dimanche 22 février 2009
Quand j’utilise Internet, je le fais à partir de l’ordinateur de Caroline, qui a un clavier Azerty, ce qui signifie qu’entre autres, la lettre « a » est située à la place du « q » - c’est partout comme ça en France. Mes doigts sont désormais confus quand j’arrive sur mon pauvre petit clqvier canadien-français, je cherche mes accents et tout le reste. C’est presque dire que j’ai la main plus française qu’autrement, ce qui m’apparaît assez déstabilisant.
En guise d’introduction, je dois aussi parler d’une histoire de confiture. Avant qu’Alex ne parte, nous étions allés faire les courses au Marché’U et avions acheté de la confiture de fraises, ce qui m’horripilait, car, je ne sais pas pourquoi, mais trop souvent la saveur de fraises dans les produits industriels a un goût artificiel qui ne me plaît pas du tout ; je redoutais le pire de la confiture de fraises de la marque du commerce. J’ai été agréablement surprise après l’avoir essayée : elle me rappelle la saveur des fraises à moitié confites de ma grand-mère. J’ai d’ailleurs pensé à Sabine qui disait que beaucoup de choses, en Amérique, avait un goût augmenté, caricatural, et j’avais envie de lui donner raison – peut-être que le snobisme européen est parfois fondé. Depuis, le matin, je mélange souvent ladite confiture à ma faisselle quotidienne et je me réjouis du sentiment de félicité chaque fois recréé. Il convient aussi de noter que la faisselle provient du marché Saint-Antoine – qui borde la Saône – où Caroline et moi faisons quelques courses le dimanche, ce qui lui surajoute une valeur d’ordre presque esthétique, du moins émotif.
La semaine qui vient de s’écouler était une semaine de relâche, mais je n’ai pas trouvé que ça faisait une extrême différence avec d’habitude, vu que plusieurs profs avaient participé à la grève concernant la réforme du statut des enseignants-chercheurs. J’ai pu au moins profiter de cette liberté totale pour bien m’intégrer dans l’appartement. En fait, je me sens déjà chez moi et ça me plaît bien : Caroline écoute France Inter (l’équivalent de la Première chaîne de Radio-Canada) et on joue ensemble aux fléchettes en buvant de la tisane. J’ai tout de même essayé de mieux personnaliser ma chambre en ajoutant des rideaux Ikea – très simples, longs et blancs – à la fenêtre de ma chambre et je dois dire que ça l’a totalement transformée, à mon grand bonheur. J’ai aussi profité de la cuisine pour nourrir mon appartenance : émerveillée encore du luxe que constitue le fait d’avoir un four, j’ai cuisiné des galettes à la mélasse, qui avaient drôlement le goût du Québec. J’ai préparé mercredi une soupe-repas avec Mala ; elle était venue dîner à la maison et j’étais bien heureuse de pouvoir l’accueillir ici, dans le Vieux-Lyon.
De jeudi à vendredi, je suis allée faire un bref séjour à Chambéry, petite ville de Savoie, là d’où Sabine vient. Bien sûr, elle n’y était pas, mais sa mère, Marie-Claude, m’a accueillie avec générosité et enthousiasme, comme lorsque j’y étais venue il y a deux ans. Jeudi, je suis arrivée dans l’après-midi et nous sommes allées marcher au bord du lac Bourget, le fameux lac de Lamartine, avec Marine, la sœur de Sabine. Le paysage était sublime : les coques et mâts silencieux bougeaient au rythme des vagues sous le regard majestueux des Alpes qui encerclent la région. L’air frais m’a fait du bien encore une fois, le temps était clair et la brise froide : rien de mieux pour une Québécoise en exil. Le lendemain, avec Marie-Claude et William, un ami de la famille, je suis allée faire de la raquette dans un des massifs des Alpes dont j’ai, bien sûr, oublié le nom ; j’ai néanmoins en tête celui de l’ensemble des sentiers parcourus, regroupés sous l’exotique appellation de « Petit Canada ». C’est vrai que, si on oublie l’altitude à laquelle nous avons accédé en voiture, c’était ressemblant avec l’épais tapis de neige qui défonçait parfois et les conifères aux branches alourdies par des milliers de flocons blancs. Puis, entre ces activités en plein air, j’ai évidemment eu droit à de copieux repas préparés avec des ingrédients de première classe : avec Marie-Claude, nous avons fait quelques courses dans une coopérative d’agriculture biologique qui rassemble les productions de la région. J’ai même mangé du canard, de quoi oublier ma petite vie estudiantine aux moyens de envergure discutable. Ce qui a été agréable, aussi, c’est que j’ai eu l’impression de retrouver un chez moi dans cet appartement de Chambéry. Quand j’étais venue pour la première fois, j’y étais restée presque une semaine et je m’y sentais déjà bien ; quand j’y suis retournée il y a quelques jours, presque rien n’avait changé. Entre autres, le hall de la résidence était toujours vert clair et Jean-Paul, le beau-père de Sabine, m’a divertie avec ses connaissances et son humour cinglant. Je sens que c’est réconfortant pour moi de commencer à véritablement me sentir attachée physiquement mais surtout affectivement à des espaces donnés, surtout ceux qui se situe dans la région Rhône-Alpes, soit Chambéry, oui, et Lyon, en premier lieu. C’est d’ailleurs avec plaisir que j’accueillerai Marie-Claude quand elle passera voir La mort à Venise de Thomas Mann à l’Opéra de Lyon – moi aussi je vais aller le voir mais à une autre date –, ainsi que Sabine quand elle sera de retour en France : Lyon ne sera plus qu’une amalgame de rues et de lumières à la forme de mes agglomérations intérieures.
Dans cette volonté d’habiter véritablement le Vieux-Lyon, j’ai organisé samedi soir une petite crémaillère pour que, symboliquement, aux yeux de tous, ce soit mon chez-moi et non plus celui d’Alex – je ne veux pas qu’on l’oublie pour autant, bien sûr, mais je veux posséder mon existence, simplement. Plusieurs amis que j’aurais aimé voir n’étaient pas à Lyon pendant ce week-end, mais la chose s’est bien déroulée quand même. Lysandre m’avait grandement aidée à préparer des petites bouchées pour régaler les invités: une partie était au chèvre, tomate séchée, oignon et ail et l’autre au roquefort, miel (roumain, celui qu’Alex avait laissé pour que tout le monde y goûte) et noix de Grenoble. Ce n’était pas une soirée à grands déploiements, juste assez pour moi, je pense, pour que l’ambiance soit juste assez sympa avec du vin rouge et un peu de musique gitane.
