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mardi 23 juin 2009

Les subsistances

mardi 2 juin 2009

La semaine dernière ont eu lieu les Assises Internationales du Roman, ce festival du roman contemporain que j’attendais avec impatience ! Cet événement se déroulait aux Subsistances, espace de création et salle de spectacle situés au nord de Lyon, sur le bord de la Saône, que j’ai dû longer à maintes reprises avec plaisir, tout en me laissant caresser par la brise d’un temps agréablement estival. J’ai d’abord assisté à une table ronde sur le conte, où j’ai découvert Sjón, un auteur islandais qui verse dans la poésie et le conte et qui a été parolier pour la chanteuse Björk. J’ai d’abord remarqué ce créateur par son allure différente des autres : ses joues roses, son visage attentif à tous les interlocuteurs, son sourire contemplatif. Et son discours n’a fait qu’amplifier le charme. Il a révélé que, comme il existe une théorie selon laquelle notre existence réelle serait celle de nos rêves, les constructions sociales ne serviraient qu’à subvenir à nos besoins pour retourner dormir et que les contes seraient les récits qui servent à notre survivance diurne. L’auditoire a applaudi : c’était tellement mignon qu’un adulte puisse encore rêver ainsi , alors que nous en avions tous secrètement envie. Évidemment, je n’avais jamais rien lu de ce captivant auteur, honte à mon goût – pas exclusif mais presque – pour les littératures d’expression française. En effet, le caractère international des Assises m’a rappelé que je ne connaissais pas beaucoup de choses de la littérature universelle et encore moins de l’actuelle littérature universelle. Cela dit, ma soif pour la nouveauté s’en est trouvée déjà réactivée : j’avais l’impression que je voudrais bien voyager encore, dans cette mystérieuse Islande, par exemple ! Cette tentation constante de renouveler le réel… Enfin, j’ai aussi pris part à une autre table ronde, sur le point de vue de l’enfant, intéressante également quoique j’aie eu l’impression d’une certaine stagnation, malgré l’éloquence de Nancy Huston. Le dimanche, avec Caroline et sa copine Céline, nous sommes allées au musée, car Stéphane Audeguy y lisait une petite fiction qui se voulait une relecture mythique volontairement anachronique de La tentation de saint Antoine de Rodin : j’ai bien aimé sa plume aussi douce et architecturée que le marbre blanc que nous avons observé.

