la sacoche d’Élise à la sortie du métro Sans souci… Maintenant, la température est redescendue à un niveau plus normal, mais c’est quand même beaucoup plus chaud qu’à Québec à ce moment de l’année. Bien que ce soit franchement agréable, ça me tord parfois le cœur, car ce retour du beau temps signifie que j’ai vraiment manqué l’hiver, que je ne verrai pas de vrais flocons ni sentirai ma peau rougir de froid. Ici, l’hiver a été gris et morose, avec de la pluie qui n’évoquait que ma profonde nostalgie de la neige. Du coup, j’ai l’impression d’être dépossédée, malgré ce soleil nouveau qui voudrait me faire sourire de la façon la plus entière possible. Comme écrivait Louis-Jean Thibault – oui, encore lui, pourquoi je n’ai pas apporté son recueil ? –, « le moi est une question de pente et de climat ». Il me semble que je comprends mieux ce que ça veut dire, désormais, je pense que je ne pourrai jamais vraiment appartenir au climat lyonnais et à sa douceur permanente.
Cependant, le beau temps nous invite au moins à bouger. C’est pourquoi, dimanche de la semaine passée, profitant des voitures de Félix et Léo, quelques amis et moi nous sommes rendus dans une des banlieues cossues du nord-ouest de Lyon, Saint-Romain au Mont d’Or ; nous en avons visité la mauvaise conscience, soit la Demeure du chaos, concept élaboré par Thierry Erckmann. Cet étonnant site, au relief inégal, comporte une multitude de débris – faux cadavres, piles d’autos écrasées, bidons vides, pièces de métal – qui entourent une maison couverte de graffitis de représentations diverses, comme des têtes de mort. Il y avait aussi quelques citations de Ben Vautier qui m’ont tout de suite attendrie, comme celle qui dit que « la fin du monde approche ». En effet, l’ambiance visuelle de cette œuvre géante, marquée par le noir, le blanc et le rouge, évoque une espèce de matérialisation postmoderne de l’apocalypse. Une peur sournoise nous envahissait. On l’avait fait exprès en affichant à l’entrée, en plus du reste, que les créateurs n’étaient pas responsables des blessures causées – c’était pour le principe, car il n’y avait rien de réellement dangereux ou presque. Plus précisément, les chocs étaient d’ordre émotif : un petit garçon a lancé à Lysandre et moi un regard plein d’une incompréhension douloureuse lorsqu’il a remarqué qu’il y avait un corps écrasé sous une voiture. Il va sans dire que les créateurs cherchent à provoquer ceux qui osent pénétrer cet endroit, sans doute trop pour les curieux encore innocents. Néanmoins, pour les grands enfants, je pense que cela convient, parce que la Demeure du chaos est un projet intéressant dans sa subversion et légitime dans son désir de faire réfléchir les gens sur l’art et leur mode de vie. Entre autres, j’ai pensé que cette entreprise se rattachait à celle du mouvement français de la décroissance, un anti-capitalisme qui vise à ralentir la productivité et la consommation à la fois, d’où le graffiti suivant : « il faudrait huit planètes pour que la population mondiale vive comme les occidentaux ! » C’est une problématique d’importance, d’autant plus que la crise économique devrait nous y rendre plus sensibles. En tout cas, plusieurs habitants de la municipalité et la mairie elle-même ne sont pas réceptifs à cette volonté, certes assez brutale, d’éveiller les consciences, puisque, depuis près de dix ans, les autorités menacent de détruire toutes les installations, malgré les pétitions importantes pour sa sauvegarde. Pour ma part, j’ai trouvé que la Demeure du chaos avait un quelque chose de judicieusement comique en ce qu’elle force l’antithèse avec la périphérie huppée dans laquelle elle siège. J’en retiendrai, en bref, un refus total du confort matériel et idéologique, ce qui n’est pas tant rafraîchissant que nécessaire, parfois. Toute stimulante a été ladite visite, je dois dire que j’ai retrouvé avec une certaine tendresse le calme ordonné de la nature lorsque nous avons fait un bref arrêt, sur le retour, à l’île de Barbe, une parcelle de terre cernée par la Saône. Nous avons simplement marché et Lysandre et moi traînions à l’arrière, emplies de l’odeur de la verdure et de la lumière déclinante. Ah, les Québécoises et les espaces naturels ; parfois, même, nos amis se moquent gentiment de nous à ce sujet.
En ville, toutes les forces renaissent avec la venue du printemps : les magnolias sont en fleur et les manifestations se multiplient contre la réforme du milieu de la recherche universitaire. M. Auclerc, mon prof le plus activiste, je crois, avec M. Bonnet, nous avait invités à y participer et j’ai répondu à l’appel il y a une semaine, mardi passé. L’activité consistait à faire une chaîne humaine sur le bord du Rhône, de façon à en longer la plus grande distance possible pour en acquérir le plus de visibilité également. J’ai trouvé que l’idée était bonne et j’étais fière de participer à cet intelligent symbole de solidarité – les enseignants chercheurs doivent prouver qu’ils ont une créativité digne d’être défendue. L’initiative a assez bien fonctionné, nous nous sommes tenus par les mains du pont Galléni jusqu’au pont Morand, ce qui constitue une distance de près de trois kilomètres. J’étais allée toute seule me fondre à la masse – Élise et Lysandre avaient leur cours d’histoire de l’art et je n’avais communiqué avec personne d’autre –, mais j’ai construit une amitié de passage avec Tiffany, une fille de Lyon 2 en études anglaises. Elle était sympathique, mais nous n’avons pas, bien sûr, échangé nos coordonnées, alors je ne la reverrai sans doute jamais. Néanmoins, grâce à cette rencontre presque utilitaire, pendant les moments où nous scandions « Lyon un, Lyon deux, Lyon trois, Sar-ko zé-ro ! », j’ai même pu me sentir intégrée à la microsociété française.