Au début de la semaine, avec Caroline, nous avions regardé le film À bout de souffle de Godard. C’est un film français assez vieux, 1960, en noir et blanc mais très joli et amusant ; Jean Seberg est une femme vraiment trop belle, Jean-Paul Belmondo pas mal non plus. Racontant l’histoire assez originale d’un couple d’amants – ah, le thème éternel –, le film est un mélange d’art, d’amour et de liberté, tout ce qui rend la vie si essentielle, au fond. J’avais envie de regarder mille fois encore cette œuvre cinématographique, mais lentement mon obsession s’est dissoute : je ne dois pas oublier que le cinéma n’est pas la vie. Mais j’aimerais au moins le revoir plus tard, ce que je pourrai faire, puisque le film est en fait un fichier téléchargé sur Internet… Peu importe, j’ai au moins décidé que j’avais, comme les actrices, le droit d’être un peu belle. Après avoir souffert une expérience de cruauté gratuite qui m’a fait penser aux malheurs de Rousseau – un garçon de dix-sept ans inconnu, dans la rue, m’a dit que je redevrais renouveler ma garde-robe ; je me suis acheté des bottes longues brunes, sans talons mais élégantes et confortables, qui me donnent une dignité féminine. Elles sont d’ailleurs très seyantes lorsque j’arpente quotidiennement les pavés multicolores du Vieux-Lyon.
les dernières lignes
samedi 28 février 2009
mardi 17 février 2009
« tout est perdu sauf le bonheur »
dimanche 15 février 2009
Pas mardi dernier mais mardi de la semaine précédente, j’ai enfin déménagé dans mon nouveau chez-moi. Il me semble que cette journée était mémorable dans son lot de négativité : pluvieuse à souhait, ponctuée de plusieurs allers-retours en métro avec une charge considérable de bagages, marquée par la malchance – la porte de sortie du métro m’a fermé violemment dessus, comme si elle n’avait pas senti mon poids. Une chance que j’arrivais au terme de mes péripéties de déménagement ce jour-là dans une colocation sympathique ! Caroline (Lyonnaise – oui, oui, ça existe), Alex et moi avons trinqué avec un verre de vin rouge pour me souhaiter « bienvenue à la maison » ; j’étais émue d’enfin avoir une place et de m’y sentir bien – je ne me sentais pas à ma place à la Part-Dieu. Disons que j’ai vite oublié les gouttes d’eau qui m’avaient auparavant détrempée pendant la journée au profit d’une chaleur toute humaine. D’ailleurs, il faut dire que l’appartement dans lequel j’habite, désormais, a quelque chose d’idéal, puisqu’il est situé sous Fourvière, donc derrière la cathédrale Saint-Jean, en plein cœur du charme Renaissance du Vieux-Lyon. Mais son attrait n’est pas seulement d’intérêt géographique : une grande cuisine, un grand salon avec un canapé confortable et des genres de poufs qui peuvent se réunir autour de la table basse, quelques plantes et un système de son relié un ordinateur Apple.
Si j’ai pris du retard dans l’écriture de mon journal durant les derniers jours, c’est parce que ceux-ci ont été emplis à pleine capacité, ce qui est un avantage de la vie en colocation, d’autant plus que j’avais deux colocataires du temps qu’Alex n’était pas encore rentré en Roumanie. Ce même mardi qui a marqué mon arrivée définitive dans le Vieux-Lyon, je suis allée avec mes deux colocs à la petite salle de spectacle située dans les pentes de la Croix-Rousse, À thou bout t’chant, pour voir en spectacle le groupe de musique duquel le cousin de Caroline faisait partie, Lulu. Alex et moi avons été désagréablement surpris par le coût d’entrée de huit euros pour un spectacle d’un mardi soir pluvieux, mais notre mauvaise humeur s’est vite estompée devant la prestation de qualité à laquelle nous avons eu droit. Caroline nous avait dit que c’était de style « chanson française » et j’approuve cette appellation, dans tout le charme qu’elle colporte ; le chanteur a une voix riche qui met en valeur des textes pleins de finesse et qui se mélange harmonieusement à divers instruments, guitare, piano, violon, accordéon, banjo, piano à vent. C’est ainsi dire que tout ça nous a beaucoup plu. Dans les jours qui ont suivi, Alex et moi avons écouté en boucle le disque De Bray-Dunes à Menton sans s’en lasser, c’était simplement tropagréable, plein de cette poésie musicale que la chanson française, vieille ou nouvelle, réactive sans cesse. J’avais eu peur d’empiéter sur l’espace d’Alex en m’installant dans l’appart quelques jours avant qu’il ne soit véritablement parti, mais c’est plutôt le contraire qui s’est produit, en ce que nous nous sommes révélés d’harmonieux colocs : nous mangions souvent ensemble, préparions du café l’un pour l’autre, partagions des goûts musicaux semblables, nous plaisions à recevoir nos amis. Puisque Caroline était moins souvent à l’appart – elle travaille – et que j’avais déjà Alex comme ami, je dois avouer que les liens entre nous se sont développés de façon asymétrique pour l’instant.