L’après-midi venu, c’était à mon tour de m’impliquer dans cette charmante semaine festive : j’étais convoquée à 15 h aux Subsistances, une heure avant le début officiel de la table ronde sur la « non-fiction narrative » pour rencontrer mes collègues étudiants et les journalistes qui allaient animer le tout. Avec ma cocarde m’identifiant comme grande répondante, j’ai pu profiter de l’espace VIP du festival et répondre que je boirais bien un café. Cependant, même si cette reconnaissance soudaine était flatteuse, c’est la discussion qui s’est développée pendant ma table ronde qui m’a vraiment le plus enthousiasmée. Plus précisément, la « non-fiction narrative » est un sujet encore peu exploré et la notion de « nouveau journalisme » qu’elle sous-tend m’a beaucoup plu. Cette écriture postmoderne se veut un discours à la fois ancré dans une visée objective et basé sur un souci de conscience humaine, d’émotion. Le ton informatif ne convient donc plus suffisamment à un tel projet, les journalistes lui préférant la force évocatrice de la narration. C’est pourquoi, sans doute, on a retenu pour la table ronde ma question portant sur le rôle des photographies dans le travail de Fabrizio Gatti :
A la fin de votre ouvrage, vous avez intégré les photos que vous avez prises pendant votre périple. Parce que ces photos ne sont pas dispersées à travers le livre pour illustrer de façon chronologique le récit, agissent-elles en tant que justification finale de celui-ci, comme des preuves de sa véracité ?
J’avais eu l’impression que ma question contenait déjà un peu la réponse attendue, comme quoi la fiction aurait semblé tellement les abominations qu’elle raconte sont exotiques dans leur cruelle dureté. Mais Gatti a parlé plutôt parlé de l’obstacle que constitue la caméra : pendant la première partie de son voyage en Afrique, il n’a pris aucune photo, parce que l’appareil et ses clichés construisent une barrière entre les gens – entre le texte et le lecteur –, alors que le vrai échange humain prend forme grâce aux mots, au dialogue. L’écriture s’applique donc à reproduire ces rencontres avec ses inépuisables ressources littéraires. Cet après-midi-là, je n'aurais évoqué pour rien au monde Blanchot, qui disait que toute littérature nécessite le mensonge pour dire le vrai : l'exigence de dignité humaine que se donnent les journalistes de la trempe de Gatti est touchante et, à mon humble avis, plus légitime que n'importe quoi d'autre. À la limite, on ne se souciait guère que les récits contiennent une part d’invention ; c’était comme dans Les misérables, quand Javert qui se suicide lorsqu’il comprend que l’amour est plus fort que la loi. Avec une émouvante simplicité, Gatti a d'ailleurs expliqué qu'il fait ce travail pendant lequel il risque sa vie – traversées du désert, plongée dangereuse dans la Méditerranée – parce qu'il ne veut pas avoir à avouer un jour à son enfant qu'il a été complice de Berlusconi et de cette société en général. Cette déclaration s’est avérée stupéfiante dans ma petite âme à la malheureuse tendance au blasement : personne ne veut adhérer au monde actuel et à ses contradictions frustrantes, mais qui en fait vraiment le moteur de sa vie, au point de se jeter dans la mer et d’être recueilli pour un séjour à Lampedusa ? Les Italiens ont une telle force, une présence à soi que je ne retrouve nulle part. Néanmoins, j’ai grandement apprécié aussi les interventions de Sergio Gonzalez Rodriguez, qui, allant dans le même humanisme que Gatti, m’envoûtaient comme l’engagement poétique de Neruda. À la fin de la table ronde, une fois les séances d’autographes terminées, nous pouvions discuter de façon plus personnelle avec les auteurs. Malheureusement, je n’avais pas grand-chose à dire à mon cher Gatti, non pas parce qu’il ne m’intéressait pas, au contraire, peut-être seulement parce que je ne voyais pas tellement ce qu’on aurait pu ajouter encore. J’aimais mieux observer ses petits yeux turquoise scruter la foule, les paysages, ce même regard qui avait embrassé combien de merveilles et d’horreurs. Alors nous avons pris une photo ensemble : cette fois-là, l’empreinte lumineuse a pu témoigner d’une rencontre de l’au-delà des mots, d’une communion.

C’est ainsi dire que les Assises Internationales du Roman ont provoqué une effervescence littéraire de très grande qualité, en plus accessible à tous. Sa portée démocratique était importante : tous les auditeurs pouvaient poser des questions pendant les tables rondes, des publicités grand public tapissaient la ville de Lyon, des groupes scolaires du lycée ont assisté à la table ronde sur le conte, etc. En fin de journée, j’ai vu pour une dernière fois monsieur Auclerc, comme une apparition : il m’a saluée en me disant que je devrai lui raconter plus tard la table ronde, car il était en retard pour assister à celle qui suivait. Je savais bien qu’il n’y aurait pas de « plus tard », alors j’ai pris le temps de lui écrire, dans un courriel avec mes questions préparées pour les Assises, que j’ai été très fière de ce que j’ai accompli – même si, parfois, j’étais un peu frustrée de m’être rajoutée cette charge de travail –, mais je sais bien que ceci n'a été possible que grâce au goût pour l'excellence que la France m'a inculqué et dont il aura été pour moi un étendard.

