Nous avons pris l’avion vers Rome le 14 avril à partir de Budapest. Le vol n’était pas long, à peine deux heures. Mais ces quelques instants dans le ciel européen nous ont déjà permis de commencer notre voyage en Italie. En regardant les passagers devant nous, pensé à mes notes de cours du Programme individuel de lecture prises au sujet de La Chartreuse de Parme. J’en recopie un passage ici : « L’Italie est une matière pour Stendhal, elle exerce un certain pouvoir sur son imaginaire, exotisme. La figure italienne représente les passions, la vie dangereuse, l’individualisme et les plaisirs. » Les passagers, en avant de Yuta et moi, d’un calme presque impassible avant d’être pris d’un fou rire, avaient tout de ce stéréotype italien : pendant les explications données par les agents de bord à propos des procédures de sécurité à suivre au besoin, ces jeunes hommes italiens ont dû être avertis par une hôtesse car ils parlaient carrément par-dessus l’exposé des consignes ; pendant le vol, certains étaient debout pour se parler entre eux, comme incapables de rester assis ; quand l’avion eût bien atterri, tout le monde a chaudement applaudi. Bien sûr, il va sans dire qu’ils étaient tous élégants avec leurs jeans de la dernière mode et leurs cheveux mieux coiffés que les miens. Et ils nous regardaient, nous, les étrangers, avec leurs grands yeux fiévreux qui démentaient toute tentative de subtilité. Nous sommes arrivés sains et saufs à Rome et n’avons que visité, ce jour-là, notre auberge près de la gare Termini.
Le lendemain, nous avons commencé notre exploration de Rome en grand en en visitant son pays intérieur : la cité du Vatican. Il y avait beaucoup de gens, mais ce n’était pas d’un extrême désagrément, sinon les multiples vendeurs dans la rue qui voulaient nous offrir plein de machins touristiques. Nous avons alors brièvement fait la queue pour accéder à la fameuse Place Saint-Pierre de Rome, dont les entrées devaient toutes passer par des passerelles de sécurité, où l’on détectait si l’on avait du métal sur soi et où l’on demandait également d’ouvrir les sacs ; le Pape est bien protégé. Puis, nous sommes arrivés sur la grande place et avons fait la queue pour entrer dans la basilique éponyme ; j’avais noué mon écharpe autour de ma tête pour la recouvrir de l’ardent soleil italien. Cette nouvelle attente nous a permis de bien observer la finesse monumentale de la Piazza San Pietro. Elle est évidemment très grande, de forme circulaire, pavée en gris foncé et entourée de quatre colonnades de pierre pâle, répondant à celles qui ornent la façade de la basilique, comme le font la multiplicité de sculptures de saints juchés sur ces dernières. Au centre, il y a deux fontaines, symétriquement disposées ; encore au centre, vers le haut, il y a un obélisque, vestige du règne de l’empereur Constantin, au temps de l’ancienne basilique, c’est-à-dire vers les années 300. La construction de la basilique actuelle a commencé vers les années 500 pour se terminer quelque 120 années plus tard ; elle a été voulue comme le monument représentant la chrétienté, ce qui explique à quel point la grandeur sublime qu’elle dégage. L’extérieur rappelle un temple grec en ce que les architectures de la Renaissance puisaient leur inspiration dans les modèles antiques – les principaux concepteurs de cet édifice sont Michel-Ange, Bramante et Le Bernin : colonnes corinthiennes, chapiteau au-dessus de l’entrée centrale et dôme, bleu pâle, strié de blanc et surmonté d’une croix. Le grand nombre de lignes verticales de cette devanture, en plus de celles des colonnes qui forment l’enceinte, octroyaient à ce paysage un équilibre rigide, symbole de la force du pouvoir religieux. À ce sujet, j’ai vu de loin un monsieur en blanc, dont le sourire était agrandi sur un écran géant, qui s’est révélé être Benoît XVI : puisque nous avons visité Saint-Pierre de Rome un mercredi, nous avons eu droit à l’audience papale, prononcée en italien et en espagnol ce jour-là. D’ailleurs, nous avons pu pénétrer la basilique