Une semaine avant de partir, c’est-à-dire dimanche dernier, Caroline m’avait invitée à assister une animation particulière du quartier de la Croix-Rousse, le quartier alternatif de Lyon, situé sur une colline, bigarré quoique familial, comme Limoilou peut nous le donner parfois à sentir, à Québec. La Croix-Rousse rassemble depuis toujours le pouvoir populaire, car ce sont les canuts qui y ont habité et travaillé, ces ouvriers de la soie qui se sont révoltés, entre autres, au XIXe siècle, contre les producteurs qui les exploitaient. De nos jours, comme dans une sorte de contre-messe, à dimanche, 11 heures, un crieur public s’époumone sur la place publique afin de donner voix à des annonces de tout ordre, soit informatif, politique, poétique, philosophique ou encore humoristique – une relecture du mythe de l’Éden où la pomme, scindée en deux, devient les deux seins d’Ève –, auxquelles les citoyens ont pensé pendant la semaine. Bien qu’une telle activité implique grandement le désordre du hasard, j’y ai perçu une certaine convergence : d’abord, l’animateur se disait envoyé par le ministère public des rapports humains, puis les mots de « changement » et de « liberté » exaltaient la foule constamment agrandie, protégée pendant quelques instants de la désillusion capitaliste. C’est ce qu’il y a de stupéfiant en France : l’impression que les choses puissent vraiment être autrement, un jour, que certaines révolutions sont encore possibles. Pourquoi ne le serait-ce pas, en fait ? Même, avant d’arriver à la place de la Croix-Rousse, j’avais remarqué des graffitis qui témoignaient déjà de ce bouillonnement rhétorique et politique : « nos désirs créent du désordre », « nos rêves ont plus d’avenir que leurs cauchemars », « il faut beaucoup de rêves en soie pour tisser sa révolution », etc. Plus touriste que jamais, afin de capturer cette Croix-Rousse que je n’ai pas arpentée autant que je le voudrais, j’ai longuement marché dans ce quartier avant de redescendre dans la Lyon bourgeoise, avec mon kilo de cerises noires acheté en haut.
Sabine est venue me rendre visite à Lyon de mardi à jeudi. Elle revenait de son année d’échange à Montréal, à l’UQAM. Nous avons donc eu l’occasion d’échanger sur nos expériences respectives de la France et du Québec, ce que nous avons fait en errant longuement dans Lyon, notamment à travers la verdure chatoyante du parc de la Tête d’Or. Même si j’avais déjà amorcé mon processus de deuil de Lyon, on dirait que l’arrivée de Sabine représentait encore davantage la fin, peut-être parce que ce passage était prévu depuis très longtemps. Et nos discussions incarnaient en quelque sorte la synthèse du vécu en territoires québécois et français. J’étais d’ailleurs contente que Sabine puisse me mettre en valeur les aspects positifs du Québec – que j’avais, pour être sincère, quelquefois de la difficulté à voir. Ce qui m’a touchée, c’est lorsqu’elle a évoqué la fraîcheur de l’Amérique, en opposition avec le lendemain « gueule de bois » qu’elle perçoit en Europe, comme si, de l’autre côté de l’océan, nous possédions encore le charme et la force de la nouveauté. Je ne sais pas si c’est vrai, c’est peut-être seulement l’aura mythique de l’« american dream » qui enchante encore les Européens. Sans doute que tout est possible, nous n’avons pas de lourdeur accumulée par la tradition ou quelque autre engrenage sociopolitique, mais où puisera-t-on l’énergie de bousculer la société ? Notre fraîcheur est grandiose et terrible d’insouciance, malheureusement, mais je vais continuer à espérer un peu – et à en être fière, comme le voudrait Sabine. Cela dit, cette dernière semble préférer la France, au final : d’une part, elle sera toujours une Française au Québec – avec tout ce que ça implique – et, d’autre part, la gentillesse constitutive du peuple québécois nous rend insupportable, à la longue. Par exemple, Sabine était encore étonnée du fait que, lors d’une manifestation universitaire, les gens ne voulaient pas descendre dans la rue carrément pour ne pas entraver la circulation… C’est pourquoi je crois que la fraîcheur ne suffit pas, encore faut-il avoir un peu d’audace, de courage bien placé, au lieu d’une mollesse qui frôle toujours un peu le désabusement. Il faut quand même que j’ajoute que, malgré le grand nombre de rassemblements, de marches et de protestations de toute sorte en France contre la réforme universitaire, la ministre Pécresse n’a eu qu’à souligner que les partiels doivent avoir lieu avant l’été pour que tous les blocages cessent, pour que tous les fruits des revendications pourrissent sans avoir vraiment valu la peine : la réforme est repoussée d’un an, voilà tout.
