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mardi 12 mai 2009

Milan – Milano – Milaaaaannoo

Après un sommeil profond mais court dans le train de nuit, je suis arrivée à Milan vers huit heures du matin. La première entreprise de Yuta et moi fut donc celle d’aller poser nos bagages à l’auberge, mais nous avons eu du mal à la trouver à cause de notre sens de l’orientation peu affiné – peut-être à cause de la nuit plus ou moins réparatrice et de nos sacs à porter. Nos va-et-vient nous ont permis, du coup, de découvrir un peu le quartier de la gare Milano Centrale, qui m’a fait penser à la Part-Dieu, si on lui ajoute une odeur de pollution : de gros boulevards, des architectures modernes mais sans charme, des commerces et des bureaux. Néanmoins, nous nous sommes hasardés dans un petit café de la via Giola pour prendre le petit-déj – « Una pasta è un caffè, per favore ! (…) Grazie ! » – parmi les travailleurs qui passaient prendre leur espresso avant de se rendre au boulot. C’est alors que j’ai vraiment remarqué la différence du rapport au café entre les Italiens et les Français : alors que les Français boivent tranquillement, par exemple, un bol de café au lait sur la terrasse d’un café, les Italiens que j’ai vus ont souvent bu presque d’un trait le contenu de leur minuscule tasse, accoudés au comptoir. À ce sujet, j’ai remarqué un slogan assez révélateur sur une des immenses machines à café : « espresso & cappuccino : stile di vita italiano ». Soit : l’Italie a quelque chose de délicieux, de concentré, d’addictif et d’urgent.

Après avoir déposé notre chargement dans le dortoir, nous nous sommes rendus au centre-ville, que Giulia m’avait révélé comme incontournable. En effet, il l’était avec sa Piazza del Duomo, le Duomo était une cathédrale gothique tout à fait époustouflante : elle est faite de briques et de marbre très pâles et ornée de plus de 150 flèches qui montent de façon acérée vers le ciel. Il m’a semblé que cette église était la parfaite manifestation de la pensée augustinienne, à laquelle on associe l’architecture gothique et à laquelle j’ai été plus qu’initiée dans mon cours sur Les Pensées de Pascal, comme quoi le bonheur n’est pas de ce bas monde et que le seul salut se trouve dans la grâce divine. Bien sûr, l’intérieur aussi était magnifique, avec ses vitraux qui filtraient la lumière, ce qui évoque encore dans l’architecture gothique la clarté de Dieu.

Le parvis de la cathédrale ainsi que la place étendue étaient remplis de pigeons et de gens – bien que c’était le centre-ville, il n’y avait pas tant de touristes, alors nous en étions heureux, ça donnait un peu d’oxygène. Tout était d’un pavé égal, excepté certaines bordures tapissées de petites pierres saillantes, jolies mais très palpables à travers les chaussures, incommodantes par la même occasion ; Giulia m’a révélé que ces cailloux sont facilement amovibles et que, du coup, ils sont souvent utilisés comme projectiles pendant les manifestations ! Installée dans les marches menant à l’église, j’y suis restée longtemps accroupie, le soleil plombant sur moi, mes vêtements noirs emmagasinant la chaleur de la lumière, si bien que je pense que je me suis même endormie. Mon sac était en sécurité contre moi, il n’y avait pas de soucis à se faire, même si Yuta était parti de son côté. De plus, ce moment d’oisiveté a provoqué une drôle de rencontre. Alors que j’avais émergé de ma torpeur, un monsieur d’un certain âge est venu me parler en esquissant quelques mots de français : il m’avait vue de sa fenêtre, lorsque j’étais recroquevillée, et je lui avais inspiré un poème qui s’intitulait quelque chose comme « Fatiguée ou triste ? ». Niaisement, je lui ai répondu que je n’étais pas triste parce que j’étais en voyage, mais il a répondu que les deux se pouvaient. Ce César était bien gentil, content de ce que nos deux prénoms soient d’origine latine, et même pas harassant, s’étant éclipsé par lui-même après ces quelques mots échangés. Je lui ai donné mon adresse mail pour qu’il m’envoie le texte – que j’aurais pu lire avec une aide italienne –, mais je ne l’ai jamais reçu ; je ne saurai jamais si j’étais fatiguée ou triste, d’autant plus que je n’avais pas compris son explication des métaphores qu’il avait élaborées dans ce qui m’a semblé être un poème en prose.