lorsque cette sortie du pape fut terminée et son intérieur était aussi époustouflant que ce que le dehors nous avait donné à voir. Si le Royaume de Dieu existe, j’espère qu’il ressemble à cet espace en forme de croix somptueusement décoré, gros de cinq nefs, d’autant plus immense qu’avec son dôme, sa hauteur atteint environ 150 mètres – impossible de cadrer cette expérience dans une photographie. Si j’avais été émerveillée à Lyon par Fourvière, ce nouveau lieu sacré que je visitais n’avait rien à voir, avec ses sculptures, par exemple, dont La Piéta en marbre de Michel-Ange, représentant la vierge Marie en douleur après de Jésus descendu de la croix. Sinon, l’intérieur de la basilique est de style baroque, esthétique caractérisée par la surcharge de ses ornements et par une recherche du mouvement ; Saint-Pierre de Rome ne souffre par contre d’aucun trompe-l’œil. La pièce-clé du décor était le baldaquin en bronze de l’autel central, dont les colonnes sinueuses soutenaient un dais habillé de feuilles d’achantes. Pour le reste – je sens ici que les mots ne suffisent pas à la description –, des motifs dorés partout, des voûtes resplendissantes de leur bleu céleste et de leurs peintures d’anges et de saints et un plancher fait de fines mosaïques. Au final, grâce, entre autres, aux immenses piliers qui soutenaient cette surcharge visuelle, aucune sensation d’étouffement ne nous importunait, tant la place s’avère ordonnée et aérée : il ne reste qu’à vivre l’émerveillement et le sentiment d’une présence tout à fait transcendante.
La fin de notre parcours dans le pays de l’Église catholique a fait durer la joie, car nous sommes allés dans les Musées du Vatican. Il y avait véritablement des kilomètres de salles et de couloirs à visiter, tout aussi magnifiquement décorés les uns que les autres, soit par des toiles représentant des scènes religieuses, soit par des cartes géographiques anciennes, etc. Dans la Pinacothèque, j’ai vu, dans la pénombre qui préservait les couleurs de cette fragile œuvre, La Cène de Léonard de Vinci en fresque, devant laquelle je me suis longuement attardée, muette ; j’ai contemplé l’intérieur de la chapelle Sixtine, l’œuvre de Michel-Ange qui contient, entre autres, la fameuse Création de l’homme ; enfin, nous nous sommes arrêtés dans la salle de Raphaël et j’ai pu y voir l’incontournable École d’Athènes. Habituellement, l’art figuratif ne m’interpellait pas trop. Même, avec mes cours d’histoire de l’art et d’esthétique, j’avais presque développé à son égard un certain désintéressement, comme si c’était seulement un art de la reproduction, n’impliquant pas de créativité ni de recherche formelle, en quelque sorte, les artistes étant emprisonnés dans leur préjugé objectiviste. Pourtant, clouée sur place devant nombre de toiles, je ne pouvais plus envisager une telle stérilité à l’égard de l’art d’inspiration classique de la Renaissance. En effet, comme le disait M. Thélot, le grand art transmet des émotions. Et ces chefs-d’œuvre de peinture m’en ont mis plein la vue avec leur accomplissement coloré de beauté narrative. À Lyon, Giulia m’avait dit, à ma grande incompréhension, qu’elle n’avait pas beaucoup aimé l’exposition d’art abstrait « Repartir à zéro » : encore une fois, je n’avais pas imaginé en quoi être d’origine italienne pouvait influencer les critères de jugement esthétique. Comme si ce n’était pas assez, à la suite de ces œuvres géniales, nous avons croisé plus loin, Le Penseur de Rodin au tournant d’un couloir ; encore, une toile de Braque représentant deux oiseaux blancs, dans la collection d’art moderne religieux. C’est ainsi dire qu’à la fin de la journée, j’étais saturée de toute cette magnificence visuelle et spirituelle. Je ne sais pas si c’est l’œuvre d’un conditionnement socioculturel, débuté à l’école primaire, que d’envisager l’existence possible de Dieu et de la charité de Jésus-Christ, mais cette visite du Vatican m’a profondément émue, alors que Yuta, lui, prenait des photos par les fenêtres, pour les rares photos qu’il a prises.