Le lendemain, le premier juin, Lysandre quittait Lyon. Je n’aime pas les départs, même si Vincent Delerm – chef de file de la nouvelle chanson française – dit avec raison qu’il n’y a rien de plus beau qu’une cérémonie de clôture. Dimanche soir, nous errions donc encore dans la presqu’île et Vincent s’amusait à énumérer tout ce que nous observions sur notre chemin pour en souligner l’échéance : « une dernière fois l’Opéra », « une dernière fois les berges du Rhône », etc. Nous avons procédé à un ultime apéro sur lesdites berges et, dans la pénombre, j’ai marché avec Lysandre jusqu’à son appartement pour lui dire au revoir en France. Et la pauvre, qui n’était restée qu’un seul semestre ici, me regardait en me répétant « c’est fini » ; je ne savais que dire devant le prélude à l’océan Atlantique qui brouillait son regard. Hagarde, je l’ai quittée pour rentrer chez moi d’un pas nerveux. J’avais l’esprit ailleurs et j’ai dévié d’une trajectoire rectiligne en longeant le cours de la Liberté : un passant m’a dit avec un genre d’agressivité de regarder où je mets les pieds et j’ai failli éclater de rire, parce que j’ai bien voulu interpréter cette déclaration comme une injonction à vraiment tout observer, à profiter de tout, de cette existence lyonnaise qui se dissout immanquablement. C’est en effet ce que le désarroi Lysandre m’avait amèrement rappelé. Je nous imaginais comme dans l’opéra que nous avions vu dernièrement, La mort à Venise (adaptation de la nouvelle de Thomas Mann), confrontées à l’évidence de la disparition de la beauté, la seule immatérialité perceptible par les sens.

La France est un état laïque, mais elle utilise toutes les fêtes religieuses inimaginables pour les transformer en congés fériés : dates. Comme les Français savent bien n’utiliser que le meilleur de la vie ! Alors, au lieu de m’apitoyer sur la fin qui s’en vient comme je sais très bien le faire, je profite moi aussi et me nourris de tout, ce qui est d’autant plus agréable que le marché s’emplit de produits saisonniers. J’achète souvent des tomates et des courgettes qui viennent de Provence ou des fraises et cerises qui viennent de producteurs situés à proximité. J’essaie d’éviter les produits qui viennent d’autres pays, parce qu’ils nuisent à l’économie locale en plus de polluer par l’entremise du transport qu’ils nécessitent. J’avoue, néanmoins, avoir succombé pour un citron d’Espagne avec Lysandre, parce que je voulais faire de la limonade maison et qu’il n’y en avait pas d’autres. J’essaie de fréquenter souvent le marché – est-ce que j’aimerai autant celui du Vieux-Port, à Québec ? –, qui est plus que jamais bariolé de plein de couleurs juteuses et ensoleillées.

Profitant d’une autre de ces belles journées, après avoir déjeuné ensemble dans son appart – faute de budget pour se payer un resto –, Eva et moi sommes allées à pied au Musée d’art contemporain situé dans la Cité internationale, ce qui représente environ 45 minutes de marche en remontant les rives du Rhône. Autant dire 45 minutes de bonheur quand nous pouvions progresser sous l’ombre des arbres, en même temps qu’une brise nous surprenait de sa fraîcheur ! Si notre promenade préalable a été très agréable, l’exposition à laquelle elle nous menait m’a complètement séduite. J’avais pourtant assez peu d’attentes : cette manifestation artistique se donnait comme un simple rassemblement de photos de Jean-Luc Mylayne, qui se consacre principalement à l’observation d’oiseaux en France et ailleurs également. Seulement, les photographies étaient magnifiques, conçues comme de véritables œuvres d’art. En effet, le temps moyen de l’artiste pour réaliser une de ses prises de vue était de deux mois : il pensait la composition dans ses moindres détails, réglait minutieusement son appareil et puis attendait que l’oiseau prenne la pose qu’il lui a imaginée. Un vrai travail de patience, mais combien éblouissant dans son résultat ! De plus, quelques images représentaient des natures mortes à la Cézanne, avec des pommes de différentes couleurs, dont une noire, la décomposition organique devenue un matériau pictural. C’était très plaisant d’être avec Eva pour cette exposition, car nous étions toutes les deux mues par une naïve curiosité : devant chaque « toile », nous nous étonnions des arrangements ou de l’oiseau difficile à distinguer, soit perdu dans un flou de la mise au point, soit dans les branchages touffus. Parfois, Eva repérait la présence ailée avant moi et ça me plongeait dans une angoisse : et si je ne voyais pas aussi finement que le photographe, moi, avec mon regard grossier, alors que j’ai toujours pensé que j’avais la chance de posséder une certaine sensibilité ? Du coup, il fallait entrer dans le même mode de travail que le photographe, c’est-à-dire celui de la lenteur et de l’observation aiguë, pour vivre convenablement l’exposition.