À travers cette adaptation à mon nouvel espace de vie, je suis aussi allée à mes cours, même si j’en avais encore moins qu’à l’habitude. Plus précisément, plusieurs profs sont en grève en raison de la réforme des masters – ici, il faut préférer cet anglicisme à « maîtrises » – que le Ministère de l’Éducation veut imposer : ces hautes instances n’ont pas donné assez de temps aux universités pour formuler un nouveau programme de master enseignement, branche de master permettrait à des gens moins qualifiés en recherche de donner cours aux étudiants. Ainsi, ceci signifie une dégradation de la qualité des enseignements et une recherche universitaire moins soutenue, parce que le projet de réforme de l’enseignement supérieur demande une réforme du statut des enseignants-chercheurs ; les détails de ce changement ne sont pas encore tous dévoilés, mais il serait question d’une méthode d’évaluer la qualité des recherches (!). Sarko, dans un discours à l’Élysée, a souligné la qualité « médiocre » (au sens de « moyen ») de la recherche française, ce qui est assez insultant, considéré le classement dudit pays au sein de l’Europe – le CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) se classe premier – et la petite expérience que moi-même j’en ai eu. À cet égard, le rayonnement international des publications universitaires françaises en littérature, le séminaire auquel j’ai assisté à l’ENS ou même seulement les très actifs enseignants-chercheurs que j’ai rencontrés à ma fac, comme M. Thélot ou M. Auclerc, m’ont montré que la recherche universitaire est loin d’être médiocre, elle est plutôt un lieu de réalisation de l’excellence intellectuelle. Mais ça n’intéresse visiblement pas le Président et ses comparses. Et les profs et étudiants continuent de manifester. Je me trouve blasée en comparaison avec l’enthousiasme révolutionnaire des Français, malgré tout, et même avec celui de quelques amis Européens allemands et italiens – Arne, Ümit, Giulia et Geraldine. On nous avait avertis de ne pas traîner dans les manifestations en raison de la précarité de notre carte de séjour, mais je ne sais pas si mon manque de motivation est lié à quelque chose de moins technique et de plus désobligeant. Aujourd’hui un peu mieux informée – consultation de périodiques en ligne et visionnage des discours de Sarkozy – sur le conflit que mardi dernier, peut-être que je manifesterai si l’occasion s’en présente à nouveau ; tout demeure pacifique, de toute façon, et la cause est noble.
Malgré la gravité des enjeux, les profs ne sont pas tous solidaires, ce qui m’apparaît un peu étrange. J’ai eu deux cours sur Pascal – la troisième fois, M. Landry a fait la grève –, tous mes cours sur Blanchot et aussi tous les cours de M. Thélot, même si j’aurais pensé que ce prof aurait été gréviste, tout révolutionnaire de première classe que je l’imaginais : Rimbaud le révolté nous dit qu’il faut « changer la vie », mais ça s’arrêterait à la contestation des formes littéraires, en fin de compte ? J’ai été déçue par cet aspect ambigu du comportement de M. Thélot ; j’attendais sans doute trop de lui, alors qu’il n’est qu’un prof parmi d’autres. Cependant, sa justification de son inaction l’a presque entièrement excusé, en ce que sa « conception tragique et mystique de l’existence » le distancie du politique et que, pour lui, l’enseignement de la littérature est une sorte de grève perpétuelle du monde, qui permet d’en cultiver une approche critique. Le prof avait la vraie posture du poète romantique, solitaire et incompris de tous ; il avait l’air vieilli, ce jour-là, il rayonnait moins, malgré tout. Alimentée par les cours auxquels j’assiste, je suis pourtant sensible à ces recherches d’une émotion agrandie, hors de la pauvreté du réel : Pascal, le cœur éclairé, se croit un élu de Dieu et Blanchot rêve du « livre à venir », une manifestation de l’absolu vers laquelle toutes les œuvres le moindrement littéraires tendent.
J’ai vu, il y a déjà une semaine, le très beau film de Bertolucci, The Dreamers (Les Innocents), qui s’intéresse lui aussi aux absolus, à savoir ici comment l’art nourrit la réalité et inversement. Racontée très brièvement, l’histoire s’avère être celle d’un amour tordu, au moment de mai 68, en France – quelle force évocatrice possède donc ce pays ! –, entre un jeune Californien et deux Français tout particulièrement éperdus de cinéma. Mais l’Américain a peur de jouer complètement, comme lorsque la sœur et le frère français veulent reproduire une scène un peu risquée d’un film que j’ai oublié et que l’étranger répond, pour se dégager de l’offre : « oui, mais c’est un film ». Dans The Dreamers, une telle distinction n’existe pas, la vie est une œuvre d’art, tout dangereux que ça puisse devenir. En tout cas, ça donne lieu à des scènes d’une beauté éblouissante, surtout lorsque l’actrice se déguise en personnages de films ou en la Vénus de Milo. C’est un film du déséquilibre qui demande de jouer jusqu’au bout – il faut tirer des cocktails Molotov ou ne pas manifester, par exemple –, alors je dois dire que ça a ébranlé mon brin de sérénité intérieure, le peu de mesure aristotélicienne que je parfois je réussis à mettre en œuvre.
Les derniers jours, sinon, ont été parallèlement marqués par une tristesse sourde, parce qu’Alex devait lentement abandonner Lyon ; il est parti vendredi matin. Je n’imagine même pas ce que sera mon propre départ, étant donné que j’étais déjà démoralisée pour cet ami. Frizi était partie la semaine passée, mais j’étais moins proche d’elle, alors j’ai moins compris, senti ce que ça représentait. Mais quand le moral d’un colocataire ne va pas, c’est communicatif. Nous avons quand même contemplé, à plusieurs reprises, avec une certaine émotivité, la cathédrale Saint-Jean, éclairée et esseulée dans la nuit ainsi que Fourvière illuminée depuis la fenêtre. Même, après avoir fait les courses au Marché’U de la Presqu’île, nous avons pris une pause sur le bord du Rhône, dans un mutisme presque total, pour contempler le Rhône, l’Hôtel-Dieu et Fourvière qui se mêlait, au loin, au ciel nuageux, tout en buvant une bière à cinquante centimes. C’était apaisant, d’un calme plaisant. Les paysages nous quittent, mais nous ne les quitterons jamais : ils demeureront encore plus beaux, sans doute, inaltérés et inaltérables, dans l’espace intime de la mémoire. Les souvenirs peuvent perdre de leur acuité, oui, mais je pense qu’on oublie mal le vécu lui-même, tout esthétique il peut s’avérer de toute façon. Comme Prévert le dit, c’est la carte-citation que j’ai offerte à Alex comme cadeau de départ, « tout est perdu sauf le bonheur » – les Français savent si bien comprendre et dire les choses. C’est ainsi dire que vendredi a été un jour qui serre le cœur : Arne, Vincent, Catinca et moi avons accompagné Alex jusqu’à Perrache, de là où il prenait le Satobus vers l’aéroport. Une autre scène que je ne pourrai pas oublier : celle d’un Alex aux yeux brillants, nous regardant depuis son siège dans l’autobus et tenant contre la vitre son portable dans lequel il avait écrit en texto « Vous allez me manquer ! ». C’était horrible, autrement dit. On va sans doute se revoir, mais c’est quand même triste de voir un ami ainsi partir au loin, d’autant plus que, selon lui, c’est vers une société roumaine qui ne laisse pas encore autant de place aux belles choses qu’en France, ce à quoi lui-même est sensible. Je retiendrai d’Alex, à ce sujet, le devoir d’art et d’émerveillement auquel son côtoiement nous convie : je pense qu’il est la personne qui a le plus vu de films que je connaisse – avec Sabine (une Française, évidemment), peut-être. Il m’a fait une liste de films à voir auxquels sont juxtaposées des cases à cocher. C’est une véritable tâche à effectuer et j’en suis heureuse, parce que ça m’oblige à me nourrir, simplement, du mouvement élégant des images, de vies repensées, reconfigurées.