En participant à cette manifestation, j’ai eu le désir de dépasser la tension entre le fait d’aller en cours – prioriser l’amour de la littérature – ou faire grève et tout le reste. Pour moi, il ne devrait pas y avoir là d’antinomie et c’est elle que j’ai tenté d’abolir. En fait, peut-être que la pression que je sens possède un quelque chose d’imaginaire, mais c’est quand même ce sentiment qui m’étreint désagréablement lorsque je passe du côté de Lyon 2 (nos pavillons communiquent), où les étudiants distribuent des tracts, barrent les corridors avec des chaises et font des gros yeux à ceux qui semblent vaquer à des occupations plutôt personnelles. Ce n’est pas que je suis contre leurs revendications, au contraire, mais je ne pense pas non plus que les absences aux cours – les profs ne comptabilisent pas les absences en jour de grève déclarée – puissent vraiment changer quelque chose. Solution facile mais de tout de même admissible de M. Thélot : la littérature est une grève perpétuelle du monde. Je ne sais pas si c’est vraiment lié au cas précédent, mais Lyon 3, je l’ai déjà dit, est une fac marquée par sa pensée de droite. À ce sujet, M. Pinchard, un prof de philo que j’avais apprécié en conférence à l’Université Laval l’an passé et qui enseigne, entre autres, l’esthétique à Lyon, ne fait pas la grève non plus ; Giulia m’a dit qu’il était d’extrême droite. Je dois dire que de telles positions politiques me surprennent toujours, en ce qu’elles me semblent si distanciées d’un souci de Bien universel que je juge capital dans toutes les sphères de la vie humaine. Pourtant, cette dualité gauche / droite témoigne bien du combat interne que vit depuis longtemps la France, celui entre les royalistes et les révolutionnaires, par exemple. Encore une fois, mon image de la France était trop romantique : ce n’est pas chacun qui croit en la liberté, l’égalité et la fraternité.
Pendant le cours de Rimbaud, en parlant du dégoût de ce créateur pour la poésie établie et bienséante, M. Thélot s’est permis une légère digression à propos du Printemps des poètes qui s’est déroulé à Lyon. J’en étais heureuse, car j’allais pouvoir avoir son point de vue sur la chose – et je n’ai pas adhéré à son opinion, j’avais enfin hâte que ça arrive. Or, je ne sais pas si c’était plutôt Rimbaud dans sa « Lettre au voyant » ou le prof lui-même, mais ça m’est égal, car ça m’a permis de dialectiser ma pensée et de la fortifier. Le Printemps des poètes, si j’ai bien compris, serait une chose horrible en ce qu’elle est intégrée et soutenue par une structure sociale et que, du coup, elle ne choque rien ni invente. Ainsi, on supposerait une espèce d’aristocratie de l’art qui elle se réserverait à l’avant-garde, à « la poésie objective ». Cela pour dire que je n’étais pas nécessairement en accord avec le fait que la poésie soit mauvaise parce qu’elle devienne un objet d’intérêt populaire. Sans penser que j’aurais à m’en expliquer par la suite, j’ai écrit dans mon entrée précédente de journal que « ce n’était rien de très extraordinaire, mais j’étais quand même heureuse de participer à cette manifestation de l’intime dans un espace public. » Peu importe, je veux bien prôner une démocratisation de la poésie, puisque dans « la nouvelle harmonie » des hommes en marche de Rimbaud, il faudrait sans doute que tous soient sensibles à un usage le moindrement esthétique du langage – et de la vie.
Malgré ce commentaire de M. Thélot qui m’avait fait, pour le moins, dresser les poils de bras, le cours de Civilisation et culture du XIXe siècle que nous avons eu avec lui en fin de journée a su me redonner tout mon enthousiasme initial et même encore davantage, peut-être. En fait, cette séance était consacrée au visionnage de différentes toiles qui concrétisaient le concept de Sublime – c’est un au-delà des choses qui nous ravit, nous enthousiasme ; du point de vue rhétorique, c’est l’au-delà du persuasif, du convaincant ; du point de vue esthétique, c’est l’au-delà du beau ; du point de vue philosophique, c’est l’au-delà du vrai. Tout cela me donne envie de lire la troisième critique de Kant, Critique de la faculté de juger, car nous en avons parlé en classe. Avant-hier, donc, nous avons d’abord observé des œuvres de Poussin, de Courbet et essentiellement d’autres peintres français que je ne connaissais pas. Une des toiles de Courbet, représentant une vague dévorante, illustrait clairement le Sublime : l’œil était immergé dans deux infinis qui le dépassent, soit le ciel et la mer. Et si l’on regardait encore davantage, ces deux immenses masses évoquaient la poétique d’une composition abstraite, sans plus de ressemblance aucune avec le réel. Je ne me souviens plus quelle a été la transition du prof, mais nous avons ensuite parlé de la photographie, cet art en apparence le moins sublime, seulement mimétique. Pourtant, parce qu’il imprime un moment révolu – tout ce qu’on prend en photo n’existe plus jamais pareillement ensuite – sur une pellicule photosensible, parce qu’il témoigne d’une considération du passé et de l’impitoyable action destructrice du temps, il acquiert incidemment un caractère sublime. Ce développement a permis à M. Thélot d’enchaîner sur Yves Klein – il y avait pas de diapositives associées, c’était seulement un élan du cœur non prévu duquel le prof a voulu nous entretenir, sans avoir de notes pour soutenir son exposé, bien sûr, comme très souvent. En guise d’introduction, il a parlé du sublime bleu Klein, ce bleu d’outre-mer très intense, un au-delà du bleu en quelque sorte immatériel, dont l’artiste a dégagé plusieurs toiles monochromes ; je l’avais découvert à Pompidou lorsque j’étais venue en France en hiver 2007. Puis, il a évoqué les anthropométries de Klein (des empruntes dudit bleu laissées par des corps d’hommes et de femmes qui se sont appuyés sur une toile blanche) pour en dégager le même caractère sublime que la photographie, en ce que toutes deux elles témoignent d’une présence passée.