Mylayne affirme que les photographies sont des preuves que les instants captés se sont véritablement produits. La finesse de son art nous enseigne que, si on ne prend pas le temps de l’observer, nous pourrions manquer des éléments de cette subtile beauté qui existe. Or, ce qu’on aura réussi à voir, c’est ce qui demeurera en soi : je suis très heureuse d’avoir pu finalement distinguer tous les oiseaux dans l’exposition – de façon générale, de m’être penchée sur les multiples scintillements du Rhône. C’est ainsi que je peux alimenter mes subsistances lyonnaises, pour qu’elles résistent aux milliers de kilomètres qui impassiblement les attendent, les menacent.

vendredi 5 juin 2009

Mais l'amour infini me montera dans l'âme, / Et j'irai loin

Cette entrée de journal regroupe les impressions du mois qui s’est écoulé. Si ceci apparaît comme étant d’une durée assez considérable, voire trop longue, il faut aussi penser que j’ai pris des notes durant les jours passés pour garder le vif de mes expériences. Je n’ai pas toujours le temps de développer en phrases complètes ce qui m’a effleuré l’esprit. En fait, c’est la fin du semestre qui me prend tout mon temps : j’ai beaucoup de travaux et d’examens qui me demandent une certaine implication personnelle – ce que je fais avec grand plaisir. Je trouve d’ailleurs que les phrases que je viens d’écrire ont une tournure assez sérieuse, avec des connecteurs logiques au mieux pertinents, comme si j’écrivais encore une explication de texte…

Il y a deux semaines, les cours se sont terminés. Tous arrivés à la maturité de leur contenu, ils m’ont laissé dans une impression d’apothéose, mais cela devait sans doute avoir trait aussi à la couche émotive que je leur surajoutais tant bien que mal : finir les cours, c’est quitter cette université qui, simplement, ne sera plus jamais la mienne. D’abord, avec M. Thélot, le cours final sur Rimbaud s’est appliqué à l’étude du poème « Génie », une des dernières traces dudit poète, d’autant plus émouvante qu’elle est simplement magnifique grâce à l’espoir dont elle est porteuse, malgré tout, avec son « amour, mesure parfaite et réinventée ». M. Thélot nous a révélé qu’il voulait cesser d’enseigner Rimbaud pour un temps, exprimant entre autres qu’il n’arrivait pas à vraiment s’expliquer « la machine aimée des qualités fatales », bien qu’il en ait donné une explication très satisfaisante à mon avis. En tout cas, j’étais consternée, parce que ce cours était génial – comme avec M. Dumont et la poésie québécoise, j’ai eu l’impression que l’approche de M. Thélot de la poésie rimbaldienne confirmait que j’étais à la bonne place en littérature – et que je ne pouvais pas concevoir que, pour cette raison, personne ne pourrait plus en bénéficier. Le lendemain, nous avons conclu sur Pascal, M. Landry prenant bien soin de nous dire d’aimer la création de Dieu – se rendre la vie légère et agréable – en attendant de le rencontrer, comme Pascal en évoque l’éventualité. Enfin, avec M. Bonnet, nous étudiions Novarina, le dramaturge contemporain qui épuise le langage pour comprendre l’homme. Ce prof a même mis fin à son cours avec un salut particulier aux étudiants étrangers, en soulignant qu’il espérait qu’ils aient apprécié leur passage et qu’ils reviennent par la même occasion. Ce jour-là, il faisait très soleil et il ventait beaucoup, mais cela ne parvenait pas suffisamment à étreindre mon cœur gros lorsque je me suis dirigée dehors ; je traversais le pont de l’Université, toujours aussi beau avec son travail de fer forgé peint en turquoise. Même si ces professeurs ont passé comme des comètes dans mon parcours scolaire, je sais que je ne les oublierai jamais, parce que j’ai retrouvé un intelligent mélange de passion et de profondeur que chez chaque prof de mon deuxième semestre, comme s’ils incarnaient véritablement leur cours. En effet, il y avait adéquation entre le fond et la forme : M. Thélot et son regard dense, ancré dans une sensibilité de l’au-delà, M. Bonnet avec ses traits fins comme ses délicieuses explications de texte, M. Landry avec son sourire bienveillant de Dieu qui n’est qu’amour, l’élégant M. Auclerc avec ses lunettes de plastique noir et ses approches dynamiques de la littérature.