Le week-end est tranquille comme l’appart est un peu vide lui-même. Je cherche à décorer ma chambre, j’irai bientôt acheter quelques machins chez Ikea. À l’extérieur, il neige, mais d’une neige si légère qu’on la dirait en apesanteur ; la gravité est renversée. Ce matin, je paressais dans mon lit et les cloches de la cathédrale m’ont gentiment indiqué de me lever. Alex m’avait avertie à propos de cette musique du dimanche, comme quoi elle pouvait s’avérer dérangeante ; pour l’instant, elle me plaît beaucoup, parce qu’elle me rappelle toute la magnificence du Vieux-Lyon.
Pas mardi dernier mais mardi de la semaine précédente, j’ai enfin déménagé dans mon nouveau chez-moi. Il me semble que cette journée était mémorable dans son lot de négativité : pluvieuse à souhait, ponctuée de plusieurs allers-retours en métro avec une charge considérable de bagages, marquée par la malchance – la porte de sortie du métro m’a fermé violemment dessus, comme si elle n’avait pas senti mon poids. Une chance que j’arrivais au terme de mes péripéties de déménagement ce jour-là dans une colocation sympathique ! Caroline (Lyonnaise – oui, oui, ça existe), Alex et moi avons trinqué avec un verre de vin rouge pour me souhaiter « bienvenue à la maison » ; j’étais émue d’enfin avoir une place et de m’y sentir bien – je ne me sentais pas à ma place à la Part-Dieu. Disons que j’ai vite oublié les gouttes d’eau qui m’avaient auparavant détrempée pendant la journée au profit d’une chaleur toute humaine. D’ailleurs, il faut dire que l’appartement dans lequel j’habite, désormais, a quelque chose d’idéal, puisqu’il est situé sous Fourvière, donc derrière la cathédrale Saint-Jean, en plein cœur du charme Renaissance du Vieux-Lyon. Mais son attrait n’est pas seulement d’intérêt géographique : une grande cuisine, un grand salon avec un canapé confortable et des genres de poufs qui peuvent se réunir autour de la table basse, quelques plantes et un système de son relié un ordinateur Apple.
Si j’ai pris du retard dans l’écriture de mon journal durant les derniers jours, c’est parce que ceux-ci ont été emplis à pleine capacité, ce qui est un avantage de la vie en colocation, d’autant plus que j’avais deux colocataires du temps qu’Alex n’était pas encore rentré en Roumanie. Ce même mardi qui a marqué mon arrivée définitive dans le Vieux-Lyon, je suis allée avec mes deux colocs à la petite salle de spectacle située dans les pentes de la Croix-Rousse, À thou bout t’chant, pour voir en spectacle le groupe de musique duquel le cousin de Caroline faisait partie, Lulu. Alex et moi avons été désagréablement surpris par le coût d’entrée de huit euros pour un spectacle d’un mardi soir pluvieux, mais notre mauvaise humeur s’est vite estompée devant la prestation de qualité à laquelle nous avons eu droit. Caroline nous avait dit que c’était de style « chanson française » et j’approuve cette appellation, dans tout le charme qu’elle colporte ; le chanteur a une voix riche qui met en valeur des textes pleins de finesse et qui se mélange harmonieusement à divers instruments, guitare, piano, violon, accordéon, banjo, piano à vent. C’est ainsi dire que tout ça nous a beaucoup plu. Dans les jours qui ont suivi, Alex et moi avons écouté en boucle le disque De Bray-Dunes à Menton sans s’en lasser, c’était simplement tropagréable, plein de cette poésie musicale que la chanson française, vieille ou nouvelle, réactive sans cesse. J’avais eu peur d’empiéter sur l’espace d’Alex en m’installant dans l’appart quelques jours avant qu’il ne soit véritablement parti, mais c’est plutôt le contraire qui s’est produit, en ce que nous nous sommes révélés d’harmonieux colocs : nous mangions souvent ensemble, préparions du café l’un pour l’autre, partagions des goûts musicaux semblables, nous plaisions à recevoir nos amis. Puisque Caroline était moins souvent à l’appart – elle travaille – et que j’avais déjà Alex comme ami, je dois avouer que les liens entre nous se sont développés de façon asymétrique pour l’instant.
À travers cette adaptation à mon nouvel espace de vie, je suis aussi allée à mes cours, même si j’en avais encore moins qu’à l’habitude. Plus précisément, plusieurs profs sont en grève en raison de la réforme des masters – ici, il faut préférer cet anglicisme à « maîtrises » – que le Ministère de l’Éducation veut imposer : ces hautes instances n’ont pas donné assez de temps aux universités pour formuler un nouveau programme de master enseignement, branche de master permettrait à des gens moins qualifiés en recherche de donner cours aux étudiants. Ainsi, ceci signifie une dégradation de la qualité des enseignements et une recherche universitaire moins soutenue, parce que le projet de réforme de l’enseignement supérieur demande une réforme du statut des enseignants-chercheurs ; les détails de ce changement ne sont pas encore tous dévoilés, mais il serait question d’une méthode d’évaluer la qualité des recherches (!). Sarko, dans un discours à l’Élysée, a souligné la qualité « médiocre » (au sens de « moyen ») de la recherche française, ce qui est assez insultant, considéré le classement dudit pays au sein de l’Europe – le CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) se classe premier – et la petite expérience que moi-même j’en ai eu. À cet égard, le rayonnement international des publications universitaires françaises en littérature, le séminaire auquel j’ai assisté à l’ENS ou même seulement les très actifs enseignants-chercheurs que j’ai rencontrés à ma fac, comme M. Thélot ou M. Auclerc, m’ont montré que la recherche universitaire est loin d’être médiocre, elle est plutôt un lieu de réalisation de l’excellence intellectuelle. Mais ça n’intéresse visiblement pas le Président et ses comparses. Et les profs et étudiants continuent de manifester. Je me trouve blasée en comparaison avec l’enthousiasme révolutionnaire des Français, malgré tout, et même avec celui de quelques amis Européens allemands et italiens – Arne, Ümit, Giulia et Geraldine. On nous avait avertis de ne pas traîner dans les manifestations en raison de la précarité de notre carte de séjour, mais je ne sais pas si mon manque de motivation est lié à quelque chose de moins technique et de plus désobligeant. Aujourd’hui un peu mieux informée – consultation de périodiques en ligne et visionnage des discours de Sarkozy – sur le conflit que mardi dernier, peut-être que je manifesterai si l’occasion s’en présente à nouveau ; tout demeure pacifique, de toute façon, et la cause est noble.