Yuta et moi avons déambulé sur la via Magenta, et avant sur la via Dante, truffée de boutiques où les vêtements, évidemment, sont tous plus beaux et chers les uns que les autres. Tout ce que je connaissais de Milan, quand j’étais à Québec, s’arrêtait à son statut de capitale internationale de la mode et cette connaissance restreinte n’a du moins pas été démentie : en plus des trésors esthétiques que contiennent les commerces, tout le monde est habillé avec une superbe classe et environ une femme sur quatre porte un des sacs bruns à motifs dorés conçu par Louis Vuitton. Enfin, nous avons marché jusqu’à l’église de la Renaissance Santa Maria delle Grazie et avons pris une pause devant ce monument de dépouillement pour nous reposer de notre promenade sous le soleil. Comme Yuta aussi rédige un journal de bord, nous avons pris ce temps pour déposer des notes dans nos cahiers respectifs, à travers les enfants qui jouaient à cache-cache sous le regard bienveillant de leur mère. Je ne sais toujours pas trop pourquoi, mais j’étais particulièrement triste à ce moment-là, comme si j’avais imaginé que la beauté de l’Italie allait me combler une bonne fois pour toutes, alors que je me sentais encore vide. Mais la vie n’a pas d’absolus à offrir, quand le comprendrai-je donc définitivement, je ne sais pas. Cependant, dans l’écriture, j’ai décidé que mes plaintes devaient cesser et que je devais, en conséquence, profiter de la chance énorme de voyager en Europe et d’être en santé, m’imprégner de « l’étincelle d’or » que parfois l’existence offre, dans la beauté, dans les contacts humains. Puis, j’ai eu envie de m’acheter un gros collier avec des perles de diverses couleurs – ce que je n’ai pas encore fait – pour égayer mes tenues noires.

Cela dit, le creux que j’ai ressenti cet après-midi-là présageait peut-être la navrante découverte que j’allais faire le soir même. Alors que Yuta et moi buvions une bière dans un agréable bar alternatif – avant 21 h, c’était l’apéro, ce qui signifiait que nous pouvions manger à volonté dans un buffet en achetant une consommation –, j’ai eu l’idée de regarder les photos que j’avais prises pendant la journée, mais je n’ai jamais trouvé mon appareil dans mon sac. Ma déception était gigantesque ; je ne sais pas si je l’ai oublié quelque part ou si on me l’a simplement volé, même si je faisais toujours attention à une telle éventualité en enroulant autour de mon poignet le cordon de l’appareil. Ce qui m’a le plus fâchée, c’était les photos de Bucarest que j’avais perdues, photos avec des amis que je reverrai dans trop longtemps, pour être optimiste : ce petit prisme de plastique et de filages transportait avec lui tant de lumière çà et là emmagasinée. Je me suis consolée en me disant que la disparition de ma mémoire numérique n’altérait en rien la qualité du voyage passé, puisque, encore une fois, « tout [était] perdu sauf le bonheur ». De toute façon, j’avais toujours mon carnet de notes – celui que ma très chère collègue Émilie m’avait offert avant de partir – qui contenait mes pauvres descriptions et impressions. Ainsi, sans photos, j’étais condamnée à communiquer l’approximation lorsque j’allais devoir parler de mon voyage ; je pensais constamment à l’incapacité de la littérature selon Blanchot, comme quoi, grossièrement, on ne peut jamais dire exactement ce que l’on voudrait. J’avais d’ailleurs lu dans Eminescu, le poète roumain, qu’il faut accepter de ne pouvoir pas tout écouter et de ne pas pouvoir tout retenir non plus. J’ai dû en acquérir, tant bien que mal, la sagesse, bien que j’aie rajouté, à la suite de la perte, beaucoup de notes pour préserver mes souvenirs déjà évanescents. Et, en bonne littéraire que je suis, j’ose affirmer que les mots peuvent rajouter une couche d’intimité, d’émotions, à un récit purement référentiel, ce que crée la photographie, en quelque sorte.

