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dimanche 25 janvier 2009

Vivre chaque jour comme le premier

22 janvier 2009

La semaine passée, afin de célébrer la fin effective de mon semestre d’automne, j’ai assisté à un séminaire du Centre d’Études Poétiques de l’ENS LSH (École normale supérieure, lettres et sciences humaines) ayant pour thème la poésie française au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. M. Auclerc m’y avait conviée, en décembre, quand je lui avais demandé s’il y avait des activités à venir du groupe de recherche qu’il dirige sur Ponge. Cette visite à teneur intellectuelle était d’ailleurs doublée d’une valeur touristique, car elle m’a permis d’entrer dans un haut lieu du savoir et d’observer, pendant quelques heures, cette hiérarchisation de l’éducation propre à la France. En effet, très peu de gens sont admis à l’École normale surpérieure, 200 demandes sont acceptées sur 3000 annuellement environ, et les dossiers ne sont pas évalués en fonction des revenus… Cela dit, le séminaire conviait des participants de tous les horizons – j’en étais la preuve même –, dont plusieurs étudiants de Lyon 2. Tout le monde était très élégant et avait le sourire et la poignée de main bien orchestrés ; l’intelligence et sa sociabilité ont des codes ! Le bâtiment lui-même avait l’aspect d’une construction neuve, du moins très bien entretenue, avec une grande place pavée l’épousant. L’intérieur était structuré selon de grands espaces lumineux et très bien chauffé, peut-être trop, mais on ne lésine pas sur le budget !

Deux présentations m’ont particulièrement intéressée, d’abord celle sur Ponge étudiant Braque et puis une autre traitant du regard de Bonnefoy sur Giacometti. Je ne savais pas que les exposés allaient porter sur les échanges entre la littérature et les arts visuels, mais je n’en étais pas moins heureuse, tout autant de constater le dialogue entre les institutions culturelles de la ville, car beaucoup ont fait référence à l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon « 1945-1949. Repartir à zéro, comme si la peinture n’avait jamais existé ». L’homme qui a parlé en premier (il devait être un chercheur au sein du groupe de M. Auclerc) a présenté un Ponge critique d’art, fonction que je ne lui connaissais pas, qui s’est intéressé aux similarités morales dans son propre processus de création et celui de Braque, où les esquisses jouent un rôle primordial. En effet, les dessins témoignent d’une rectification continuelle, du choix de la perfection relative et peuvent devenir un but en soi, comme j’ai remarqué en lisant le livre-dossier du Savon. La conservation des brouillons pallie, chez Ponge, l’incertitude de pouvoir vraiment tirer une œuvre absolue ou simplement finie de l’activité de création. Ainsi cette première partie du séminaire ouvrait la voie à une réflexion non pas sur le pouvoir de la littérature mais plutôt sur son impuissance. C’est en quelque sorte ce sur quoi le doctorant de Lyon 2 a insisté avec son exposé inspiré, entre autres, d’un article de Bonnefoy rédigé à propos de Giacometti où le poète s’applique à une critique de la transparence surréaliste. Les surréalistes voient le langage comme un moyen d’accès à la surréalité et ne considèrent donc pas les mots comme une fin en soi ; Giacometti, en rupture avec le mouvement après avoir adhéré à celui-ci, et Bonnefoy lui-même sont plus sensibles à une problématisation du langage, comme quoi sa clarté n’est pas donnée d’avance, qu’il comporte des failles, des interstices. Or, l’élongation caractéristique des silhouettes de Giacometti n’est pas pure stylisation, c’est le passage à une unité minimale de la forme dans une matière divisible à l’infini. La mimésis se prive de l’expérience de l’un – le doctorant a remanié le titre de l’exposition que j’ai mentionnée en disant non plus « repartir à zéro », mais « repartir vers zéro ». La création a donc lieu à fleur de néant et on peut ainsi passer de « zéro à un » ; la présence, dans les mots comme dans la matière à sculpter, est le résultat d’une synthèse des limites de l’être.