Malgré la gravité des enjeux, les profs ne sont pas tous solidaires, ce qui m’apparaît un peu étrange. J’ai eu deux cours sur Pascal – la troisième fois, M. Landry a fait la grève –, tous mes cours sur Blanchot et aussi tous les cours de M. Thélot, même si j’aurais pensé que ce prof aurait été gréviste, tout révolutionnaire de première classe que je l’imaginais : Rimbaud le révolté nous dit qu’il faut « changer la vie », mais ça s’arrêterait à la contestation des formes littéraires, en fin de compte ? J’ai été déçue par cet aspect ambigu du comportement de M. Thélot ; j’attendais sans doute trop de lui, alors qu’il n’est qu’un prof parmi d’autres. Cependant, sa justification de son inaction l’a presque entièrement excusé, en ce que sa « conception tragique et mystique de l’existence » le distancie du politique et que, pour lui, l’enseignement de la littérature est une sorte de grève perpétuelle du monde, qui permet d’en cultiver une approche critique. Le prof avait la vraie posture du poète romantique, solitaire et incompris de tous ; il avait l’air vieilli, ce jour-là, il rayonnait moins, malgré tout. Alimentée par les cours auxquels j’assiste, je suis pourtant sensible à ces recherches d’une émotion agrandie, hors de la pauvreté du réel : Pascal, le cœur éclairé, se croit un élu de Dieu et Blanchot rêve du « livre à venir », une manifestation de l’absolu vers laquelle toutes les œuvres le moindrement littéraires tendent.
J’ai vu, il y a déjà une semaine, le très beau film de Bertolucci, The Dreamers (Les Innocents), qui s’intéresse lui aussi aux absolus, à savoir ici comment l’art nourrit la réalité et inversement. Racontée très brièvement, l’histoire s’avère être celle d’un amour tordu, au moment de mai 68, en France – quelle force évocatrice possède donc ce pays ! –, entre un jeune Californien et deux Français tout particulièrement éperdus de cinéma. Mais l’Américain a peur de jouer complètement, comme lorsque la sœur et le frère français veulent reproduire une scène un peu risquée d’un film que j’ai oublié et que l’étranger répond, pour se dégager de l’offre : « oui, mais c’est un film ». Dans The Dreamers, une telle distinction n’existe pas, la vie est une œuvre d’art, tout dangereux que ça puisse devenir. En tout cas, ça donne lieu à des scènes d’une beauté éblouissante, surtout lorsque l’actrice se déguise en personnages de films ou en la Vénus de Milo. C’est un film du déséquilibre qui demande de jouer jusqu’au bout – il faut tirer des cocktails Molotov ou ne pas manifester, par exemple –, alors je dois dire que ça a ébranlé mon brin de sérénité intérieure, le peu de mesure aristotélicienne que je parfois je réussis à mettre en œuvre.
Les derniers jours, sinon, ont été parallèlement marqués par une tristesse sourde, parce qu’Alex devait lentement abandonner Lyon ; il est parti vendredi matin. Je n’imagine même pas ce que sera mon propre départ, étant donné que j’étais déjà démoralisée pour cet ami. Frizi était partie la semaine passée, mais j’étais moins proche d’elle, alors j’ai moins compris, senti ce que ça représentait. Mais quand le moral d’un colocataire ne va pas, c’est communicatif. Nous avons quand même contemplé, à plusieurs reprises, avec une certaine émotivité, la cathédrale Saint-Jean, éclairée et esseulée dans la nuit ainsi que Fourvière illuminée depuis la fenêtre. Même, après avoir fait les courses au Marché’U de la Presqu’île, nous avons pris une pause sur le bord du Rhône, dans un mutisme presque total, pour contempler le Rhône, l’Hôtel-Dieu et Fourvière qui se mêlait, au loin, au ciel nuageux, tout en buvant une bière à cinquante centimes. C’était apaisant, d’un calme plaisant. Les paysages nous quittent, mais nous ne les quitterons jamais : ils demeureront encore plus beaux, sans doute, inaltérés et inaltérables, dans l’espace intime de la mémoire. Les souvenirs peuvent perdre de leur acuité, oui, mais je pense qu’on oublie mal le vécu lui-même, tout esthétique il peut s’avérer de toute façon. Comme Prévert le dit, c’est la carte-citation que j’ai offerte à Alex comme cadeau de départ, « tout est perdu sauf le bonheur » – les Français savent si bien comprendre et dire les choses. C’est ainsi dire que vendredi a été un jour qui serre le cœur : Arne, Vincent, Catinca et moi avons accompagné Alex jusqu’à Perrache, de là où il prenait le Satobus vers l’aéroport. Une autre scène que je ne pourrai pas oublier : celle d’un Alex aux yeux brillants, nous regardant depuis son siège dans l’autobus et tenant contre la vitre son portable dans lequel il avait écrit en texto « Vous allez me manquer ! ». C’était horrible, autrement dit. On va sans doute se revoir, mais c’est quand même triste de voir un ami ainsi partir au loin, d’autant plus que, selon lui, c’est vers une société roumaine qui ne laisse pas encore autant de place aux belles choses qu’en France, ce à quoi lui-même est sensible. Je retiendrai d’Alex, à ce sujet, le devoir d’art et d’émerveillement auquel son côtoiement nous convie : je pense qu’il est la personne qui a le plus vu de films que je connaisse – avec Sabine (une Française, évidemment), peut-être. Il m’a fait une liste de films à voir auxquels sont juxtaposées des cases à cocher. C’est une véritable tâche à effectuer et j’en suis heureuse, parce que ça m’oblige à me nourrir, simplement, du mouvement élégant des images, de vies repensées, reconfigurées.