Puis, nous avons repris le fil de la projection des images et avons ainsi transité vers Rothko, ce superbe peintre américain de l’abstraction lyrique – j’en avais vu de vrais pendant l’exposition Repartir à zéro ! Les toiles pour lesquelles nous le connaissons sont des larges aplats de couleur, constituant une manifestation ultime de l’informe, de l’invisible, c’est-à-dire de l’émotivité pure. Une citation de Rothko lui-même, que j’ai retrouvée dans un document que j’avais pris au musée, explique brillamment le Sublime que sous-tendent ses productions : « un tableau doit être une révélation, la résolution inattendue et sans précédent d’un besoin éternellement familier. » Il me semble qu’à la lumière du cours de M. Thélot, je comprends mieux ce que cette phrase signifie. Une élève a levé la main pour signaler, avec une certaine retenue, qu’elle comprenait mal quel mérite on pouvait attribuer à Rothko en ce que les compétences techniques requises par les toiles que nous avons regardées sont celles de sa jeune sœur de quatre ans – la question fatale qui n’a évidemment pas su démonter M. Thélot. Avec un discernement respectueux, il a répondu que ce type d’art demande un certain affinement du regard, exercice qui peut demander un travail de plusieurs années d’observation et de promenades au musée ; pour ma part, je pense que ce sont mes cours d’histoire de l’art du cégep qui ont effectué ce travail préliminaire, je suis bien consciente de ma chance. Enfin, il a souligné que l’art de Rothko, avec ses grandes étendues lumineuses, celles carrément sombres et ses subtiles variations internes, est du grand art en ce qu’il a la qualité de porter à la reconsidération de la nature de l’art et de l’instrumentalisation des couleurs, des formes. À la défense de l’art dit abstrait, j’ajouterais à cela un commentaire de M. Wunenberger, mon prof d’Esthétique qui est le doyen de la Faculté de philosophie. Ce dernier a mentionné que l’art abstrait porte un nom fautif, car, selon l’étymologie latine du verbe « abstraire », son qualificatif voudrait signifier « qui sépare », alors que ce style pictural a un tout autre projet, celui de retrouver la matérialité pure, la lumière, la couleur, la forme, commune à toute perception visuelle du réel et autrement disséminée à travers les divers objets de la peinture figurative.
M. Thélot n’a généralement pas de difficulté à maintenir son autorité en classe, mais il me semblait que tous étaient particulièrement attentifs ce jour-là, même s’il se faisait tard dans la journée en raison de l’heure de cours que nous rattrapions. Une symbiose s’était lentement tissée entre l’auditoire et le maître, si bien que, le prof s’avouant fatigué et paraissant à court de mots, nous demandant si nous avions des questions, un jeune homme a levé sa main : il a demandé si le poète, aujourd’hui, se devait de s’exercer la main en écrivant selon les austères formes des grands poètes passés ou s’il devait plutôt y aller de bon gré, dans un style libre. On pouvait accorder à l’élève la volonté louable de faire un parallèle avec la brève réflexion sur la tradition et de la modernité que nous avions eue à propos de la peinture, mais il m’a semblé que le but était d’avoir la vision de M. Thélot sur cette chose d’ordre personnel mais essentiel à la fois, comme si cet enseignant détenait la clé de toutes les énigmes du monde – l’effet du charisme, sans doute. Peu importe, j’étais agréablement surprise, ce cours simplement étonnant abordait soudainement tous les sujets qui, moi aussi, me tenaient intimement à cœur ; j’avais le sentiment d’être en train de vivre un moment important de ma vie, comme lorsque j’avais parlé avec Hélène Dorion. Or, M. Thélot a octroyé un état particulier à la poésie, en ce qu’elle est dotée d’un caractère immédiat. Si le pianiste ne fait pas ses gammes avant d’interpréter n’importe quelle mélodie, cela transparaîtra par la suite dans un manque de maîtrise et d’harmonie ; en poésie contemporaine, plusieurs grands créateurs, comme Yves Bonnefoy, sont des monstres d’histoire littéraire, mais, simplement, les formes strictement anciennes sont dépassées. La poésie est une activité du désir – Rimbaud ! – et elle ne se permet pas d’attendre. Du coup, notre gourou d’un jour en a profité pour évoquer le recueil de Jaccottet au passage, intitulé L’ignorant, ce mode d’existence qui confère à tout poète sa vraie qualité, puisque, être poète, ça ne s’apprend pas. C’est pourquoi M. Thélot en a profité pour nous raconter la touchante petite histoire d’un peintre qu’il connaît : cet artiste visuel s’était fait mettre dehors d’une école d’art parce que ses productions ne convenaient pas à l’institution, mais ça lui était égal, car, école ou pas, il savait qu’il était peintre, simplement, c’était sa destinée.