Un jour, j’aimerais devenir quelqu’un d’aussi accompli. Mais, pour l’instant, ce n’est pas gagné d’avance, loin de là. En effet, lors d’une rencontre pour préparer les tables rondes des Assises internationales du roman, j’ai passé proche de ne vraiment rien réussir à dire. Ça me faisait même penser à Ponge qui, la première fois qu’il s’est essayé, a été incapable de prononcer quelque chose aux examens oraux de philosophie pour valider sa licence et pour entrer à l’ENS. Pour ma part, j’ai prononcé des mots, d’abord, mais c’était tellement confus et, puisque j’en avais conscience, j’en rougissais. En fait, j’essayais d’expliquer les questions soulevées, que je n’avais pas encore clairement développées, par la prose de Gatti : ce n’était rien de très laborieux, pourtant. Après cette intervention cuisante de honte, j’ai griffonné quelques réflexions et j’ai demandé plus tard à ravoir la parole, pour expliquer ce que j’avais formulé. Et M. Auclerc de dire d’un air souriant : « ah ! mais vous en aviez des questions ! » Et l’ingénu Jean-Claude de dire : « ah, c’est bien ! Tu permets que je la prenne en note ? » Oui, oui, profitez-en, j’arrive parfois à m’exprimer ; je me sentais dans le poème « L’huître » de Ponge, cette chose qui s’ouvre rarement et dont on peut distinguer, avec chance, la perle qu’elle a dans le gosier. À la fin, quand j’ai quitté la salle, M. Auclerc m’a lancé un chaleureux « au revoir, Julie », auquel j’ai répondu de la même façon. Je pense que nous étions tous les deux contents que j’aie réussi à parler, même si cet accomplissement a préalablement impliqué quelques impasses.

Au moins, dans mon examen oral avec M. Thélot, examen que je redoutais assez, je sais que j’ai réussi à m’extérioriser encore une fois : je pense que mon analyse du sublime dans La Liberté guidant le peuple a été bien menée, je ne lisais même pas mes notes et le prof a semblé apprécier, il m’a dit que j’avais bien travaillé. Il m’a demandé, d’ailleurs, ce que je comptais faire après la licence et je lui ai révélé mes intentions de continuer mes études supérieures au Québec. Et il m’a demandé quel sujet m’intéressait : j’ai dit la poésie, évidemment, et la philosophie. Il acquiesçait – je savais déjà que c’étaient ses champs de recherche. C’était bizarre de penser que, si j’avais eu un projet d’études clair et l’intention de rester en France plus longtemps, j’aurais pu demander à M. Thélot d’être mon directeur de maîtrise. Ça m’a fendu le cœur pendant les jours qui ont suivi, parce que ce doit être une expérience tellement stimulante de travailler avec lui – j’ai essayé de rendre perceptible l’effervescence de ce prof au fil de mon journal. C’est une des concrétisations de la grande difficulté qui émerge de ce voyage extraordinaire : je m’attache aux choses ici, aux gens, je dois m’exalter puis tout abandonner dans un mouvement quasi simultané. C’est dur de devoir tout quitter ici, comme j’ai quitté Québec ; j’avais eu un serrement au cœur, déjà, après le dernier cours d’Écriture de l’essai. C’est pourquoi je ne sais pas si je serais prête à encore tout laisser pour partir pendant longtemps, même si c’était pour un mémoire ou une thèse dirigée par M. Thélot. J’en ai assez d’être dans un constant état transitoire qui me fait violence : je ne serai jamais réellement Française. J’ai besoin de cette proximité physique et émotive que je ressens avec ma terre natale, le seul vrai chez-moi.