Tout intelligentes et rationnelles ces réflexions ont été, elles avaient également une résonance d’ordre émotif en moi. Depuis que j’avais découvert Nadja en secondaire cinq, j’ai tellement admiré Breton et ses idéaux, sa quête d’une surréalité transcendantale comme horizon rassurant, mais voilà que tout s’est détruit lentement. Et ce séminaire a constitué le point final, je pense bien, de ce démantèlement. Un extrait du texte de présentation de cette rencontre autour de la poésie de l’après-guerre s’avère quasiment brutal envers le surréalisme : « beaucoup éprouvaient le sentiment d'un essoufflement du modèle surréaliste, aggravé d'une gêne devant une certaine futilité des feux d'artifice qu'il proposait, et devant l'idéalisme que représentait quoi qu'il en ait son optimisme quant aux pouvoirs de l'homme. » L’art, après la guerre, a perdu son innocence, c’est tout ce qu’on peut dire : tout art doit désormais avoir conscience de ses faiblesses et renier son aspiration à l’idéal. Cet été, quand j’ai lu La littérature contre-elle même, François Ricard avait déjà amorcé en moi le travail de purification de la jeune fille absolue, pour paraphraser Ponge, que j’étais devenue : Ricard avait clairement affirmé que la surréalité n’existe pas, même si « tout porte à [y] croire »… Malheureusement ou pas, il n’existe pas d’absolu de la communication, ni de l’être ; autrement dit, la perfection n’est pas de ce monde. Il s’agit donc pour moi, maintenant, d’accepter la fragmentation inhérente à toute chose. Je savais que la France était laïque, mais je sais pas si je la supposais athée à ce point. En tout cas, ce refus total de transcendance me laisse à penser et, au moins, me propose une vision un peu plus saine, un peu moins lyrique, de ce que pourrait constituer une existence vivable. C’est comme lorsque j’ai découvert que Fourvière ou les ponts du Rhône s’éteignaient pendant la nuit : toute hagarde en étais-je devenue, j’ai compris que Lyon, même si sa beauté est moins éblouissante, demeure une ville à travers laquelle on peut quand même trouver son chemin.

Somme toute, ce séminaire à l’ENS a été bénéfique pour moi. Même si je ne comprenais pas toujours tout ce qui était dit, car les références fusaient et la terminologie universitaire chatoyait, je me sentais bien dans ce bouillonnement poétique ; je me sentais à ma place, si peu soit-il. J’étais autant enthousiasmée que lors des cours de M. Thélot – il faisait partie de l’auditoire ! –, et que ceux, il y a déjà longtemps, de poésie que Louis-Jean Thibault donnait au cégep. Ce dernier, après avoir fait une maîtrise à l’ENS (!), a d’ailleurs rédigé sa thèse de doctorat sur l’interaction entre peinture et poésie chez Bonnefoy, ce qui me porte ici, en France, à me réjouir du monde et de son étonnante cohérence.

La semaine passée, également, Lysandre est arrivée à Lyon pour le semestre d’hiver. Élise et moi sommes allées la chercher à l’aéroport et nous l’avons aidée à s’installer et à se démêler avec la paperasse d’arrivée. Nous étions très excitées de la revoir en terre française et de lui faire découvrir cette ville qui est devenue un peu la nôtre déjà. En plus de partager avec elle nos repas en commun, ça nous permet d’ailleurs de visiter Lyon avec notre émerveillement initial qui, qu’on le veuille ou non, s’estompe parfois. Comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt, il s’agit non pas de vivre chaque jour comme le dernier, mais plutôt de le vivre comme le premier. Les « ah ! c’est beau ! » ponctuent à nouveau nos conversations que l’on regarde le Rhône, les immeubles de la Presqu’île ou les pavés et les couleurs antiques du Vieux-Lyon – nous en avons visité la petite bibliothèque municipale qui s’est avérée très charmante avec son plafond haut et son entrée à colonnades. Ce dernier quartier, d’ailleurs, me charme d’autant plus que c’est où j’habiterai dans quelques jours, déménageant pour prendre la place d’Alex qui retournera bientôt en Roumanie. Pour sa part, Lysandre habite dans le troisième arrondissement, près de l’élégante préfecture et du pont Lafayette. C’est un endroit de la ville que nous ne connaissions pas trop avant, assez chic, il y a beaucoup de magasins de décoration. Le studio de Lysandre ne détonne pas ; ce que j’y préfère, c’est la fenêtre dont le rebord est assez large pour constituer une banquette. Lysandre en a profité pour y installer son sac de couchage et des coussins, la fenêtre devant un endroit de rêve pour avoir un œil sur le Rhône et l’autre dans un bouquin.