Le cours s’est conclu ainsi. Cette fin de journée venait de m’apporter beaucoup de matière à réflexion. Plus précisément, j’avais la tête grosse, saturée, au terme de cette extase intellectuelle et émotive aussi, je crois bien : cette séance en elle-même avait été sublime, j’avais été ravie en son sens propre, c’est-à-dire transportée. C’était comme lorsqu’on rêve à moitié éveillé et qu’on n’est pas sûr de comprendre la logique des événements qui, pourtant, apparaît sur le coup la plus harmonieuse du monde. Même si je sais que j’ai déjà vécu aussi des instants de haute voltige à Laval, de tels cours vont me manquer à Québec et c’est pourquoi j’ai pris tant de temps pour écrire celui-ci. C’est un moyen d’en oublier le moins possible et de le faire renaître à volonté, parce que je sais qu’il sera, comme d’autres séances, irremplaçable : la France est tellement imprégnée de beauté et de culture que ça suinte même dans la façon de vivre, de s’exprimer, d’enseigner.
Le mardi qui suivait a continué cette entreprise de l’enseignement sublime. En effet, hier, dans le cours de littérature contemporaine française avec M. Bonnet, nous avons abordé le chapitre de la poésie avec l’auteur Antoine Emaz, que j’ai été enchantée de découvrir. Nous étudions son recueil Caisse claire, une anthologie de ses poèmes écrits entre 1990 et 1997, publiée chez Points. C’est une écriture qui m’a fait penser aux silhouettes longilignes de Giacometti, en ce que ses mots me semblent témoigner d’un passage à une présence minimale dans la matière langagière. M. Bonnet a d’ailleurs comparé son processus de création à celui du sculpteur, en ce que tous les deux doivent effectuer un travail d’épuration pour en arriver à l’œuvre désirée. Chez Emaz, du coup, on lit un fin squelette d’émotions, articulé par des vertèbres de prose et de vers. Tout ce qu’il y a de plus fragile et d’essentiel en même temps, qui nécessite un certain temps d’approche. M. Bonnet l’avait compris, car nous avons eu droit à une petite présentation audio-visuelle pour nous introduire officiellement – hors de nos lectures de chevet – à Emaz : une présentation PowerPoint où défilaient quelques photos du poète mais surtout des vers photographiés directement dans un recueil coloré par une lumière orangée. Pendant que s’enchaînaient les diapositives, une musique alternative, une espèce de doux rock agrémenté de l’indescriptible musicalité de la voix de Thom Yorke (chanteur de Radiohead), nous plongeait dans un état de réceptivité poétique hors du commun. Cet effet commandé nous préparait seulement à une interruption de la musique pour que M. Bonnet lise les vers d’Emaz, ceux qui défilaient. Et ce prof a tellement le don de bien lire la littérature, que ce soit de la prose déjantée ou l’alexandrin le plus symétrique imaginable, que c’était un moment encore simplement génial : M. Bonnet rendait à Emaz toute la délicatesse douloureuse de ses mots. C’était véritablement un récital de poésie en plein milieu d’un cours pendant que, dehors, on voyait par la fenêtre la police nationale, les CRS, en habit anti-émeute, prête à repousser les manifestations somme toute assez paisibles de Lyon 2 ; le contraste était drôle et j’avais l’impression, pendant quelques instants, que la poésie pourrait avoir raison, un jour, de tous ces non-sens.
Enfin, dans la continuité, ma journée s’est bien terminée, en plus, car je suis allée voir avec Élise et Lysandre, à l’opéra de Lyon, le ballet Giselle, considéré comme symbole du ballet romantique. Brièvement, l’histoire racontée est celle de l’amour déçu d’une jeune demoiselle de la campagne, éprise d’un garçon promis à une bourgeoise. Le décor s’est avéré très basique, constitué d’une toile de fond qui a succédé à une autre au moment de l’entracte ; elles évoquaient, dans un style bande dessinée, les parties du corps de la femme d’abord comme formes du paysage puis comme pièces d’une sorte de puzzle déconstruit. Ces images s’harmonisaient bien avec la danse au caractère tout autant actuel de la chorégraphie, qui mélangeait les pointés du ballet classique que je connaissais à des mouvements plus angulaires, plus modernes. Comme à propos de Roméo et Juliette, c’était suffisant pour m’éblouir et me fasciner devant tant de fraîche légèreté. J’avais envie, comme la danseuse-étoile, de virevolter sans aucune entrave, de n’être que pur élan, que pur transport.