Ainsi, malgré le printemps qui ressemble à l’été ici, j’ai une sorte de mélancolie qui me poursuit, surtout quand les jours de pluie prennent le relais du soleil – même si le printemps fait mentir les désespérés, comme dirait Daniel Bélanger. J’ai hâte de rentrer et pas du tout à la fois, c’est un peu étrange. Je suis dans la phase d’acceptation que ce séjour à Lyon ait une fin. Au sujet de ma gravité intermittente, en plus des œuvres littéraires que j’étudie qui déplorent de toutes les manières la finitude de la condition humaine, il y a une citation de Kafka qui constamment se trouve dans mon chemin, comme si c’était une manigance du destin – auquel je ne crois pas tellement. Je l’ai premièrement vue chez Decitre, dans les cartes sur lesquelles sont imprimées des citations : « La littérature : un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous. » Je ne sais pas pourquoi, peut-être en raison de la violence de l’image et de la terreur délicieuse qu’elle évoque, mais cette phrase est restée imprimée en moi et j’ai acheté la carte quelques mois plus tard. Puis, quand je suis allée à Chambéry, j’ai dormi dans la chambre d’invité et, sur une affiche représentant de façon fantaisiste un lit, il y a avait encore cette pensée de Kafka qui a véritablement dormi au-dessus de moi. Et jamais deux sans trois : alors que je lisais l’admirable essai de M. Thélot sur Rimbaud, La poésie excédée, j’ai consulté l’une des notes à la fin du texte qui expliquait que Rimbaud et Kafka avaient des ambitions analogues quant à leur rapport à la littérature. Cette fois, j’ai même pu avoir une mise en contexte de ladite citation, tirée d’une lettre de Kafka à Oskar Pollack du 27 janvier 1904 :
« Si le livre que nous lisons ne nous assène un coup de poing en plein crâne et ne nous réveille, à quoi bon lisons-nous alors ce livre ? Pour qu’il nous rende heureux…? Par Dieu, nous serions simplement tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et ces livres qui nous rendent heureux, nous pourrions en écrire à la rigueur nous-mêmes… Un livre doit être une cognée pour la mer qui est gelée en nous. Voilà ce que je crois. »
Ces lignes m’ont complètement renversée et j’ai compris un peu mieux la résonance que ces mots opéraient depuis déjà longtemps en moi. Plus précisément, ceci m’a rappelé un souvenir vieux de près de quatre ans : alors que j’avais rencontré à la boutique du Vieux-Québec où je travaillais Kathleen, la cousine de ma collègue, j’avais demandé à la première, qui étudiait en littérature, ce qu’elle pensait de la poésie. Dans ma vie, je ne crois pas avoir été choquée souvent, mais, cette fois-là, je l’étais, et ce n’est qu’aujourd’hui que je peux mieux m’expliquer ma réaction : elle m’avait répondu qu’elle aimait la poésie quand ça la faisait rire. Je ne veux pas avoir de vision élitiste du monde des mots, mais, la poésie, ce n’est pas un sujet d’humour, c’est quelque chose d’une sérieuse intimité pour moi. Et j’ai pensé aux vers de Tardieu qui ont fait rire les gens au Printemps des poètes ; puis à M. Thélot qui, comme Rimbaud crachait sur la poésie admise, s’est brièvement insurgé contre cette dernière. J’ai ainsi davantage compris pourquoi cette phrase a eu une telle résonance, un tel impact intérieur comme elle en revendique. Emaz aussi croit que la poésie n’est pas un jeu, ce serait plutôt un moyen de lucidité et de survivance à la fois. Mais je tiens à dire que j’aimerai toujours Harry Potter ; il y a tant de gens qui, attendant leur lettre d’admission à Poudlard, voudraient changer la vie, comme Rimbaud l’a désiré. Seulement, on s’y prend comme on peut.