Malgré ces réflexions qui ne me donnent pas beaucoup de foi en l’humanité, j’ai passé de beaux moments avec Sabine, parce que nous sommes toutes deux de fines gourmandes – Sabine a des racines italiennes, entre autres ! Nous avons mangé beaucoup d’excellent coulommiers, un fromage de lait de vache à pâte molle et à croûte fleurie – Sabine s’était ennuyée de son bon fromage français, cette chose puante et morveuse, souvent. Après avoir fait avec Eva d’immenses courses chez LIDL pour la fête que nous organisions le mercredi, en l’honneur du départ, Sabine et moi avons également préparé du fudge, qui a bien réussi, si bien que Sabine m’a révélé que ceci renouvelait notre amitié pour sept ans !
C’était donc un plaisir de me rendre avec elle chez Eva, où nous avions prévu de recevoir nos amis pour festoyer pour une dernière fois. L’ambiance était bonne, même si j’avais le cœur plus ou moins là. Dans un moment d’euphorie, Eva a déclaré qu’il fallait mettre la chanson « Les étoiles filantes » des Cowboys fringants. Je voulais bien, c’est une pièce que j’ai toujours aimée, qui m’a toujours fait sourire. Seulement, cette fois-là, la musique n’a pas suffi à me réjouir complètement : Eva et un Français qui avait séjourné au Québec récitaient les paroles par cœur, alors que moi non. Ça me plongeait dans une espèce de confusion désagréable, comme si je ne connaissais mal ma patrie, que j’entendais, littéralement. Alors, je faisais semblant de savoir tous les mots, tout en dansant de bon cœur, au moins. Les paroles me rendaient mélancoliques : « mais au bout du ch'min, dis-moi c'qui va rester / que des étoiles filantes ». Nous étions ancrés dans l’éphémère, ce qui s’avérait touchant, somme toute, pour Eva, le mec et moi, bien que les autres se regardassent silencieusement, dans le respect de notre statut d’hôtesses, attendant avec impatience que la chanson finisse pour y substituer quelque rock anglophone. Mais je n’ai rien en tant que tel contre ce dernier, puisque j’ai écouté Coldplay – groupe de mon adolescence – en lisant Rimbaud dans l’appart, comme pour fusionner encore une fois les espaces-temps.