L’été est arrivé et reparti, mais le printemps demeure. La semaine passée, à chaque jour, le ciel était d’un bleu parfait et le soleil aveuglant, c’était mon nouveau réveil matin ; je n’aurais jamais cru vivre ça à Lyon un jour. Cette lumière radieuse a été accompagnée d’une chaleur de circonstance, tellement que c’était de quoi se découvrir d’un fil ou deux – ça ne rime pas encore, c’est pourquoi j’ai osé… Les berges du Rhône, où des promenades et des terrasses sous forme d’escaliers ont été aménagées, constituent désormais quelques kilomètres de bonheur certain pour se faire chauffer par les rayons du soleil printanier. Jeudi, Élise et moi avons succombé à cet enthousiasme estival et avons acheté des glaces, elle aux framboises, moi au chocolat, en déambulant sur la rue de la République – c’est le printemps pour tout le monde, j’ai même vu juste à temps un pickpocket qui avait la main dans la sacoche d’Élise à la sortie du métro Sans souci… Maintenant, la température est redescendue à un niveau plus normal, mais c’est quand même beaucoup plus chaud qu’à Québec à ce moment de l’année. Bien que ce soit franchement agréable, ça me tord parfois le cœur, car ce retour du beau temps signifie que j’ai vraiment manqué l’hiver, que je ne verrai pas de vrais flocons ni sentirai ma peau rougir de froid. Ici, l’hiver a été gris et morose, avec de la pluie qui n’évoquait que ma profonde nostalgie de la neige. Du coup, j’ai l’impression d’être dépossédée, malgré ce soleil nouveau qui voudrait me faire sourire de la façon la plus entière possible. Comme écrivait Louis-Jean Thibault – oui, encore lui, pourquoi je n’ai pas apporté son recueil ? –, « le moi est une question de pente et de climat ». Il me semble que je comprends mieux ce que ça veut dire, désormais, je pense que je ne pourrai jamais vraiment appartenir au climat lyonnais et à sa douceur permanente.
Cependant, le beau temps nous invite au moins à bouger. C’est pourquoi, dimanche de la semaine passée, profitant des voitures de Félix et Léo, quelques amis et moi nous sommes rendus dans une des banlieues cossues du nord-ouest de Lyon, Saint-Romain au Mont d’Or ; nous en avons visité la mauvaise conscience, soit la Demeure du chaos, concept élaboré par Thierry Erckmann. Cet étonnant site, au relief inégal, comporte une multitude de débris – faux cadavres, piles d’autos écrasées, bidons vides, pièces de métal – qui entourent une maison couverte de graffitis de représentations diverses, comme des têtes de mort. Il y avait aussi quelques citations de Ben Vautier qui m’ont tout de suite attendrie, comme celle qui dit que « la fin du monde approche ». En effet, l’ambiance visuelle de cette œuvre géante, marquée par le noir, le blanc et le rouge, évoque une espèce de matérialisation postmoderne de l’apocalypse. Une peur sournoise nous envahissait. On l’avait fait exprès en affichant à l’entrée, en plus du reste, que les créateurs n’étaient pas responsables des blessures causées – c’était pour le principe, car il n’y avait rien de réellement dangereux ou presque. Plus précisément, les chocs étaient d’ordre émotif : un petit garçon a lancé à Lysandre et moi un regard plein d’une incompréhension douloureuse lorsqu’il a remarqué qu’il y avait un corps écrasé sous une voiture. Il va sans dire que les créateurs cherchent à provoquer ceux qui osent pénétrer cet endroit, sans doute trop pour les curieux encore innocents. Néanmoins, pour les grands enfants, je pense que cela convient, parce que la Demeure du chaos est un projet intéressant dans sa subversion et légitime dans son désir de faire réfléchir les gens sur l’art et leur mode de vie. Entre autres, j’ai pensé que cette entreprise se rattachait à celle du mouvement français de la décroissance, un anti-capitalisme qui vise à ralentir la productivité et la consommation à la fois, d’où le graffiti suivant : « il faudrait huit planètes pour que la population mondiale vive comme les occidentaux ! » C’est une problématique d’importance, d’autant plus que la crise économique devrait nous y rendre plus sensibles. En tout cas, plusieurs habitants de la municipalité et la mairie elle-même ne sont pas réceptifs à cette volonté, certes assez brutale, d’éveiller les consciences, puisque, depuis près de dix ans, les autorités menacent de détruire toutes les installations, malgré les pétitions importantes pour sa sauvegarde. Pour ma part, j’ai trouvé que la Demeure du chaos avait un quelque chose de judicieusement comique en ce qu’elle force l’antithèse avec la périphérie huppée dans laquelle elle siège. J’en retiendrai, en bref, un refus total du confort matériel et idéologique, ce qui n’est pas tant rafraîchissant que nécessaire, parfois. Toute stimulante a été ladite visite, je dois dire que j’ai retrouvé avec une certaine tendresse le calme ordonné de la nature lorsque nous avons fait un bref arrêt, sur le retour, à l’île de Barbe, une parcelle de terre cernée par la Saône. Nous avons simplement marché et Lysandre et moi traînions à l’arrière, emplies de l’odeur de la verdure et de la lumière déclinante. Ah, les Québécoises et les espaces naturels ; parfois, même, nos amis se moquent gentiment de nous à ce sujet.