Enfin, dimanche dernier, nous sommes allées toutes les trois, avec Mala, mon amie allemande violoniste, dans la crypte de Fourvière pour y entendre le Requiem de Mozart en concert, dans lequel chanteurs lyriques, choristes et musiciens conjuguent leurs voix. Je connaissais déjà cette musique, mais cette séance particulière ne ressemblait en rien à celles que me procure iTunes : l’architecture de la salle, son acoustique, la pièce musicale en soi et l’émotion des interprètes créaient ensemble toute une expérience esthétique, à consonance religieuse peut-être. Car le beau a toujours quelque chose de divin. Ça avait quelque chose d’apaisant, d’autant plus que le panorama nocturne de Lyon, que nous avons longuement regardé, sans trop parler, avant de prendre place à l’intérieur, nous avait déjà délectées avec son fourmillement lumineux.

Ces moments de recueillement de l’esprit ont d’ailleurs concordé avec ma lecture du recueil Contre la mort de mon prof, M. Thélot. Je l’avais reçu depuis longtemps, mais je n’étais pas arrivée à me concentrer suffisamment pour le traverser en entier. Cette méditation sur la vie, car la mort ne nous concerne pas, semble-t-il dire, comme Épicure, demande de faire un peu de silence à l’intérieur de soi, ce que je parviens mieux à faire maintenant. Ainsi, pour une image du recueil, même si « contre la mort la poésie dit l’utopie », une hirondelle en feu peut traverser le granit.

mardi 20 janvier 2009

Grenoble

14 janvier 2009

La dernière semaine n’a pas été des plus réjouissantes. Disons que les contingences de la vie matérielle m’ont rattrapée tout d’un coup et que j’ai mal reçu l’impact : j’ai été stressée au maximum, alarmée par un budget que je devais resserrer et par ma recherche d’un nouveau logement qui n’avançait pas, alors que mon bail actuel était déjà résilié – ce problème est réglé, j’en parlerai dans une prochaine entrée. Mes nuits ont été tortueuses, ne venant même pas à bout de l’anxiété qui grugeait mes journées. Je pense aussi que, depuis que mes parents avaient quitté la France, j’avais intériorisé un mal du pays qui sapait ma vitalité. Et à cela s’ajoutait un partiel – c’est le nom pour les examens finaux, je ne sais pas pourquoi ça s’appelle ainsi, comme si l’évaluation était donnée d’emblée comme incomplète. Je l’ai fait ce matin, il durait quatre heures, mais je ne sais pas si je l’aurai bien réussi, car j’avais la tête vraiment ailleurs et j’arrivais mal à bien formuler les fruits de mon étude, qui aurait pu être plus soutenue, oui, des littératures du XVIIIe et XIXe siècle français. En tout cas, j’ai compris que j’ai besoin d’une certaine stabilité d’esprit pour réussir et m’accomplir personnellement, équilibre qui est d’ailleurs plus précaire en France ; je me sens bien ici, mais il n’en demeure pas moins que ce n’est pas chez moi, alors je dois faire attention.

C’est pourquoi, lorsque Élise m’a proposé d’aller passer un week-end à Grenoble, j’ai accepté sans véritable hésitation : j’avais besoin de changer d’air et le contact avec la nature que les Alpes représentent m’apparaissait plus que bienfaiteur. Et je n’avais pas tort. Cette ville m’a charmée comme quand j’y étais allée en 2007, d’autant plus que, cette fois, nous avons même fait de la randonnée pédestre dans la Chartreuse enneigée. Nous avons marché jusqu’à la Bastille, un rocher calcaire transformé en place forte à travers les fortifications alpines. La majorité de notre parcours était constituée de sentiers à ciel ouvert, mais nous sommes aussi passées dans des allées de pierre, presque lugubres dans leur manque d’éclairage et avec leurs toiles d’araignées. Nous avions apporté du pain et du fromage du marché de la place Sainte-Claire à Grenoble pour nous rassasier. Installées sur un banc séché par le soleil, nous en avons profité pour nous faire dorer un peu et pour discuter paisiblement. La situation était quasiment paradisiaque : le ciel clair, la blancheur de la neige, les rayons chaleureux, le panorama de la paisible ville traversée par l’Isère et l’air frais étaient de véritables baumes pour le cœur, d’autant plus que, comme par magie, de fins flocons tombaient malgré le soleil. Disons que j’ai pu oublier pendant ces quelques instants mes soucis, enivrée par la beauté du moment. D’ailleurs, lorsque j’ai vu au bout de la rue pour la première fois une des fameuses montagnes, je me suis exclamée « ah ! une petite Alpe ! », comme si l’expression, un peu trop familière pour la grandeur dont elle devrait témoigner, mettait en valeur une amitié qui m’unissait déjà à ce paysage de la démesure – ma sensibilité romantique ! Je me suis d’ailleurs sentie aussi bien qu’à travers le relief escarpé des Appalaches lorsque je visite ma grand-mère à Saint-Philémon.