J’ai reconduit le lendemain Sabine à la gare, et j’ai mené une vie dangereuse en l’accompagnant jusqu’aux quais du train, alors que je n’avais même pas de billet – « ne fais pas la Québécoise ! »
J’ai pris le T1 pour la dernière fois pour descendre à la Guillotière et j’ai marché le reste, traversant lentement les ponts, observant avec une humilité émerveillée l’architecture de tous les bâtiments : fenêtres aux ouvertures verticales, volets immobiles, minuscules balustrades de fer forgé, couleurs pâles, moulures sculptées, portes de bois, infimes dénivellations de lumière. C’était émouvant de vieille beauté – nouvelle pour moi. Je veux des fenêtres françaises à Québec ; je les aimais déjà beaucoup dans mon école secondaire, le Collège de Lévis, construit au XIXe siècle. À travers ces touchantes façades, je me dirigeais plus ou moins consciemment vers la librairie Passages, sur la rue de Brest, à la hauteur de Cordeliers, ce qui m’a amenée à passer devant une boutique d’objets pour la cuisine qui s’appelait « La maison retrouvée ». Cette enseigne, écrite en lettres majuscules, renforçait mon sentiment d’approcher une certaine intimité, le natal, en quittant Lyon. Mais j’avais encore envie de retenir un peu de fierté et de luxe français avant de partir – ceci rendu possible par le fait que la CAF m’avait donné trop d’argent, même si je lui avais notifié que je n’étais plus admissible –, alors j’ai acheté la nouvelle édition de la Pléaide de Rimbaud, commentée par André Guyaux et mise en valeur par un prix spécial de lancement, et je suis allée chez Princesse Tam-Tam – la lingerie française, en l’occurrence parisienne ! J’ai vu, avec Catinca, un magnifique sac de voyage Longchamp, avec une fermeture de cuir brun et de la toile ivoire, ornée d’un motif à roses et avions bleu marin. J’aurais bien aimé l’arborer à l’aéroport, mais il fallait que je choisisse, puisque le montant d’argent dont je dispose était limité. À défaut de posséder tous ces objets de consommation qui me font envie, j’ai décidé que mon estime personnelle ne dépendrait pas exclusivement d’eux : je me tiens plus droite et mes épaules relevées suffisent à m’assurer une certaine dignité.
Même si je n’ai pas de roses imprimées par Longchamp à rapporter au Québec, j’ai au moins le souvenir des multiples fleuristes qui colorent les places et marchés de Lyon. Il me semble même que, pour moi, les fleurs symbolisent bien l’attrait pour la beauté que cultive la France : elles sont nécessiteuses d’entretien, éphémères et même inutiles, mais d’autant plus belles et charmantes en raison de cette nature fragile qui les caractérise. Cet intérêt pour les choses délicates a même donné lieu à un événement marketing de Kenzo que je ne pourrai jamais oublier. Sur la place de la République, on avait recouvert la fontaine rectangulaire de hauteur limitée pour y installer, sur un socle d’un blanc immaculé, un champ de 200 000 coquelicots, dont les pétales étaient découpés dans du tissu satiné rouge ; le cœur du coquelicot était constitué d’un ovale de styromousse, assez poreux pour retenir le fin parfum qu’on y vaporisait. Alors, dès que nous approchions l’installation, une odeur doucement sucrée nous enivrait et les coquelicots étaient distribués aux passants. Étant la clientèle cible de ce phénomène de land art, j’ai même eu droit à une vaporisation sur mon poignet. Du coup, j’ai eu envie d’être parfumée pour toujours, ce que mon budget ne me permet pas, par contre. Mais Catinca m’a donné des échantillons de parfum, une dizaine de gouttes florales vidées dans de minuscules vaporisateurs, et ça me permet d’envisager la chance de faire perdurer la synesthésie.Les derniers moments passés entre amis me viennent comme des étincelles qui brûlent ma mémoire : les heures à jouer à Questions pour un champion avec Vincent et Catinca, le petit-déjeuner avec eux également chez Ikea de la Porte des Alpes, cet espace commercial à l’américaine, les longues discussions avec Giulia. De plus, le samedi avant de partir, je suis allée chez Arne, avec Larissa, pour y prendre le dernier apéro : du fromage avec une croûte de figues que les parents d’Arne, de passage à Lyon, avaient acheté, du pain, un peu de muscat. Nous sommes ensuite passés chez Martin – c’était son anniversaire –, mais je ne me sentais pas trop de la fête, d’autant plus que je ne le connais pas tellement. Comme j’avais seulement besoin d’air, je suis restée sur le balcon jusqu’à temps que nous rentrions vers les berges du Rhône et j’ai pu en respirer l’obscure fraîcheur pour la dernière fois. Je ne parlais pas et, lorsque j’ai dit à Eva que j’allais dormir, elle a confirmé la légitimité de mon silence : nous nous sommes longtemps tenues dans les bras, après qu’elle m’ait dit qu’il ne faut pas parler parfois. Elle a néanmoins pris le soin de me dire, avec son petit visage brillant, qu’il y a dans son cœur un trésor où sont enfouis pour toujours tous les souvenirs lyonnais, qu’elle pourra se remémorer, qu’elle pourra revivre à volonté. Je pense que ma figure aussi était illuminée dans la pénombre.