Mais la beauté de Rome n’est pas exclusive à son cœur religieux, c’est carrément un musée au quotidien envers lequel j’imagine mal devenir habituée, désensibilisée. Toutes ses rues sont pavées, les immeubles de couleur, les fenêtres encadrées par des volets à petites lattes. Le lierre est en santé, d’un vert riche, ponctuant de vie les petites ruelles secrètes et les cul-de-sac, où l’on voit, quelques fois, des icônes religieuses.. Ses places sont toujours bondées, quelques déchets collaborent au désordre et les fontaines sont actives, l’eau jaillissant souvent à travers diverses sculptures mythologiques – d’autres points d’eau, plus petits, servent aux ravitaillements en eau potable des passants – à la Fontaine de Trévi ou à la baroque Piazza Navona, par exemple. Sur cette place vers laquelle nous avions progressé après notre sortie de la cité du Vatican, il y avait une plaque d’égouts, je crois, sur laquelle il était écrit « Illuminazione generale » ; j’ai vérifié et « illuminazione » signifie, en italien, à la fois « éclairage » et « illumination » à la fois, dans son sens plus abstrait. L’appellation devait désigner le nom de la société publique d’électricité, mais, pour m’amuser, j’aimais mieux y lire le signe d’une splendeur vécue collectivement, tant j’étais éblouie, depuis le début du jour, par l’Italie. En fait, extérieurement, Rome a donné l’impression d’une beauté comparable à celle du Vieux-Lyon, sauf qu’elle s’étend à tout son grand centre-ville plutôt qu’à trois rues. Les Romains, pour leur part, sont évidemment tout aussi élégants que leur environnement, évoluant avec style sur leur motocyclette.
Le soleil se couchait, teintait la pierre pâle de sa chaleur et nous marchions encore dans la ville, comme avides d’en découvrir toujours plus sous le ciel d’un bleu d’une perfection fuyante. Nous avons traversé le Tevere bordé d’arbres, le fleuve qui serpente à travers la ville, en marchant sur un pont, d’aspect ancien et massif et nous sommes arrêtés quelques minutes pour vivre le paysage. Nous avons sinué en soirée sur la rive gauche du Tevere, dans le quartier de la via Trastevere que Yuta avait découvert dans les livres et soi-disant moins touristique. On se sentait, en effet, un peu dégagé de l’affluence, ce que nous appréciions beaucoup, parce que ça nous permettait d’encore mieux sentir le charme de Rome. À ce sujet, nous avons aperçu une ruelle au-dessus de laquelle il y avait une corde à linge qui reliait deux fenêtres situées vis-à-vis : beau comme dans un film, sauf que la vie, en sa qualité « réelle », presque mieux ! Nous avons trouvé un petit resto où j’ai mangé une pizza proscuitto e funghi et sommes revenus jusqu’à notre auberge, à pied et avec le plan à la main, dans la Rome nocturne.
Le lendemain, devant faire vite, nous nous sommes attaqués à un autre monument de Rome, c’est-à-dire son Colisée et tout son quartier antique. Nous avons bu un caffè serré – délicieux ! – à proximité pour mieux apprécier ensuite ce gigantesque vestige, qui témoigne du certain pouvoir d’éternité des hommes. Nous ne sommes pas entrés à l’intérieur, car, évidemment, il y avait une interminable queue, même si nous n’étions pas en saison particulièrement touristique, et parce que ce Coliseum suffit en lui-même – avec les plaques à portée éducatives qui l’entourent. Aussi le voyage se justifiait-il seulement en scrutant le ciel à travers les arcs et multiples ouvertures de cet amphithéâtre, imaginant le temps de Jules César, la grandeur pourtant révolue de l’Empire Romain. Bien qu’ayant subi une certaine dégradation, ce travail d’architecture était impressionnant dans sa capacité à survivre à la rudesse impitoyable du temps. D’ailleurs, si l’Arc Titus s’élevait encore triomphant, la périphérie du Colisée était jonchée de ruines diverses : des morceaux de ce monument lui-même, des tronçons de colonnes encore cannelées mais anonymes et des fondations sur lesquelles plus rien ne s’élève. C’était beau et triste sous le ciel gris, le tout entremêlé de vifs coquelicots, si bien qu’encore une fois, je me retrouvais dans une expérience du sublime, à savoir vivre une nostalgie à contempler ce qui n’existera plus jamais. Mais ça n’intéressait pas la majorité des gens, occupés à consommer le Beau et à se bousculer : tellement vouloir voir pour ne plus rien voir du tout. Comme lorsqu’ils prenaient des photos avec flash dans la cappella Sistina, ce qui dégradera à vitesse exponentielle les couleurs des œuvres, ou à se dépasser dans la queue lorsqu’on attendait pour entrer dans Saint-Pierre de Rome, alors que la moindre personne civilisée – sans être croyante – sait mettre son égoïsme de côté quand il le faut.