Bien que la rudesse des hivers français ne se compare en rien avec ceux du Québec, Élise et moi avons eu très froid – il faisait - 5°c environ. En fait, nous n’avions pas vraiment d’endroit où loger avant que la nuit arrive et que nous puissions nous rendre à l’auberge de jeunesse située en banlieue de la ville, alors nous devions marcher jusqu’à ce que mort presque s’ensuive : un pavé peut se révéler d’un froid extrême lorsque la lumière du jour disparaît. Nous cherchions un resto bon marché, samedi soir, pour manger de la tartiflette – y a-t-il quelque chose au monde de plus réconfortant : pommes de terre, lardons, crème, reblochon –, mais sans grand succès, un peu alourdies en plus que nous étions par la fatigue du froid et de la marche. Cependant, un ange venu du ciel, véritablement, est arrivé à notre secours, alerté par le fait que nous scrutions un plan de la ville : une jeune fille française, qui avait fait un échange étudiant à Ottawa, nous a indiqué le chemin jusqu’à un resto de spécialités savoyardes. Vraiment, c’était un coup de chance et la tartiflette était savoureuse, chaude, crémeuse, délicieuse ; en bref, aussi bonne pour le moral qu’un tel plat peut l’être pendant une journée froide d’hiver. Nous avons mangé tous les morceaux de pain en accompagnement et astiqué nos assiettes, ce qui nous a donné assez d’énergie pour rejoindre, en bus, nos lits réservés.

Nous avons continué dimanche notre voyage de SDF (sans domicile fixe) en errant encore dans la ville, plus grise, ce jour-là. Nous rêvions au chien que nous avions vu en arrivant samedi matin : une énorme bête avec des poils très longs, qui semblait être un manteau d’esquimau en elle-même et qui ne devait certainement pas avoir froid. Pestant presque contre notre condition de faible humain, nous avons pris un café au Tonneau de Diogène, café à vocation littéraire où j’étais déjà allée, puis un chocolat dans un endroit quelconque. Nous avions profité de la chaleur du Musée des Beaux-Arts samedi – et d’un beau de Staël, Sicile, une très vive toile –, puis de celle du Musée d’Histoire naturelle en ce dimanche ; nous y avons apprécié une exposition sur la genèse des Alpes, sur les espèces dont ces montagnes recèlent, presque tout autant que le calorifère de la salle de bain où nous avons pris une longue pause. Nous sommes rentrées en fin d’après-midi à Lyon, par TER (train express régional), bien contente de notre petit séjour et, pour ma part, bien certaine que la neige, le froid puissent ravigoter l’esprit à défaut du corps.

Littérature, musique, mémoire

9 janvier 2009

Une petite entrée à propos de mes découvertes artistiques et culturelles qui méritent qu’on ne les oublie pas :

- Une publicité que je croise souvent dans la gare de la Part-Dieu me fait surprend à chaque fois. Elle annonce un téléphone portable d’une belle forme épurée et de fines majuscules impriment par-dessus un slogan renversant : « de la communication à la poésie ». J’ai l’impression qu’on n’aurait pas de telle publicité en Amérique, tant la poésie est perçue comme l’anti-productivité, l’anti-effectivité – ce qui gêne nos littératures capitalistes. Je pense que l’Europe cultive davantage que nous le goût pour les belles choses et la France, surtout, en ce qui a trait à la littérature.

- Une installation artistique qui se veut une réflexion sur la Seconde Guerre mondiale, au nord de Place Bellecour. Elle se constitue d’un amalgame de piliers de béton entre lesquels le promeneur peut évoluer et, sur plusieurs d’entre eux, il est imprimé des poèmes de différents écrivains qui parlent, à leur manière, du terrible événement. Et puis, sur une des colonnes du fond, le philosophe concepteur nous indique, entre autres, que la mémoire est un lieu de passage. Désormais, cette expérience du souvenir fera plus que passer en moi, du moins.