Le lendemain, c’était le grand jour. J’avais dormi cinq ou six heures, ce qui m’assurait un minimum d’énergie pour transporter mon étonnante quantité de bagages – à l’aéroport, mon bagage de soute faisait 39 kg. Même, Caroline, en me voyant, m’a demandé si je prenais un taxi, mais non. Alors, après que nous avons pris un dernier petit-déjeuner ensemble – j’avais ajouté de la cassonade à ma faisselle pour mélanger d’avance le Québec et la France –, elle a porté ma valise à roulettes jusqu’à l’arrêt de métro D de la rue Tramassac, où nous nous sommes dit au revoir. Après avoir galéré dans les labyrinthes du TCL au son d’un Aznavour d’ambiance, je suis sortie à la Part-Dieu, devant la bibliothèque municipale. Alexandra et Mihaela, deux Roumaines avec qui j’ai passé Noël, sont venues me voir, à mon agréable surprise, ainsi que mes deux petits chatons à la course, Vincent et Catinca. J’ai pris le Satobus, en prenant bien soin de m’asseoir du côté du trottoir. J’ai salué de la main les quatre, souri le plus que je pouvais. Puisqu’il était le dernier visible, j’ai particulièrement remarqué le visage tendre de Catinca, un peu penché vers la gauche ; nos regards se sont croisés. Catinca, qui a fait avant moi un échange d’un an en France et qui y habite encore…
Sur mon portable, Arne et Larissa m’avaient écrit chacun un texto pour s’excuser de ne pas être venus pour mon départ et pour me redire adieu. J’étais touchée, mais sans doute trop émue par la fin du voyage en général pour vraiment éprouver des sentiments : je suis encore au neutre. Heureusement, dans l’avion, j’avais un hublot et j’ai pu observer Lyon à vol d’oiseau, reconnaître Fourvière, la presqu’île, les ponts, avant qu’un amoncellement de nuages ne me ravissent sans respect cette miniature et si chère image. Dans la tête, toujours pleine de chanson française, j’avais cette musique de Gainsbourg, « La chanson de Prévert », et je pensais moi aussi que « [m]es amours mortes n’en finissent pas de mourir », ces amours qu’auront constitué Lyon, la France, l’Europe. Au lieu de pleurer, peut-être, j’ai écrit des notes pour cette entrée de journal dans mon petit cahier fleuri.
En descendant sur l’autoroute 20 vers Québec, dans la lumière déclinante d’un soir de juin, j’ai remarqué combien il y avait d’espace partout, entre les bâtiments, par-dessus ceux-ci. Même si j’avais « le cœur serré comme les maisons d’Europe », les idées perdues dans l’étroitesse des traboules de Lyon, j’ai eu l’impression que ces étendues presque infinies d’Amérique me permettraient de prendre de nouveaux élans, un envol même, à leur toute particulière manière.
1 commentaire:
Ma chère Julie,
j'aime vraiment cette conclusion. Au risque de paraître "quétaine", elle m'a fait versé quelques larmes. Tu as tellement grandi en quelques mois; c'en est émouvant. J'ai revécu mon départ d'Aix grâce à tes mots. Je suis un peu de travers, mais je t'en remercie.
Amitiés, Sylvie-Anne
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