En ville, toutes les forces renaissent avec la venue du printemps : les magnolias sont en fleur et les manifestations se multiplient contre la réforme du milieu de la recherche universitaire. M. Auclerc, mon prof le plus activiste, je crois, avec M. Bonnet, nous avait invités à y participer et j’ai répondu à l’appel il y a une semaine, mardi passé. L’activité consistait à faire une chaîne humaine sur le bord du Rhône, de façon à en longer la plus grande distance possible pour en acquérir le plus de visibilité également. J’ai trouvé que l’idée était bonne et j’étais fière de participer à cet intelligent symbole de solidarité – les enseignants chercheurs doivent prouver qu’ils ont une créativité digne d’être défendue. L’initiative a assez bien fonctionné, nous nous sommes tenus par les mains du pont Galléni jusqu’au pont Morand, ce qui constitue une distance de près de trois kilomètres. J’étais allée toute seule me fondre à la masse – Élise et Lysandre avaient leur cours d’histoire de l’art et je n’avais communiqué avec personne d’autre –, mais j’ai construit une amitié de passage avec Tiffany, une fille de Lyon 2 en études anglaises. Elle était sympathique, mais nous n’avons pas, bien sûr, échangé nos coordonnées, alors je ne la reverrai sans doute jamais. Néanmoins, grâce à cette rencontre presque utilitaire, pendant les moments où nous scandions « Lyon un, Lyon deux, Lyon trois, Sar-ko zé-ro ! », j’ai même pu me sentir intégrée à la microsociété française.
En participant à cette manifestation, j’ai eu le désir de dépasser la tension entre le fait d’aller en cours – prioriser l’amour de la littérature – ou faire grève et tout le reste. Pour moi, il ne devrait pas y avoir là d’antinomie et c’est elle que j’ai tenté d’abolir. En fait, peut-être que la pression que je sens possède un quelque chose d’imaginaire, mais c’est quand même ce sentiment qui m’étreint désagréablement lorsque je passe du côté de Lyon 2 (nos pavillons communiquent), où les étudiants distribuent des tracts, barrent les corridors avec des chaises et font des gros yeux à ceux qui semblent vaquer à des occupations plutôt personnelles. Ce n’est pas que je suis contre leurs revendications, au contraire, mais je ne pense pas non plus que les absences aux cours – les profs ne comptabilisent pas les absences en jour de grève déclarée – puissent vraiment changer quelque chose. Solution facile mais de tout de même admissible de M. Thélot : la littérature est une grève perpétuelle du monde. Je ne sais pas si c’est vraiment lié au cas précédent, mais Lyon 3, je l’ai déjà dit, est une fac marquée par sa pensée de droite. À ce sujet, M. Pinchard, un prof de philo que j’avais apprécié en conférence à l’Université Laval l’an passé et qui enseigne, entre autres, l’esthétique à Lyon, ne fait pas la grève non plus ; Giulia m’a dit qu’il était d’extrême droite. Je dois dire que de telles positions politiques me surprennent toujours, en ce qu’elles me semblent si distanciées d’un souci de Bien universel que je juge capital dans toutes les sphères de la vie humaine. Pourtant, cette dualité gauche / droite témoigne bien du combat interne que vit depuis longtemps la France, celui entre les royalistes et les révolutionnaires, par exemple. Encore une fois, mon image de la France était trop romantique : ce n’est pas chacun qui croit en la liberté, l’égalité et la fraternité.
Pendant le cours de Rimbaud, en parlant du dégoût de ce créateur pour la poésie établie et bienséante, M. Thélot s’est permis une légère digression à propos du Printemps des poètes qui s’est déroulé à Lyon. J’en étais heureuse, car j’allais pouvoir avoir son point de vue sur la chose – et je n’ai pas adhéré à son opinion, j’avais enfin hâte que ça arrive. Or, je ne sais pas si c’était plutôt Rimbaud dans sa « Lettre au voyant » ou le prof lui-même, mais ça m’est égal, car ça m’a permis de dialectiser ma pensée et de la fortifier. Le Printemps des poètes, si j’ai bien compris, serait une chose horrible en ce qu’elle est intégrée et soutenue par une structure sociale et que, du coup, elle ne choque rien ni invente. Ainsi, on supposerait une espèce d’aristocratie de l’art qui elle se réserverait à l’avant-garde, à « la poésie objective ». Cela pour dire que je n’étais pas nécessairement en accord avec le fait que la poésie soit mauvaise parce qu’elle devienne un objet d’intérêt populaire. Sans penser que j’aurais à m’en expliquer par la suite, j’ai écrit dans mon entrée précédente de journal que « ce n’était rien de très extraordinaire, mais j’étais quand même heureuse de participer à cette manifestation de l’intime dans un espace public. » Peu importe, je veux bien prôner une démocratisation de la poésie, puisque dans « la nouvelle harmonie » des hommes en marche de Rimbaud, il faudrait sans doute que tous soient sensibles à un usage le moindrement esthétique du langage – et de la vie.