- J’ai fini la lecture du recueil Pourquoi nous aimons les femmes du Roumain Cărtărescu et cette écriture de l’intime, à portée largement autobiographique, m’a beaucoup plu. Comme je l’avais remarqué chez Popescu, ici encore la beauté que la littérature s’applique à décrire ne procède en rien – ou presque – de la rhétorique, elle est toute calquée depuis la tendresse du réel même, du quotidien ; c’est plein d’amour. Cette simplicité, dans son sens le moins péjoratif possible, fait donc plaisir à lire, autant pour le fond que la forme : le récit des souvenirs, des réflexions et des rencontres ancrés dans un espace spatio-temporel qui m’est presque totalement inconnu s’est avéré envoûtant.

- Je suis allée hier pour une deuxième fois au Hot Club de Lyon (association née en 1948), une boîte de jazz située près de la Place des Terreaux et qui a accueilli tous les grands noms du genre. J’aime beaucoup cette petite salle située dans un sous-sol aux voûtes de pierre, auquel on accède après avoir payé un tarif réduit pour les étudiants ; les musiciens sont toujours de qualité et on peut boire un sympathique verre de Côtes-du-Rhône pour 1,60 euros si le cœur nous en dit. Peut-être que le bonheur a le goût du rouge et le son de Peterson ou de Reinhart.

samedi 17 janvier 2009

Les fêtes à Lyon

7 janvier 2009

Le temps des fêtes est déjà terminé – le mot « fête » est utilisé en France dans son acception religieuse, alors il est inscrit partout « bonnes fêtes », et je n’ai pas eu le temps de me dégager du sens de célébration d’anniversaire que je rattache à cette expression. De façon générale, la vie se déroule rapidement, mais il m’apparaît toujours ahurissant de devoir célébrer le retour de la lumière – passage au solstice d’hiver à Noël – et la nouvelle année dans un grand énervement. Ici aussi, les fêtes sont marquées par une apogée de la consommation. Si c’est moins charmant de voir le gigantesque centre commercial de la Part-Dieu ouvert pendant les dimanches de cette période, il fait bon cependant d’errer dans les allées du Marché de Noël, en plein air, installé à Perrache, où l’on peut rencontrer divers produits d’artisanat et du terroir alimentaire.

Tout magique que l’on imagine l’esprit de Noël, il y a des éléments du décor qui rectifient cet enivrement enfantin : les gendarmes et les soldats à mitraillettes. Je suis impressionnée par le nombre de ces hommes et femmes que j’ai vus déambuler dans les endroits publics. Je sais que le maintien de l’ordre public est important – surtout depuis Sarkozy ? –, mais je ne vois pas en quoi afficher si ouvertement des armes prêtes à tuer aide à l’hygiène de la ville. Elle la dégrade, plutôt, en créant un climat de peur qui pousse chacun à se méfier de son prochain et à se vautrer dans un individualisme de secours. D’ailleurs, en raison des tristes événements qui se déroulent encore dans la bande de Gaza, plusieurs manifestations des communautés arabes, sympathisant avec la cause des Palestiniens, ont remué le centre-ville ; j’ai vu une grande quantité de camionnettes de la gendarmerie à Place Bellecour, mais le soulèvement populaire s’est déroulé sans dégénérescence aucune. Alors que pour moi les conflits internationaux avaient presque toujours été doublés d’une aura d’abstraction en raison de leur éloignement géographique, j’ai pris conscience, en traversant la place, de la proximité humaine, tout à fait concrète, qui nous réunit tous. Si vous avez envie d’en savoir plus sur le conflit israélo-palestinien, je vous invite à regarder cette absolument pertinente entrevue orchestrée par Céline Galipeau avec un prof juif de l’Université de Montréal, qui est lui-même contre l’offensive israélienne.

