La semaine dernière ont eu lieu les Assises Internationales du Roman, ce festival du roman contemporain que j’attendais avec impatience ! Cet événement se déroulait aux Subsistances, espace de création et salle de spectacle situés au nord de Lyon, sur le bord de la Saône, que j’ai dû longer à maintes reprises avec plaisir, tout en me laissant caresser par la brise d’un temps agréablement estival. J’ai d’abord assisté à une table ronde sur le conte, où j’ai découvert Sjón, un auteur islandais qui verse dans la poésie et le conte et qui a été parolier pour la chanteuse Björk. J’ai d’abord remarqué ce créateur par son allure différente des autres : ses joues roses, son visage attentif à tous les interlocuteurs, son sourire contemplatif. Et son discours n’a fait qu’amplifier le charme. Il a révélé que, comme il existe une théorie selon laquelle notre existence réelle serait celle de nos rêves, les constructions sociales ne serviraient qu’à subvenir à nos besoins pour retourner dormir et que les contes seraient les récits qui servent à notre survivance diurne. L’auditoire a applaudi : c’était tellement mignon qu’un adulte puisse encore rêver ainsi , alors que nous en avions tous secrètement envie. Évidemment, je n’avais jamais rien lu de ce captivant auteur, honte à mon goût – pas exclusif mais presque – pour les littératures d’expression française. En effet, le caractère international des Assises m’a rappelé que je ne connaissais pas beaucoup de choses de la littérature universelle et encore moins de l’actuelle littérature universelle. Cela dit, ma soif pour la nouveauté s’en est trouvée déjà réactivée : j’avais l’impression que je voudrais bien voyager encore, dans cette mystérieuse Islande, par exemple ! Cette tentation constante de renouveler le réel… Enfin, j’ai aussi pris part à une autre table ronde, sur le point de vue de l’enfant, intéressante également quoique j’aie eu l’impression d’une certaine stagnation, malgré l’éloquence de Nancy Huston. Le dimanche, avec Caroline et sa copine Céline, nous sommes allées au musée, car Stéphane Audeguy y lisait une petite fiction qui se voulait une relecture mythique volontairement anachronique de La tentation de saint Antoine de Rodin : j’ai bien aimé sa plume aussi douce et architecturée que le marbre blanc que nous avons observé.
L’après-midi venu, c’était à mon tour de m’impliquer dans cette charmante semaine festive : j’étais convoquée à 15 h aux Subsistances, une heure avant le début officiel de la table ronde sur la « non-fiction narrative » pour rencontrer mes collègues étudiants et les journalistes qui allaient animer le tout. Avec ma cocarde m’identifiant comme grande répondante, j’ai pu profiter de l’espace VIP du festival et répondre que je boirais bien un café. Cependant, même si cette reconnaissance soudaine était flatteuse, c’est la discussion qui s’est développée pendant ma table ronde qui m’a vraiment le plus enthousiasmée. Plus précisément, la « non-fiction narrative » est un sujet encore peu exploré et la notion de « nouveau journalisme » qu’elle sous-tend m’a beaucoup plu. Cette écriture postmoderne se veut un discours à la fois ancré dans une visée objective et basé sur un souci de conscience humaine, d’émotion. Le ton informatif ne convient donc plus suffisamment à un tel projet, les journalistes lui préférant la force évocatrice de la narration. C’est pourquoi, sans doute, on a retenu pour la table ronde ma question portant sur le rôle des photographies dans le travail de Fabrizio Gatti :
A la fin de votre ouvrage, vous avez intégré les photos que vous avez prises pendant votre périple. Parce que ces photos ne sont pas dispersées à travers le livre pour illustrer de façon chronologique le récit, agissent-elles en tant que justification finale de celui-ci, comme des preuves de sa véracité ?J’avais eu l’impression que ma question contenait déjà un peu la réponse attendue, comme quoi la fiction aurait semblé tellement les abominations qu’elle raconte sont exotiques dans leur cruelle dureté. Mais Gatti a parlé plutôt parlé de l’obstacle que constitue la caméra : pendant la première partie de son voyage en Afrique, il n’a pris aucune photo, parce que l’appareil et ses clichés construisent une barrière entre les gens – entre le texte et le lecteur –, alors que le vrai échange humain prend forme grâce aux mots, au dialogue. L’écriture s’applique donc à reproduire ces rencontres avec ses inépuisables ressources littéraires. Cet après-midi-là, je n'aurais évoqué pour rien au monde Blanchot, qui disait que toute littérature nécessite le mensonge pour dire le vrai : l'exigence de dignité humaine que se donnent les journalistes de la trempe de Gatti est touchante et, à mon humble avis, plus légitime que n'importe quoi d'autre. À la limite, on ne se souciait guère que les récits contiennent une part d’invention ; c’était comme dans Les misérables, quand Javert qui se suicide lorsqu’il comprend que l’amour est plus fort que la loi. Avec une émouvante simplicité, Gatti a d'ailleurs expliqué qu'il fait ce travail pendant lequel il risque sa vie – traversées du désert, plongée dangereuse dans la Méditerranée – parce qu'il ne veut pas avoir à avouer un jour à son enfant qu'il a été complice de Berlusconi et de cette société en général. Cette déclaration s’est avérée stupéfiante dans ma petite âme à la malheureuse tendance au blasement : personne ne veut adhérer au monde actuel et à ses contradictions frustrantes, mais qui en fait vraiment le moteur de sa vie, au point de se jeter dans la mer et d’être recueilli pour un séjour à Lampedusa ? Les Italiens ont une telle force, une présence à soi que je ne retrouve nulle part. Néanmoins, j’ai grandement apprécié aussi les interventions de Sergio Gonzalez Rodriguez, qui, allant dans le même humanisme que Gatti, m’envoûtaient comme l’engagement poétique de Neruda. À la fin de la table ronde, une fois les séances d’autographes terminées, nous pouvions discuter de façon plus personnelle avec les auteurs. Malheureusement, je n’avais pas grand-chose à dire à mon cher Gatti, non pas parce qu’il ne m’intéressait pas, au contraire, peut-être seulement parce que je ne voyais pas tellement ce qu’on aurait pu ajouter encore. J’aimais mieux observer ses petits yeux turquoise scruter la foule, les paysages, ce même regard qui avait embrassé combien de merveilles et d’horreurs. Alors nous avons pris une photo ensemble : cette fois-là, l’empreinte lumineuse a pu témoigner d’une rencontre de l’au-delà des mots, d’une communion.
C’est ainsi dire que les Assises Internationales du Roman ont provoqué une effervescence littéraire de très grande qualité, en plus accessible à tous. Sa portée démocratique était importante : tous les auditeurs pouvaient poser des questions pendant les tables rondes, des publicités grand public tapissaient la ville de Lyon, des groupes scolaires du lycée ont assisté à la table ronde sur le conte, etc. En fin de journée, j’ai vu pour une dernière fois monsieur Auclerc, comme une apparition : il m’a saluée en me disant que je devrai lui raconter plus tard la table ronde, car il était en retard pour assister à celle qui suivait. Je savais bien qu’il n’y aurait pas de « plus tard », alors j’ai pris le temps de lui écrire, dans un courriel avec mes questions préparées pour les Assises, que j’ai été très fière de ce que j’ai accompli – même si, parfois, j’étais un peu frustrée de m’être rajoutée cette charge de travail –, mais je sais bien que ceci n'a été possible que grâce au goût pour l'excellence que la France m'a inculqué et dont il aura été pour moi un étendard.
Le lendemain, le premier juin, Lysandre quittait Lyon. Je n’aime pas les départs, même si Vincent Delerm – chef de file de la nouvelle chanson française – dit avec raison qu’il n’y a rien de plus beau qu’une cérémonie de clôture. Dimanche soir, nous errions donc encore dans la presqu’île et Vincent s’amusait à énumérer tout ce que nous observions sur notre chemin pour en souligner l’échéance : « une dernière fois l’Opéra », « une dernière fois les berges du Rhône », etc. Nous avons procédé à un ultime apéro sur lesdites berges et, dans la pénombre, j’ai marché avec Lysandre jusqu’à son appartement pour lui dire au revoir en France. Et la pauvre, qui n’était restée qu’un seul semestre ici, me regardait en me répétant « c’est fini » ; je ne savais que dire devant le prélude à l’océan Atlantique qui brouillait son regard. Hagarde, je l’ai quittée pour rentrer chez moi d’un pas nerveux. J’avais l’esprit ailleurs et j’ai dévié d’une trajectoire rectiligne en longeant le cours de la Liberté : un passant m’a dit avec un genre d’agressivité de regarder où je mets les pieds et j’ai failli éclater de rire, parce que j’ai bien voulu interpréter cette déclaration comme une injonction à vraiment tout observer, à profiter de tout, de cette existence lyonnaise qui se dissout immanquablement. C’est en effet ce que le désarroi Lysandre m’avait amèrement rappelé. Je nous imaginais comme dans l’opéra que nous avions vu dernièrement, La mort à Venise (adaptation de la nouvelle de Thomas Mann), confrontées à l’évidence de la disparition de la beauté, la seule immatérialité perceptible par les sens.