Malgré ce commentaire de M. Thélot qui m’avait fait, pour le moins, dresser les poils de bras, le cours de Civilisation et culture du XIXe siècle que nous avons eu avec lui en fin de journée a su me redonner tout mon enthousiasme initial et même encore davantage, peut-être. En fait, cette séance était consacrée au visionnage de différentes toiles qui concrétisaient le concept de Sublime – c’est un au-delà des choses qui nous ravit, nous enthousiasme ; du point de vue rhétorique, c’est l’au-delà du persuasif, du convaincant ; du point de vue esthétique, c’est l’au-delà du beau ; du point de vue philosophique, c’est l’au-delà du vrai. Tout cela me donne envie de lire la troisième critique de Kant, Critique de la faculté de juger, car nous en avons parlé en classe. Avant-hier, donc, nous avons d’abord observé des œuvres de Poussin, de Courbet et essentiellement d’autres peintres français que je ne connaissais pas. Une des toiles de Courbet, représentant une vague dévorante, illustrait clairement le Sublime : l’œil était immergé dans deux infinis qui le dépassent, soit le ciel et la mer. Et si l’on regardait encore davantage, ces deux immenses masses évoquaient la poétique d’une composition abstraite, sans plus de ressemblance aucune avec le réel. Je ne me souviens plus quelle a été la transition du prof, mais nous avons ensuite parlé de la photographie, cet art en apparence le moins sublime, seulement mimétique. Pourtant, parce qu’il imprime un moment révolu – tout ce qu’on prend en photo n’existe plus jamais pareillement ensuite – sur une pellicule photosensible, parce qu’il témoigne d’une considération du passé et de l’impitoyable action destructrice du temps, il acquiert incidemment un caractère sublime. Ce développement a permis à M. Thélot d’enchaîner sur Yves Klein – il y avait pas de diapositives associées, c’était seulement un élan du cœur non prévu duquel le prof a voulu nous entretenir, sans avoir de notes pour soutenir son exposé, bien sûr, comme très souvent. En guise d’introduction, il a parlé du sublime bleu Klein, ce bleu d’outre-mer très intense, un au-delà du bleu en quelque sorte immatériel, dont l’artiste a dégagé plusieurs toiles monochromes ; je l’avais découvert à Pompidou lorsque j’étais venue en France en hiver 2007. Puis, il a évoqué les anthropométries de Klein (des empruntes dudit bleu laissées par des corps d’hommes et de femmes qui se sont appuyés sur une toile blanche) pour en dégager le même caractère sublime que la photographie, en ce que toutes deux elles témoignent d’une présence passée.
Puis, nous avons repris le fil de la projection des images et avons ainsi transité vers Rothko, ce superbe peintre américain de l’abstraction lyrique – j’en avais vu de vrais pendant l’exposition Repartir à zéro ! Les toiles pour lesquelles nous le connaissons sont des larges aplats de couleur, constituant une manifestation ultime de l’informe, de l’invisible, c’est-à-dire de l’émotivité pure. Une citation de Rothko lui-même, que j’ai retrouvée dans un document que j’avais pris au musée, explique brillamment le Sublime que sous-tendent ses productions : « un tableau doit être une révélation, la résolution inattendue et sans précédent d’un besoin éternellement familier. » Il me semble qu’à la lumière du cours de M. Thélot, je comprends mieux ce que cette phrase signifie. Une élève a levé la main pour signaler, avec une certaine retenue, qu’elle comprenait mal quel mérite on pouvait attribuer à Rothko en ce que les compétences techniques requises par les toiles que nous avons regardées sont celles de sa jeune sœur de quatre ans – la question fatale qui n’a évidemment pas su démonter M. Thélot. Avec un discernement respectueux, il a répondu que ce type d’art demande un certain affinement du regard, exercice qui peut demander un travail de plusieurs années d’observation et de promenades au musée ; pour ma part, je pense que ce sont mes cours d’histoire de l’art du cégep qui ont effectué ce travail préliminaire, je suis bien consciente de ma chance. Enfin, il a souligné que l’art de Rothko, avec ses grandes étendues lumineuses, celles carrément sombres et ses subtiles variations internes, est du grand art en ce qu’il a la qualité de porter à la reconsidération de la nature de l’art et de l’instrumentalisation des couleurs, des formes. À la défense de l’art dit abstrait, j’ajouterais à cela un commentaire de M. Wunenberger, mon prof d’Esthétique qui est le doyen de la Faculté de philosophie. Ce dernier a mentionné que l’art abstrait porte un nom fautif, car, selon l’étymologie latine du verbe « abstraire », son qualificatif voudrait signifier « qui sépare », alors que ce style pictural a un tout autre projet, celui de retrouver la matérialité pure, la lumière, la couleur, la forme, commune à toute perception visuelle du réel et autrement disséminée à travers les divers objets de la peinture figurative.
M. Thélot n’a généralement pas de difficulté à maintenir son autorité en classe, mais il me semblait que tous étaient particulièrement attentifs ce jour-là, même s’il se faisait tard dans la journée en raison de l’heure de cours que nous rattrapions. Une symbiose s’était lentement tissée entre l’auditoire et le maître, si bien que, le prof s’avouant fatigué et paraissant à court de mots, nous demandant si nous avions des questions, un jeune homme a levé sa main : il a demandé si le poète, aujourd’hui, se devait de s’exercer la main en écrivant selon les austères formes des grands poètes passés ou s’il devait plutôt y aller de bon gré, dans un style libre. On pouvait accorder à l’élève la volonté louable de faire un parallèle avec la brève réflexion sur la tradition et de la modernité que nous avions eue à propos de la peinture, mais il m’a semblé que le but était d’avoir la vision de M. Thélot sur cette chose d’ordre personnel mais essentiel à la fois, comme si cet enseignant détenait la clé de toutes les énigmes du monde – l’effet du charisme, sans doute. Peu importe, j’étais agréablement surprise, ce cours simplement étonnant abordait soudainement tous les sujets qui, moi aussi, me tenaient intimement à cœur ; j’avais le sentiment d’être en train de vivre un moment important de ma vie, comme lorsque j’avais parlé avec Hélène Dorion. Or, M. Thélot a octroyé un état particulier à la poésie, en ce qu’elle est dotée d’un caractère immédiat. Si le pianiste ne fait pas ses gammes avant d’interpréter n’importe quelle mélodie, cela transparaîtra par la suite dans un manque de maîtrise et d’harmonie ; en poésie contemporaine, plusieurs grands créateurs, comme Yves Bonnefoy, sont des monstres d’histoire littéraire, mais, simplement, les formes strictement anciennes sont dépassées. La poésie est une activité du désir – Rimbaud ! – et elle ne se permet pas d’attendre. Du coup, notre gourou d’un jour en a profité pour évoquer le recueil de Jaccottet au passage, intitulé L’ignorant, ce mode d’existence qui confère à tout poète sa vraie qualité, puisque, être poète, ça ne s’apprend pas. C’est pourquoi M. Thélot en a profité pour nous raconter la touchante petite histoire d’un peintre qu’il connaît : cet artiste visuel s’était fait mettre dehors d’une école d’art parce que ses productions ne convenaient pas à l’institution, mais ça lui était égal, car, école ou pas, il savait qu’il était peintre, simplement, c’était sa destinée.