Le week-end est tranquille comme l’appart est un peu vide lui-même. Je cherche à décorer ma chambre, j’irai bientôt acheter quelques machins chez Ikea. À l’extérieur, il neige, mais d’une neige si légère qu’on la dirait en apesanteur ; la gravité est renversée. Ce matin, je paressais dans mon lit et les cloches de la cathédrale m’ont gentiment indiqué de me lever. Alex m’avait avertie à propos de cette musique du dimanche, comme quoi elle pouvait s’avérer dérangeante ; pour l’instant, elle me plaît beaucoup, parce qu’elle me rappelle toute la magnificence du Vieux-Lyon.
samedi 7 février 2009
Le beau et le délicat
dimanche 1er février 2009
Je me nourris bien. La semaine passée, pour le samedi, Vincent et Catinca nous avaient invités (Lysandre, Alex, Élise – mais elle ne pouvait pas venir –, et moi) à un petit repas bien français : salade et chèvre chaud, quenelles nature à la sauce tomate et fromage et gâteau au yaourt. C’était sympathique dans leur petite cuisine chaleureuse, d’autant plus nous avons agrémenté ce souper de quelques larmes de vin rouge. Nous avons écouté pas mal de chanson française, Claude François, par exemple, ue je ne connaissais pas vraiment, mais aussi les grands classiques qu’on chérit toujours autant, comme Aznavour. Le repas était copieux et tout le monde en était heureux ; la bohème dont nous fait rêver l’illustre chanteur est belle, mais lorsque le ventre est creux, on ne peut pas manger qu’un jour sur deux : on appelle maman, comme dirait l’autre. Voilà le désenchantement des enfants de la chanson française.
Le matin suivant, mon petit-déjeuner a également été agréable et ancré dans la tradition en ce qu’il se constituait de la somme des achats faits au marché qui épouse la Saône – et il faisait soleil ce jour-là. J’y étais allée avec Arne et d’autres Allemands et nous avons rapporté nos provisions jusqu’à la Guillotière, chez Arne, pour les mettre en commun et les déguster : baguettes, fromages (morbier, comté, chèvre), terrine, saucissons, clémentines, raisins, tomates cerise. Une tasse de café surajoutée à tout ça et je crois désormais au bonheur, en autant qu’on ne parle pas exclusivement allemand autour de moi.
Jeudi, j’ai commencé mon déménagement en allant poser la valeur d’un grand sac dans mon nouvel appartement, que j’essaie d’éviter d’appeler « chez Alex », car il faut que je m’y sente chez moi et non pas dans l’espace d’un autre. Nous avons déjeuné ensemble, mais je n’ai pas très bien réussi les croque-monsieur : la moutarde de Dijon était trop piquante, même si j’en avais mis qu’un peu, et les coins du pain avaient trop séché. Mais je ne dois pas me concentrer que sur le négatif, parce que la vie comporte, oui, sa part de désillusions, de recettes presque ratées, mais aussi une part de rêve qui rétablit l’équilibre. À ce sujet, je pense que la France constitue l’objet qui convie par excellence à la rêverie : Alex m’a raconté qu’à Bucarest, il visionnait un grand nombre de films à l’Institut Français de sa ville, songeant à ce pays qu’il allait visiter des années plus tard, en fumant, avant les représentations, des cigarettes Pink Elephant, des cigarettes à la vanille qu’on ne trouve qu’en France.
J’ai quitté définitivement mon studio de la Part-Dieu, enfin. L’insipidité de ce quartier commercial, telle qu’on peut en trouver en France, est laissée derrière et je crois que ce n’est que le meilleur qui m’attend, désormais. Peu importe, vendredi, j’ai fait le ménage de mon premier chez-moi dans une grande hâte pour préparer l’état des lieux. Puis, un peu confuse, je me suis retrouvée dans le corridor de la résidence avec une montagne de sacs. J’ai appelé Lysandre et Élise à mon secours, car je n’aurais jamais pu transporter tout mon bagage sans leur aide, ce que j’avais préalablement pensé faire. Depuis ce moment et pour quelques jours, je suis une sans domicile fixe, mais les amitiés solides qui m’entourent me sont d’un support très apprécié. J’ai laissé ma valise chez Lysandre, ainsi que quelques sacs et de la nourriture périssable, entreposé chez Élise ma plante et d’autres aliments et accepté l’offre on ne peut plus aimable d’Anne-Sophie, une copine française, de m’héberger chez elle pendant le week-end – Alex accueillait des amis roumains et je n’aurais pas eu de place où dormir dans cet appart qui sera bientôt le mien.
Ma nouvelle existence de Lyonnaise – puisque, déménager, c’est véritablement changer d’espace vital, ça modifie notre décoration intérieure – a donc bien commencé : Anne-Sophie habite dans le sixième arrondissement, un quartier huppé au nord de la rive droite du Rhône. Ce n’est pas une partie si différente de la ville en tant que telle, mais son atmosphère posée et ses habitants, tous aussi distingués les uns que les autres, lui donnent un relief différent. On s’attarde peut-être un peu plus au travail de fer forgé des balcons et aux longues fenêtres qui ponctuent uniformément les immeubles doucement colorés. Il est d’ailleurs difficile de ne pas faire de lèche-vitrine lorsqu’on déambule le long des rues ou même lorsqu’une destination particulière motive notre déplacement : les boutiques de décoration, de mode, les cafés sont tous attirants. Mon admiration ne s’est pas limitée à l’aspect d’abord extérieur du quartier, car l’appartement d’Anne-Sophie était tout à fait magnifique lui aussi. C’est un petit studio avec un mur de pierre ; un lit-mezzanine en bois et un canapé en tissu à grosses fleurs de style classique et aux ornementations boisées habitent avec classe cet espace restreint fait en hauteur. Le tout étant mis en valeur par différentes affiches illustrant des événements culturels et une batterie de cuisine rouge. En tout cas, c’était assez beau pour être vrai, surtout que, quand j’y suis entrée pour la première fois, Anne-Sophie, dans une lumière tamisée, lisait tranquillement en écoutant quelque composition de Schubert, je crois. Bien sûr, il existe une correspondance entre l’appartement et celle qui l’habite de façon permanente : Anne-Sophie est une belle grande femme, fière, qui porte des lunettes rouges et qui a une prédilection pour les vêtements noirs.