Nous avons ensuite sinué jusqu’à la Piazza del Campidoglio, qui accueille le Palais du Sénateur et qui est pavée de dalles formant le tracé de divers losanges en gris pâle à travers le reste de gris presque noir. Je ne procède pas d’une description minutieuse de cette place d’une esthétique magnifiquement équilibrée, me contentant de dire qu’elle a été conçue par Michel-Ange elle aussi – Google pourra combler les lacunes de la mémoire. Retournant vers le centre, nous avons également visité le Panthéon, ce temple religieux construit vers l’an 1 avant Jésus-Christ, originairement destiné à la célébration des divinités antiques : son extérieur est standard, les longues colonnes soutenant un chapiteau, mais l’intérieur m’a surprise, en ce qu’il est entièrement circulaire, enveloppant.
Au hasard des rues, Yuta et moi avons trouvé une trattoria au fond d’un cul-de-sac – comme dans le Petit-Champlain, la Trattoria San Angelo –, avec des parasols de couleur, des murs de pierre et du lierre. Nous en avons profité pour manger, pour dix euros, environ, il primo piatti (le premier plat, car on dirait qu’ils ont toujours des menus à plusieurs services), c’est-à-dire la pasta italiana : Yuta a mangé des lasagnes et, moi, des linguines au pesto, un pesto goûteux et crémeux, agrémentées d’un parmesan au goût fort. Il va sans dire que c’était molto bene. À vrai dire,l’amour que Yuta et moi avons en commun pour la gastronomie italienne a pris une place importante dans notre voyage. Nous avons apprécié le café, bien sûr, puis la cioccolata calda (un chocolat chaud mais super épais et très chocolaté dans son goût) et, enfin, le gelato, cette glace italienne qui fait rêver la terre entière. Ayant fouillé dans un guide de voyage italien sur Rome dans une librairie, j’ai trouvé l’adresse d’un des meilleurs glaciers de la ville, Giolitti, que nous sommes allés tester par la même occasion, où j’ai choisi les saveurs de cioccolato et limone, ce que l’employé a approuvé par un « bene ! » Par la suite, Yuta et moi avons dégusté silencieusement, dans la rue quadrillée de pierres, notre bonheur épicurien, comme si les gelati concrétisaient l’apogée de la dolce vita.
Ce furent deux jours très brefs mais d’autant plus intenses avant d’aller prendre le train de nuit vers Milan. Nous avons beaucoup marché, tant et si bien que je pense jamais n’avoir eu autant mal aux pieds : même après une bonne nuit de sommeil, je me réveillais avec ceux-ci toujours amollis, la dureté des pavés romains s’avérant sans merci. Néanmoins, nos longues promenades nous ont permis d’acquérir un panorama d’ensemble du centre-ville, imprégnés que nous étions des quartiers et de leurs essences diverses. Entre autres, nous avons été ravis de découvrir la via Margutta, une rue plus chic que les autres avec de multiples galeries d’art, ou des passages plus calmes où des enfants jouaient au ballon en criant : ces brefs moments nous ont permis de sentir davantage l’âme vivante de Rome, ce que l’incroyable densité de touristes et de patrimoine historique rend plus difficile. Nous sommes partis dans le crépuscule et, du point surélevé où nous étions, sur la Piazza della Repubblica, nous voyions le dôme de Saint-Pierre de Rome, éclatant dans son lointain azur. Lorsque nous étions dans l’avion vers Rome, un Italien – qui avait mal aux oreilles comme moi en atterrissant – s’était exclamé « que magnifico ! » devant le coucher de soleil qu’on pouvait voir du hublot ; j’ai pensé que cette manifestation de la nature se révélait presque banale devant la beauté incroyable de l’homo faber que Rome nous a donnée à voir.
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