Le cours s’est conclu ainsi. Cette fin de journée venait de m’apporter beaucoup de matière à réflexion. Plus précisément, j’avais la tête grosse, saturée, au terme de cette extase intellectuelle et émotive aussi, je crois bien : cette séance en elle-même avait été sublime, j’avais été ravie en son sens propre, c’est-à-dire transportée. C’était comme lorsqu’on rêve à moitié éveillé et qu’on n’est pas sûr de comprendre la logique des événements qui, pourtant, apparaît sur le coup la plus harmonieuse du monde. Même si je sais que j’ai déjà vécu aussi des instants de haute voltige à Laval, de tels cours vont me manquer à Québec et c’est pourquoi j’ai pris tant de temps pour écrire celui-ci. C’est un moyen d’en oublier le moins possible et de le faire renaître à volonté, parce que je sais qu’il sera, comme d’autres séances, irremplaçable : la France est tellement imprégnée de beauté et de culture que ça suinte même dans la façon de vivre, de s’exprimer, d’enseigner.
Le mardi qui suivait a continué cette entreprise de l’enseignement sublime. En effet, hier, dans le cours de littérature contemporaine française avec M. Bonnet, nous avons abordé le chapitre de la poésie avec l’auteur Antoine Emaz, que j’ai été enchantée de découvrir. Nous étudions son recueil Caisse claire, une anthologie de ses poèmes écrits entre 1990 et 1997, publiée chez Points. C’est une écriture qui m’a fait penser aux silhouettes longilignes de Giacometti, en ce que ses mots me semblent témoigner d’un passage à une présence minimale dans la matière langagière. M. Bonnet a d’ailleurs comparé son processus de création à celui du sculpteur, en ce que tous les deux doivent effectuer un travail d’épuration pour en arriver à l’œuvre désirée. Chez Emaz, du coup, on lit un fin squelette d’émotions, articulé par des vertèbres de prose et de vers. Tout ce qu’il y a de plus fragile et d’essentiel en même temps, qui nécessite un certain temps d’approche. M. Bonnet l’avait compris, car nous avons eu droit à une petite présentation audio-visuelle pour nous introduire officiellement – hors de nos lectures de chevet – à Emaz : une présentation PowerPoint où défilaient quelques photos du poète mais surtout des vers photographiés directement dans un recueil coloré par une lumière orangée. Pendant que s’enchaînaient les diapositives, une musique alternative, une espèce de doux rock agrémenté de l’indescriptible musicalité de la voix de Thom Yorke (chanteur de Radiohead), nous plongeait dans un état de réceptivité poétique hors du commun. Cet effet commandé nous préparait seulement à une interruption de la musique pour que M. Bonnet lise les vers d’Emaz, ceux qui défilaient. Et ce prof a tellement le don de bien lire la littérature, que ce soit de la prose déjantée ou l’alexandrin le plus symétrique imaginable, que c’était un moment encore simplement génial : M. Bonnet rendait à Emaz toute la délicatesse douloureuse de ses mots. C’était véritablement un récital de poésie en plein milieu d’un cours pendant que, dehors, on voyait par la fenêtre la police nationale, les CRS, en habit anti-émeute, prête à repousser les manifestations somme toute assez paisibles de Lyon 2 ; le contraste était drôle et j’avais l’impression, pendant quelques instants, que la poésie pourrait avoir raison, un jour, de tous ces non-sens.
Enfin, dans la continuité, ma journée s’est bien terminée, en plus, car je suis allée voir avec Élise et Lysandre, à l’opéra de Lyon, le ballet Giselle, considéré comme symbole du ballet romantique. Brièvement, l’histoire racontée est celle de l’amour déçu d’une jeune demoiselle de la campagne, éprise d’un garçon promis à une bourgeoise. Le décor s’est avéré très basique, constitué d’une toile de fond qui a succédé à une autre au moment de l’entracte ; elles évoquaient, dans un style bande dessinée, les parties du corps de la femme d’abord comme formes du paysage puis comme pièces d’une sorte de puzzle déconstruit. Ces images s’harmonisaient bien avec la danse au caractère tout autant actuel de la chorégraphie, qui mélangeait les pointés du ballet classique que je connaissais à des mouvements plus angulaires, plus modernes. Comme à propos de Roméo et Juliette, c’était suffisant pour m’éblouir et me fasciner devant tant de fraîche légèreté. J’avais envie, comme la danseuse-étoile, de virevolter sans aucune entrave, de n’être que pur élan, que pur transport.
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