Le lendemain, avec une espérance naïve de retrouver mon appareil, Yuta et moi sommes retournés dans un café Internet où nous étions allés pour consulter nos courriels et à l’Office de tourisme, sans rien y trouver. Si j’arrive maintenant à bien canaliser mon découragement, ce n’était pas encore ainsi à ce moment-là, mais Milan allait encore savoir m’éblouir. En effet, retournés sur la Piazza del Duomo, Yuta et moi avons entendu une mélodie qui nous a attirés tous les deux vers sa source. De jeunes hommes à l’allure très branchée se produisaient sur la place : un quatuor de violons, un accordéon et une guitare revisitant Vivaldi, si mon oreille a été juste. L’ensemble n’était pas composé de virtuoses, mais c’était presque mieux ainsi, tant leur enthousiasme était communicatif et donnait une vitalité particulière à leur spectacle. Avec le décor de la place, dont les gigantesques colonnes et le gigantesque arc de la Galleria Vittorio Emanuele II, cet événement impromptu s’est avéré simplement salvateur, parce que cette musique classique m’a soulagée de mes problèmes de photos, qui m’ont paru presque secondaires pendant ces instants-là. D’ailleurs, un des violonistes a dû remarquer que j’étais émerveillée, car, après les pièces interprétées, il donnait la réplique à un de ses collègues en jouant des fragments techniques et en me jetant quelques vifs regards – les Italiens ! Peu importe, j’étais bien heureuse d’avoir croisé cet orchestre de rue très chic qui, bien sûr, parce qu’il est de Milan, ne se compare à rien d’autre.

Pour déjeuner, ce midi-là, nous avons suivi encore une fois un conseil de Giulia – elle nous avait fait une liste de lieux à visiter à Milan avec les adresses – et nous nous sommes rendus chez Luini, une boulangerie artisanale située près du Duomo. Après avoir attendu dans la queue constituée d’étudiants et d’adultes, j’y ai acheté un panzerotto, spécialité de l’endroit, qui est une espèce de pâte, moins feuillée et grasse que celle du croissant, mais on peut comparer, dont l’intérieur est garni de différents ingrédients : j’ai choisi proscuitto è mozzarella. C’était servi chaud, miam ! En après-midi, Yuta voulait visiter des magasins de disques et des librairies, mais je n’en avais pas trop envie pour ma part, alors nous nous sommes séparés pour nous rencontrer plus tard.

Je suis d’abord allée prendre un café au comptoir du petit Chocolat sur la via Boccaccio pour ensuite me rendre au Musée de la Triennale, musée consacré au design italien. L’exposition en cours, se nommant « Série, hors série », portait sur la relation le prototype et la série, entre le design et l’industrie. Ce qui ferait la spécificité de la conception italienne, ce serait qu’elle parvient à préserver dans ses objets un équilibre entre la personnalisation première du prototype et sa démultiplication stérilisante dans la série. En effet, il s’agit de penser à tout ce que connote l’inscription « made in Italy » pour comprendre comment les Italiens réussissent maintenir ce juste : élégance, fonctionnalité et durabilité. Ma visite m’a donc permis de voir différents produits de ce design italien, que j’ai scrutés un à un. Entre autres, j’ai bien aimé la rustre cafetière Bialetti, l’ancêtre de toutes les cafetières italiennes, le fossile moderne, un bloc de polymère à travers lesquels des formes vides de plastiques creusaient des vides et une chaise à structure de métal et à enveloppe de cuir, image du corps humain. Cette exploration du design, parce qu’il est la beauté rendue utile, m’a fait penser à la conception platonicienne du Beau, que j’aurais autrement pensée révolue. Au terme de l’exposition, j’ai constaté que Milan montrait vraiment que l’Italie, immensément riche de son histoire artistique, est encore aujourd’hui le leader en esthétique, sachant s’adapter aux exigences de la technologie et des productions de masse de son époque, alors que Rome, par exemple, semble plutôt mortifiée par son passé.