C’est dans ce climat plutôt tendu qui recouvrait Lyon que mes parents sont arrivés pour me visiter. Ils sont restés dans la ville du 22 au 31 décembre, alors ces neufs jours dans le cœur lyonnais nous ont permis de passer plusieurs beaux moments ensemble : (re)découvrir la ville et prendre son temps. Mes parents logeaient dans une petite chambre équipée sur la Presqu’île, près de Perrache, alors c’était idéalement situé pour explorer le centre-ville et pour profiter le plus de la ville dans un minimum de temps ; nous avons marché beaucoup et bien mangé aussi, à la découverte de multiples petits restos, ce qu’un budget d’étudiante ne permet pas en temps normal ! Si mes parents n’ont pas exactement apprécié le froid humide de Lyon et son ciel presque toujours gris, je crois qu’ils ont aimé le Rhône, la Saône – sur lesquels nous avons d’ailleurs navigué pendant un dîner-croisière –, la grande place Bellecour, le fameux panorama spirituel de la cathédrale St-Jean surplombée par Fourvière, toutes deux illuminées, etc. C’est vrai, c’est toujours ravissant au regard, d’autant plus qu’en leur présentant, j’avais l’impression que ce paysage faisait partie de moi, en quelque sorte, comme s’il était accordé à mes sentiments, pour paraphraser Poulin. Même s’il n’y a eu ni sapin chez moi, ni dans la chambre de mes parents, ni musique assortie, j’ai senti que c’était Noël quand même, peut-être encore plus que d’habitude : comme il y avait longtemps de ça, notre petite famille de trois était rassemblée – il manquait le chat – et il me semble que c’est tout ce qu’il faut de chaleur humaine pour apprécier le temps des Fêtes.

Durant ces jours passés en compagnie de mes parents, pour profiter de la vitalité culturelle de la ville, nous nous sommes adonnés à une multiplicité d’activités du genre : opéra (La chauve-souris de Strauss), Musée des Beaux-Arts, Musée des miniatures et Musée Lumière. Je pense que c’est cette dernière sortie qui m’a marquée le plus. Nous y avons observé les évolutions du cinéma, techniques et formelles, ainsi que toute l’ampleur de l’inventivité des frères Lumière. Les textes de l’exposition étaient magnifiquement rédigés et le parallèle qui était tracé entre la pellicule filmique et le bandage de tulle graisseuse inventé par Auguste Lumière m’a laissée rêveuse : l’opération du cinématographe serait celle, au fond, recoudre des fragments de vie au moyen d’atomes de lumière. Dans les jours entourant cette visite du musée, j’ai vu le très charmant film La nuit américaine de François Truffaut où le cinéma est mis en abyme et j’ai pris en note une partie du texte qui réfléchissait elle aussi sur le lien entre la vie réelle et la vie cinématographique : « les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages, il n’y a pas de temps morts, tu comprends ? Les films avancent comme des trains dans la nuit. » Si je n’ai pas toujours été enchantée par le septième art, je dois dire que mon intérêt pour celui-ci s’avère grandissant ; on dirait que je prends conscience de sa force esthétisante et transformatrice – peut-être dangereuse en ce qu’elle écarte trop du réel, cependant.

Néanmoins, j’ai effectivement senti le besoin de lier tous les segments de ma vie et de joindre, pour les confondre, au mieux, les deux paysages qui structurent ma vie depuis le 9 septembre, soit celui de Québec et celui de Lyon. C’est pourquoi j’ai aussi célébré avec les amis qui n’étaient pas rentrés dans leur pays respectif pour le temps des fêtes. J’ai donc eu un souper multiculturel, où j’ai pu goûter, entre autres, des spécialités roumaines – les sarmales, genres de cigares au chou –, et le très français foie gras, toujours aussi délicieux. L’ambiance musicale était elle aussi éclectique : un peu d’accordéon d’un Alex débutant, beaucoup d’Aznavour, puis du classique, puis des chansons de Noël traditionnelles de différentes origines et de différentes langues. Pour le Québec, j’avais mis « Minuit chrétien », j’aime cette chanson depuis que je suis petite sans trop savoir pourquoi. Noël avait une consonance religieuse, finalement, même si j’étais dans une France laïque ; le « Merci Marie » de Fourvière nous éclairait d’ailleurs par la fenêtre et un bel esprit de communion nous unissait tous.

On se plaisait à dire que, la prochaine fois qu’on fête Noël ensemble, nous ferons telle chose ; nous savions bien qu’il n’y aurait pas d’autres fois, mais je pense que ça témoignait au moins d’une certaine éternité du présent. Je pense, à cet effet, que Rousseau, persuadé de l’instabilité perpétuelle de la vie, disait que le bonheur était de vouloir prolonger à l’infini un instant éphémère. C’est ce que j’ai ressenti avec mes parents et mes amis en ces jours de fêtes, qui, après une bonne raclette du Jour de l’An chez Eva, se sont terminés avec un lent et agréable partage d’un « époustouflant risotto » et de petites galettes des Rois – fête clairement plus célébré ici qu’au Québec – avec Élise, qui était revenue de Québec, et Daniela.