Dans cette éprouvante transparence à moi que j’essaie de préserver, je vois aussi le temps qui déboule. Ma vie et mon incapacité essentielle à en suivre le rythme ont d’ailleurs trouvé la concrétisation même de ce déséquilibre dans un événement qui aurait pu vraiment mal tourner. La semaine passée, lundi à 8 h du matin, j’avais un examen de Théorie littéraire, mais le problème est que je me suis réveillée, dans mon lit, à 8 h 23. Je suis à peu près sûre d’avoir réglée mon alarme pour 6 h 30, pourtant. Peut-être que, dans un geste somnambule, je l’ai désactivée, je ne sais pas, parce que de telles choses ne me sont jamais arrivées. Cela dit, il faut savoir que je n’ai pas eu le temps de paniquer, seulement de me faire du café et de partir en courant. Je suis arrivée dans la salle d’examen à 8 h 50 – l’examen se terminait à 10 h – et j’ai expliqué à M. Bonnet que je n’attendais aucune compréhension de sa part. Il m’a remis ma copie et m’a dit, quelques instants plus tard, avec un air encouragé, que c’était faisable, comme s’il avait jugé de la sincérité de mon histoire. En plus, c’était un texte d’Emaz qu’il fallait commenter : la solidarité humaine et la poésie m’ont sauvée ce matin-là. Il faut aussi mentionner que, le cours s’adressant à des gens qui n’étudient pas forcément la littérature, j’avais une certaine longueur d’avance. Et mon expérience de dernière minute m’avait déjà montré que je travaillais bien sous pression. Alors, j’ai écrit sans relâche. Je pense avoir bien réussi, bien que je ne sois pas parvenue à me défaire, pendant le reste de la journée, du stress incommensurable qui s’était emparé de moi.

Dans un plan d’ensemble, je l’ai dit, le temps fuit tout aussi rapidement. C’est difficile de ne pas être obsédée par la fin qui arrive. J’ai au moins fait un rêve qui m’a donné une jolie leçon et j’en remercie mon activité inconsciente : j’étais de retour au Québec le 14 mai plutôt que le 14 juin, un mois à l’avance, et je regrettais d’être revenue si tôt, ne comprenant même pas les raisons de ce départ impromptu, alors qu’il me restait même des examens à écrire. Or, je ne suis pas encore partie de Lyon et je ne dois pas m’apitoyer tout de suite, mais plutôt bien profiter de ces dernières petites semaines qui me restent. Même, je m’applique à ralentir, dans une certaine mesure, les heures qui passent en multipliant les moments passés en bonne compagnie : j’ai marché et parlé un moment avec Florence, une consœur de classe, j’ai épluché des asperges blanches avec Vincent et Catinca et j’ai offert à Arne, pour son anniversaire, Volkswagen Blues – Jacques Poulin est un auteur qui, en raison de son amour de la littérature, de son éloge de la lenteur et de la tendre vision qu’il déploie de Québec dans ses livres, me permet d’envisager une existence sereine au retour.

L’Opéra de Lyon a également constitué un lieu où j’ai pu, par moi-même, « oublier / le temps qui va, le temps qui sommeille, le temps sans joie » (Aznavour) en me gorgeant de musiques et de couleurs. Lysandre et moi avons participé aux portes ouvertes de l’établissement où nous avons pu prendre part à un atelier ludique où la foule, depuis son siège, était invitée à chanter avec les choristes des airs d’opéra connus comme Carmen. Nous avons aussi visité le studio de ballet situé au quinzième étage, qui était décoré de divers costumes utilisés dans les productions récentes ou à venir et dont les baies vitrées proposent une superbe vue sur Lyon. Je suis retournée encore deux fois à l’opéra, mais cette fois pour assister à de véritables spectacles. D’abord avec Giulia, car elle m’avait invitée à l’accompagner pour l’opéra Lulu, qui m’a captivée dans son récit de la destinée tragique d’une femme fatale et inspirante, bien que la musique sérielle qui accompagnait le reste m’ait un peu dérangée. Avec Élise, je me suis enivrée d’un concert de l’orchestre de l’Opéra de Lyon, qui interprétait la transparence de Chausson et de Debussy et puis la rugosité de Stravinsky et de son Oiseau de feu. En effet, ce dernier compositeur m’a semblé plus difficile à écouter, même si j’avais en tête ses préoccupations esthétiques de rupture. J’ai apprécié la versatilité des rythmes et instrumentations, mais les sonorités dégagées n’ont pas eu le même effet rédempteur que d’habitude sur moi. En fait, pendant que je travaillais sur mes dossiers à rendre pour la fac, j’ai beaucoup écouté le piano de Chopin et j’ai l’impression d’avoir édulcoré ma vie avec ses Nocturnes.