Le lendemain, le dernier jour du voyage, d’autant plus triste que nous ne verrions véritablement pas Geraldine, nous sommes allés visiter le Castello Sforzesco, les Sforza étant une dynastie d’origine milanaise. D’abord une forteresse et aujourd’hui un musée, cette construction est issue du XVe, ce qui explique son apparence Renaissance, bien que les années de dominations espagnole et autrichienne et d’autres événements historiques subséquents, comme la Deuxième Guerre mondiale, aient opéré sur elle des rénovations de style plus récent. Nombre de ducs ont vécu dans ce château, ainsi que Léonard de Vinci, qui a décoré une partie de l’intérieur, que nous n’avons malheureusement pas visité. Cette demeure fortifiée s’est révélée elle aussi admirable : de la brique rougeâtre à travers laquelle on distinguait parfois des motifs noirs, d’autres fois beiges, beaucoup de petites ouvertures et de fenêtres de forme rectangulaire, placés à la verticale, des tours aux quatre coins avec une autre, centrale, avec une horloge sur la devanture et une fontaine sur cette place du devant. Puis, derrière, c’était tout aussi agréable, car le grand espace vert de la ville y est situé. Parce que j’y étais déjà allée le jour précédent, avant d’entrer dans le Musée de la Triennale, je savais que Yuta devait absolument explorer le Parco Sempione, sans doute l’un des plus beaux que j’ai vu de toute ma vie – il y a même une bibliothèque municipale à l’intérieur, le paradis de la lecture et de la nature conjugués ! Initialement, c’était un boisé, alors on en sent encore la densité, malgré les sentiers qui le traversent de partout et son lac intérieur. Ce parc a voulu être conçu selon le modèle des jardins romantiques, où les courbes ainsi que les jeux d’ombres et de lumière abondent et sûrement que les gigantesques arbres qui nous ont impressionnés collaboraient à ce décor de rêverie. S’ils prennent du temps à atteindre leur maturité, la majesté – toute italienne – qu’ils développent dans cette lenteur s’avère hors du commun. L’harmonie des couleurs du parc est d’ailleurs agréable à l’œil dans sa recherche : le vert, le rouge des arbres décoratifs, les lampadaires foncés, les chemins de gravier clair. C’est ainsi dire que nous avons évolué sans bruit dans ce havre de beauté, pendant de longues minutes. Je n’avais pas d’appareil-photo pour immortaliser ces moments incroyables, mais c’était presque mieux ainsi, parce que je devrais vraiment sentir les lieux et le temps pour ne pas l’oublier jamais, au lieu d’utiliser la photographie comme béquille – mais pour soutenir quel souvenir si on n’a rien vu, au final ? Mon père avait déjà dit, d’ailleurs, à ce sujet, qu’il ne voulait plus voyager avec un caméscope, parce qu’on perd trop du voyage avec l’œil toujours devant l’image et non pas devant la réalité.

Nous avons encore beaucoup marché, comme pour capturer Milan qui disparaissait incessamment, à notre grand dam. Nous avons évolué à travers les quartiers chics près du parc et trouvé une boulangerie ouverte le dimanche, où j’ai mangé une part de pizza mozzarella-épinards avec leur délicieux pain comme pâte. Puis, dans un quartier pavé pour les piétons exclusivement, nous avons visité un marché aux puces milanais, c’est-à-dire un mélange d’œuvres d’art, de bijoux tous jolis et de pièces vintage de designers. Nous avons finalement salué la Scala, la fameuse et massive maison d’opéra, en redescendant une dernière fois vers la Piazza del Duomo, que je devais bien essayer de mémoriser intimement. J’ai longuement regardé son superbe écran géant qui présentait en continu, en italien et, en petits caractères, en anglais, les multiples événements culturels de Milan ; l’arrière-plan de ces publicités était toujours noir et des sculptures d’inspiration classique, blanches, en constituaient toujours les illustrations, comble de l’élégance. Et nous nous sommes engouffrés dans la bouche de métro, répétant dans nos têtes « Arrivederci (au revoir), Milano ! » Par la suite, j’ai eu envie de suivre des cours d’italien à Québec pour vivre encore cette allégresse sonore, que le petit guide Routard de langue italienne de Yuta nous avait inculquée.