Ainsi entourée par de telles effusions de beauté, je me sentais bien, quoiqu’un peu laissée en reste par rapport à ces accomplissements mêmes d’une vie esthétique avec mes vêtements d’un noir délavé et mes bottes déjà usées par les pavés lyonnais. Cela dit, puisque, visiblement, la littérature m’aide toujours à comprendre la vie, j’ai au moins pu méditer sur Ponge et les valeurs qu’il défend parmi toutes, selon ce qu’il affirme dans Le Savon, soit le beau et le délicat. L’esthétique et l’éthique se rejoignent sans anicroche : le beau est un mode de vie, ce que je constate dans le sixième arrondissement, qui met le mieux en valeur les êtres et les modes d’existence possibles. Comme le dit également Ponge, ces considérations sont issues d’« une formation, bourgeoise sans doute, mais humaine aussi. » C’est plus facile d’aimer les belles choses lorsqu’on en a les moyens matériels, mais je pense que cette importance du beau réside ailleurs que dans les considérations monétaires, peut-être même strictement ailleurs : ce n’est pas tout d’avoir de l’argent, encore faut-il avoir du goût. Or, avoir des petits pots d’Occitane en Provence – genre de Fruits et Passion haut de gamme – n’est pas capital, il s’agit plutôt de cultiver notre sensibilité, de toujours inviter nos sens s’accomplir. Et je pense que l’art en constitue un moyen privilégié, puisqu’il propose, dans toutes ses manifestations, d’esthétiser la vie à moindre prix. En tout cas, je pense que c’est cette proximité du beau, que ce soit en raison de l’architecture, de l’histoire, de la culture, de la poésie, pourquoi pas, qui donne tant envie de venir, et de revenir aussi, en France. Parce que nous sommes tous des esprits et des corps en quête d’une harmonie assurément liée au à ce qui plaît aux sens ; aujourd’hui, je suis restée dans l’appartement d’Anne-Sophie à écouter Schubert, après être allée au musée et avoir vu des enfants s’émerveiller devant l’action painting de Pollock. D’ailleurs, en déménageant dans le Vieux-Lyon, un quartier assez joli aussi, avec son charme de la Renaissance et son ouvragée cathédrale Saint-Jean, j’ai l’impression de me donner droit à un peu plus de beauté – ce que je devrais toujours faire.
Cette semaine, j’ai relu mon journal de bord depuis le début de sa rédaction en prévision de l’envoyer à l’Université Laval, étant donné que cet exercice d’écriture compte pour un cours en lui-même. Cette vision rétrospective m’a fait voir qu’au début du voyage, je méditais sur la nature de l’identité française, sur les spécificités de ses habitants, de façon explicite, en formulant des affirmations qu’il ne me restait plus qu’à mettre en pratique. Maintenant, je ne fais plus ça, mais ai-je pour autant évacué les questionnements à propos du caractère français ? Je ne crois pas, j’ai plutôt carrément intégré ma réflexion, en ce que c’est mon regard sur les choses qui change et qui, comme j’ai tenté de l’expliquer, devenu peut-être plus impressionnable, chérit l’élégance propre à la France. En ce moment, c’est tout ce qui me faut comme gage de stabilité, puisque j’attends encore que mon prochain lit se libère.
Je me nourris bien. La semaine passée, pour le samedi, Vincent et Catinca nous avaient invités (Lysandre, Alex, Élise – mais elle ne pouvait pas venir –, et moi) à un petit repas bien français : salade et chèvre chaud, quenelles nature à la sauce tomate et fromage et gâteau au yaourt. C’était sympathique dans leur petite cuisine chaleureuse, d’autant plus nous avons agrémenté ce souper de quelques larmes de vin rouge. Nous avons écouté pas mal de chanson française, Claude François, par exemple, ue je ne connaissais pas vraiment, mais aussi les grands classiques qu’on chérit toujours autant, comme Aznavour. Le repas était copieux et tout le monde en était heureux ; la bohème dont nous fait rêver l’illustre chanteur est belle, mais lorsque le ventre est creux, on ne peut pas manger qu’un jour sur deux : on appelle maman, comme dirait l’autre. Voilà le désenchantement des enfants de la chanson française.
Le matin suivant, mon petit-déjeuner a également été agréable et ancré dans la tradition en ce qu’il se constituait de la somme des achats faits au marché qui épouse la Saône – et il faisait soleil ce jour-là. J’y étais allée avec Arne et d’autres Allemands et nous avons rapporté nos provisions jusqu’à la Guillotière, chez Arne, pour les mettre en commun et les déguster : baguettes, fromages (morbier, comté, chèvre), terrine, saucissons, clémentines, raisins, tomates cerise. Une tasse de café surajoutée à tout ça et je crois désormais au bonheur, en autant qu’on ne parle pas exclusivement allemand autour de moi.
Jeudi, j’ai commencé mon déménagement en allant poser la valeur d’un grand sac dans mon nouvel appartement, que j’essaie d’éviter d’appeler « chez Alex », car il faut que je m’y sente chez moi et non pas dans l’espace d’un autre. Nous avons déjeuné ensemble, mais je n’ai pas très bien réussi les croque-monsieur : la moutarde de Dijon était trop piquante, même si j’en avais mis qu’un peu, et les coins du pain avaient trop séché. Mais je ne dois pas me concentrer que sur le négatif, parce que la vie comporte, oui, sa part de désillusions, de recettes presque ratées, mais aussi une part de rêve qui rétablit l’équilibre. À ce sujet, je pense que la France constitue l’objet qui convie par excellence à la rêverie : Alex m’a raconté qu’à Bucarest, il visionnait un grand nombre de films à l’Institut Français de sa ville, songeant à ce pays qu’il allait visiter des années plus tard, en fumant, avant les représentations, des cigarettes Pink Elephant, des cigarettes à la vanille qu’on ne trouve qu’en France.