Lorsque j’étais revenue de voyage, je m’étais étonnée du fait que la colline de Fourvière, juste derrière chez moi, ait tant verdi en moins de deux semaines. Les arbres y ont été en fleurs, puis ce sont maintenant les rosiers qui embaument l’air. Le jardin des roses est devenu mon havre de paix, j’aime aller y alléger mes après-midi : c’est tranquille, la fraîcheur des bois est plaisante tout comme le panorama lyonnais et les arches ornées de rosiers grimpants me laissent à chaque fois rêveuse. Le décor est tout à fait magnifique. J’ai également profité du parc de la Tête d’or avec Lysandre. Étendue dans l’herbe, les œuvres complètes de Rimbaud en main, au lieu de travailler sérieusement sur mon explication du poème « Adieu », j’ai lu à voix haute le poème « Sensation », toujours autant significatif qu’envoûtant.
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.


Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.
Comme dans ce texte, il me semble que la nature permet de mieux vivre le contact avec soi, nous « recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle » (c’est tiré d’« Adieu », cette fois) : on sent la vie en soi – le sentiment d’existence de Rousseau –, comme dans une sorte de transcendance non plus abstraite mais physique. C’est comme ça que je comprends les derniers élans de Rimbaud. Même si le pourquoi des choses m’échappe, au moins je me rends compte que, ce qui est beau pour l’être humain, la finalité en fonction de sa nature, c’est de vivre : vivre dans un corps et une âme.

Je me suis sentie fragile dans les derniers temps, mais je ne sais pas tellement pourquoi, peut-être à cause de cette acceptation inconditionnelle de la fin de la France à laquelle je suis confrontée. La musique classique a accompagné la rédaction de mes travaux et j’en suis venue à être agacée par autre chose et cela même sérieusement : les pièces de rock électronique de ma coloc m’apparaissaient comme du bruit, même si je suis ordinairement assez ouverte, pour éviter le silence. C’était même presque caricatural avec la chanson aux lourds effets de basse qui avait une seule phrase pour toute parole : « I’ve got so many questions / but got no answers ». Mes lectures me distanciaient du monde encore une fois, je pensais à Pascal et à sa fureur devant les individus qui renoncent à toute interrogation métaphysique. Au moins, cette tristesse irritée que j’ai ressentie n’a été que passagère, je n’en voulais pas vraiment à ma coloc ni à sa musique. J’avais seulement besoin d’un baume : quoi de mieux que la littérature pour m’apaiser, encore une fois ? En analysant le personnage de Jean Valjean des Misérables, M. Thélot nous avait raconté la sainteté du monde, sans qu’elle comporte une connotation forcément religieuse. Selon Levinas, il s’agit seulement de faire passer autrui avant soi, comme lorsque, arrivés à un étroit cadre de porte, on cède le passage à la personne qui marche devant soi pour éviter la collision. J’ai trouvé que cette sainteté, ce par quoi le monde tient, était touchante dans sa vérité – cette même sainteté que l’on retrouve lorsque, dans une volée de canards migrateurs, un oiseau prend la relève de celui que la résistance de l’air a fatigué. Cette image que Jean-Nicolas m’a décrite sur Internet m’a confirmée que je ne pourrai jamais appartenir ailleurs qu’au Québec.

Heureusement, il ne me reste qu’un seul dossier à composer et il porte sur le bonheur pascalien – quel autre sujet M. Landry aurait-il pu donner ? Toujours dans cette optique du bonheur, j’ai aussi commencé à rédiger un mode d’emploi pour la vie à Québec afin de créer un pont entre la France et ma terre natale : ça tourne autour d’apprécier les belles choses de la vie en tâchant d’être fière de moi dans tout ce que je fais. Même si je travaillerai cet été, ce que plusieurs de mes amis européens ne feront pas, je me donnerai aussi droit à la dolce vita. Par exemple, j’irai au Festival d’été de Québec, pour m’autoriser la mélodie – par un charmant hasard, Stéphanie m’a réservé un macaron en prévente.