Dans mes moments d’éblouissement profond, j’en suis venue à me demander pourquoi vouloir voyager quand on habite à Milan, tant cette ville, au terme de mon séjour, m’avait apparu représenter l’apothéose de la beauté et de la culture dans une ville qui constitue tout à la fois le centre économique de l’Italie. Pour paraphraser une chanson que j’ai entendue à Milan, la poésie semblait presque une chose légère dans cet environnement sublime. Même, Yuta était absolument amoureux de la ville et voulait y habiter. Moi, je ne sais pas, c’était peut-être, malgré tout, trop pour moi : l’impression d’une odalisque néoclassique à laquelle on a ajouté, en peinture, une vertèbre pour qu’elle ait des dimensions corporelles harmonieuses mais irréelles. D’ailleurs, j’ai vu une cycliste à caractère quasiment cinématographique : une jeune femme qui se déplace à vélo – élégant, noir, de style plus ou moins ancien – avec des escarpins rouges, à talons pas trop hauts, avec un bonnet évidemment assorti à ladite couleur. En fait, Milan m’a toujours donné l’impression d’être devant des images – que je pourrais dire merveilleuses avec Rimbaud. L’important, c’est d’avoir vu et on dirait que Rousseau le savait déjà avec son illustre maxime « les voyages forment la jeunesse » tirée de L’Émile. C’est vrai que, maintenant, je sais un peu plus ce dont j’ai envie pour ma vie future. Bien sûr, les gens ont beaucoup d’argent en Italie et le dépensent conséquemment, mais c’est surtout leur fierté et leur infinie sensibilité esthétique dont j’ai envie de me souvenir. Et ça n’efface pas le reste, de toute façon, c’est seulement une manière plus fine d’apprécier l’existence. C’est pourquoi nous n’oublierons pas la Roumanie après avoir visité l’Italie, ce avec quoi la maman d’Alex nous taquinait.

De retour à Lyon, quand j’ai demandé à Giulia pourquoi elle sentait le besoin d’aller voir ailleurs, elle m’a répondu, en riant, que ça fait vingt ans qu’elle y habite : l’habitude, le désenchantement viendrait donc à bout de tout ! Cela dit, Giulia envisage de réaliser son master en esthétique : Yuta et moi avons mal vu ce qu’elle pourrait étudier d’autre à Milan, d’autant plus que sa fac, l’Università degli Studi di Milano, que nous avons visitée le premier jour, avec ses colonnades et ses arcs, ressemblait à un musée.

samedi 9 mai 2009

Rome – Roma

Nous avons pris l’avion vers Rome le 14 avril à partir de Budapest. Le vol n’était pas long, à peine deux heures. Mais ces quelques instants dans le ciel européen nous ont déjà permis de commencer notre voyage en Italie. En regardant les passagers devant nous, pensé à mes notes de cours du Programme individuel de lecture prises au sujet de La Chartreuse de Parme. J’en recopie un passage ici : « L’Italie est une matière pour Stendhal, elle exerce un certain pouvoir sur son imaginaire, exotisme. La figure italienne représente les passions, la vie dangereuse, l’individualisme et les plaisirs. » Les passagers, en avant de Yuta et moi, d’un calme presque impassible avant d’être pris d’un fou rire, avaient tout de ce stéréotype italien : pendant les explications données par les agents de bord à propos des procédures de sécurité à suivre au besoin, ces jeunes hommes italiens ont dû être avertis par une hôtesse car ils parlaient carrément par-dessus l’exposé des consignes ; pendant le vol, certains étaient debout pour se parler entre eux, comme incapables de rester assis ; quand l’avion eût bien atterri, tout le monde a chaudement applaudi. Bien sûr, il va sans dire qu’ils étaient tous élégants avec leurs jeans de la dernière mode et leurs cheveux mieux coiffés que les miens. Et ils nous regardaient, nous, les étrangers, avec leurs grands yeux fiévreux qui démentaient toute tentative de subtilité. Nous sommes arrivés sains et saufs à Rome et n’avons que visité, ce jour-là, notre auberge près de la gare Termini.