J’ai quitté définitivement mon studio de la Part-Dieu, enfin. L’insipidité de ce quartier commercial, telle qu’on peut en trouver en France, est laissée derrière et je crois que ce n’est que le meilleur qui m’attend, désormais. Peu importe, vendredi, j’ai fait le ménage de mon premier chez-moi dans une grande hâte pour préparer l’état des lieux. Puis, un peu confuse, je me suis retrouvée dans le corridor de la résidence avec une montagne de sacs. J’ai appelé Lysandre et Élise à mon secours, car je n’aurais jamais pu transporter tout mon bagage sans leur aide, ce que j’avais préalablement pensé faire. Depuis ce moment et pour quelques jours, je suis une sans domicile fixe, mais les amitiés solides qui m’entourent me sont d’un support très apprécié. J’ai laissé ma valise chez Lysandre, ainsi que quelques sacs et de la nourriture périssable, entreposé chez Élise ma plante et d’autres aliments et accepté l’offre on ne peut plus aimable d’Anne-Sophie, une copine française, de m’héberger chez elle pendant le week-end – Alex accueillait des amis roumains et je n’aurais pas eu de place où dormir dans cet appart qui sera bientôt le mien.
Ma nouvelle existence de Lyonnaise – puisque, déménager, c’est véritablement changer d’espace vital, ça modifie notre décoration intérieure – a donc bien commencé : Anne-Sophie habite dans le sixième arrondissement, un quartier huppé au nord de la rive droite du Rhône. Ce n’est pas une partie si différente de la ville en tant que telle, mais son atmosphère posée et ses habitants, tous aussi distingués les uns que les autres, lui donnent un relief différent. On s’attarde peut-être un peu plus au travail de fer forgé des balcons et aux longues fenêtres qui ponctuent uniformément les immeubles doucement colorés. Il est d’ailleurs difficile de ne pas faire de lèche-vitrine lorsqu’on déambule le long des rues ou même lorsqu’une destination particulière motive notre déplacement : les boutiques de décoration, de mode, les cafés sont tous attirants. Mon admiration ne s’est pas limitée à l’aspect d’abord extérieur du quartier, car l’appartement d’Anne-Sophie était tout à fait magnifique lui aussi. C’est un petit studio avec un mur de pierre ; un lit-mezzanine en bois et un canapé en tissu à grosses fleurs de style classique et aux ornementations boisées habitent avec classe cet espace restreint fait en hauteur. Le tout étant mis en valeur par différentes affiches illustrant des événements culturels et une batterie de cuisine rouge. En tout cas, c’était assez beau pour être vrai, surtout que, quand j’y suis entrée pour la première fois, Anne-Sophie, dans une lumière tamisée, lisait tranquillement en écoutant quelque composition de Schubert, je crois. Bien sûr, il existe une correspondance entre l’appartement et celle qui l’habite de façon permanente : Anne-Sophie est une belle grande femme, fière, qui porte des lunettes rouges et qui a une prédilection pour les vêtements noirs.
Ainsi entourée par de telles effusions de beauté, je me sentais bien, quoiqu’un peu laissée en reste par rapport à ces accomplissements mêmes d’une vie esthétique avec mes vêtements d’un noir délavé et mes bottes déjà usées par les pavés lyonnais. Cela dit, puisque, visiblement, la littérature m’aide toujours à comprendre la vie, j’ai au moins pu méditer sur Ponge et les valeurs qu’il défend parmi toutes, selon ce qu’il affirme dans Le Savon, soit le beau et le délicat. L’esthétique et l’éthique se rejoignent sans anicroche : le beau est un mode de vie, ce que je constate dans le sixième arrondissement, qui met le mieux en valeur les êtres et les modes d’existence possibles. Comme le dit également Ponge, ces considérations sont issues d’« une formation, bourgeoise sans doute, mais humaine aussi. » C’est plus facile d’aimer les belles choses lorsqu’on en a les moyens matériels, mais je pense que cette importance du beau réside ailleurs que dans les considérations monétaires, peut-être même strictement ailleurs : ce n’est pas tout d’avoir de l’argent, encore faut-il avoir du goût. Or, avoir des petits pots d’Occitane en Provence – genre de Fruits et Passion haut de gamme – n’est pas capital, il s’agit plutôt de cultiver notre sensibilité, de toujours inviter nos sens s’accomplir. Et je pense que l’art en constitue un moyen privilégié, puisqu’il propose, dans toutes ses manifestations, d’esthétiser la vie à moindre prix. En tout cas, je pense que c’est cette proximité du beau, que ce soit en raison de l’architecture, de l’histoire, de la culture, de la poésie, pourquoi pas, qui donne tant envie de venir, et de revenir aussi, en France. Parce que nous sommes tous des esprits et des corps en quête d’une harmonie assurément liée au à ce qui plaît aux sens ; aujourd’hui, je suis restée dans l’appartement d’Anne-Sophie à écouter Schubert, après être allée au musée et avoir vu des enfants s’émerveiller devant l’action painting de Pollock. D’ailleurs, en déménageant dans le Vieux-Lyon, un quartier assez joli aussi, avec son charme de la Renaissance et son ouvragée cathédrale Saint-Jean, j’ai l’impression de me donner droit à un peu plus de beauté – ce que je devrais toujours faire.
Cette semaine, j’ai relu mon journal de bord depuis le début de sa rédaction en prévision de l’envoyer à l’Université Laval, étant donné que cet exercice d’écriture compte pour un cours en lui-même. Cette vision rétrospective m’a fait voir qu’au début du voyage, je méditais sur la nature de l’identité française, sur les spécificités de ses habitants, de façon explicite, en formulant des affirmations qu’il ne me restait plus qu’à mettre en pratique. Maintenant, je ne fais plus ça, mais ai-je pour autant évacué les questionnements à propos du caractère français ? Je ne crois pas, j’ai plutôt carrément intégré ma réflexion, en ce que c’est mon regard sur les choses qui change et qui, comme j’ai tenté de l’expliquer, devenu peut-être plus impressionnable, chérit l’élégance propre à la France. En ce moment, c’est tout ce qui me faut comme gage de stabilité, puisque j’attends encore que mon prochain lit se libère.
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