La France est un état laïque, mais elle utilise toutes les fêtes religieuses inimaginables pour les transformer en congés fériés : dates. Comme les Français savent bien n’utiliser que le meilleur de la vie ! Alors, au lieu de m’apitoyer sur la fin qui s’en vient comme je sais très bien le faire, je profite moi aussi et me nourris de tout, ce qui est d’autant plus agréable que le marché s’emplit de produits saisonniers. J’achète souvent des tomates et des courgettes qui viennent de Provence ou des fraises et cerises qui viennent de producteurs situés à proximité. J’essaie d’éviter les produits qui viennent d’autres pays, parce qu’ils nuisent à l’économie locale en plus de polluer par l’entremise du transport qu’ils nécessitent. J’avoue, néanmoins, avoir succombé pour un citron d’Espagne avec Lysandre, parce que je voulais faire de la limonade maison et qu’il n’y en avait pas d’autres. J’essaie de fréquenter souvent le marché – est-ce que j’aimerai autant celui du Vieux-Port, à Québec ? –, qui est plus que jamais bariolé de plein de couleurs juteuses et ensoleillées.
Profitant d’une autre de ces belles journées, après avoir déjeuné ensemble dans son appart – faute de budget pour se payer un resto –, Eva et moi sommes allées à pied au Musée d’art contemporain situé dans la Cité internationale, ce qui représente environ 45 minutes de marche en remontant les rives du Rhône. Autant dire 45 minutes de bonheur quand nous pouvions progresser sous l’ombre des arbres, en même temps qu’une brise nous surprenait de sa fraîcheur ! Si notre promenade préalable a été très agréable, l’exposition à laquelle elle nous menait m’a complètement séduite. J’avais pourtant assez peu d’attentes : cette manifestation artistique se donnait comme un simple rassemblement de photos de Jean-Luc Mylayne, qui se consacre principalement à l’observation d’oiseaux en France et ailleurs également. Seulement, les photographies étaient magnifiques, conçues comme de véritables œuvres d’art. En effet, le temps moyen de l’artiste pour réaliser une de ses prises de vue était de deux mois : il pensait la composition dans ses moindres détails, réglait minutieusement son appareil et puis attendait que l’oiseau prenne la pose qu’il lui a imaginée. Un vrai travail de patience, mais combien éblouissant dans son résultat ! De plus, quelques images représentaient des natures mortes à la Cézanne, avec des pommes de différentes couleurs, dont une noire, la décomposition organique devenue un matériau pictural. C’était très plaisant d’être avec Eva pour cette exposition, car nous étions toutes les deux mues par une naïve curiosité : devant chaque « toile », nous nous étonnions des arrangements ou de l’oiseau difficile à distinguer, soit perdu dans un flou de la mise au point, soit dans les branchages touffus. Parfois, Eva repérait la présence ailée avant moi et ça me plongeait dans une angoisse : et si je ne voyais pas aussi finement que le photographe, moi, avec mon regard grossier, alors que j’ai toujours pensé que j’avais la chance de posséder une certaine sensibilité ? Du coup, il fallait entrer dans le même mode de travail que le photographe, c’est-à-dire celui de la lenteur et de l’observation aiguë, pour vivre convenablement l’exposition.
Mylayne affirme que les photographies sont des preuves que les instants captés se sont véritablement produits. La finesse de son art nous enseigne que, si on ne prend pas le temps de l’observer, nous pourrions manquer des éléments de cette subtile beauté qui existe. Or, ce qu’on aura réussi à voir, c’est ce qui demeurera en soi : je suis très heureuse d’avoir pu finalement distinguer tous les oiseaux dans l’exposition – de façon générale, de m’être penchée sur les multiples scintillements du Rhône. C’est ainsi que je peux alimenter mes subsistances lyonnaises, pour qu’elles résistent aux milliers de kilomètres qui impassiblement les attendent, les menacent.
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