Le lendemain, nous avons commencé notre exploration de Rome en grand en en visitant son pays intérieur : la cité du Vatican. Il y avait beaucoup de gens, mais ce n’était pas d’un extrême désagrément, sinon les multiples vendeurs dans la rue qui voulaient nous offrir plein de machins touristiques. Nous avons alors brièvement fait la queue pour accéder à la fameuse Place Saint-Pierre de Rome, dont les entrées devaient toutes passer par des passerelles de sécurité, où l’on détectait si l’on avait du métal sur soi et où l’on demandait également d’ouvrir les sacs ; le Pape est bien protégé. Puis, nous sommes arrivés sur la grande place et avons fait la queue pour entrer dans la basilique éponyme ; j’avais noué mon écharpe autour de ma tête pour la recouvrir de l’ardent soleil italien. Cette nouvelle attente nous a permis de bien observer la finesse monumentale de la Piazza San Pietro. Elle est évidemment très grande, de forme circulaire, pavée en gris foncé et entourée de quatre colonnades de pierre pâle, répondant à celles qui ornent la façade de la basilique, comme le font la multiplicité de sculptures de saints juchés sur ces dernières. Au centre, il y a deux fontaines, symétriquement disposées ; encore au centre, vers le haut, il y a un obélisque, vestige du règne de l’empereur Constantin, au temps de l’ancienne basilique, c’est-à-dire vers les années 300. La construction de la basilique actuelle a commencé vers les années 500 pour se terminer quelque 120 années plus tard ; elle a été voulue comme le monument représentant la chrétienté, ce qui explique à quel point la grandeur sublime qu’elle dégage. L’extérieur rappelle un temple grec en ce que les architectures de la Renaissance puisaient leur inspiration dans les modèles antiques – les principaux concepteurs de cet édifice sont Michel-Ange, Bramante et Le Bernin : colonnes corinthiennes, chapiteau au-dessus de l’entrée centrale et dôme, bleu pâle, strié de blanc et surmonté d’une croix. Le grand nombre de lignes verticales de cette devanture, en plus de celles des colonnes qui forment l’enceinte, octroyaient à ce paysage un équilibre rigide, symbole de la force du pouvoir religieux. À ce sujet, j’ai vu de loin un monsieur en blanc, dont le sourire était agrandi sur un écran géant, qui s’est révélé être Benoît XVI : puisque nous avons visité Saint-Pierre de Rome un mercredi, nous avons eu droit à l’audience papale, prononcée en italien et en espagnol ce jour-là. D’ailleurs, nous avons pu pénétrer la basilique lorsque cette sortie du pape fut terminée et son intérieur était aussi époustouflant que ce que le dehors nous avait donné à voir. Si le Royaume de Dieu existe, j’espère qu’il ressemble à cet espace en forme de croix somptueusement décoré, gros de cinq nefs, d’autant plus immense qu’avec son dôme, sa hauteur atteint environ 150 mètres – impossible de cadrer cette expérience dans une photographie. Si j’avais été émerveillée à Lyon par Fourvière, ce nouveau lieu sacré que je visitais n’avait rien à voir, avec ses sculptures, par exemple, dont La Piéta en marbre de Michel-Ange, représentant la vierge Marie en douleur après de Jésus descendu de la croix. Sinon, l’intérieur de la basilique est de style baroque, esthétique caractérisée par la surcharge de ses ornements et par une recherche du mouvement ; Saint-Pierre de Rome ne souffre par contre d’aucun trompe-l’œil. La pièce-clé du décor était le baldaquin en bronze de l’autel central, dont les colonnes sinueuses soutenaient un dais habillé de feuilles d’achantes. Pour le reste – je sens ici que les mots ne suffisent pas à la description –, des motifs dorés partout, des voûtes resplendissantes de leur bleu céleste et de leurs peintures d’anges et de saints et un plancher fait de fines mosaïques. Au final, grâce, entre autres, aux immenses piliers qui soutenaient cette surcharge visuelle, aucune sensation d’étouffement ne nous importunait, tant la place s’avère ordonnée et aérée : il ne reste qu’à vivre l’émerveillement et le sentiment d’une présence tout à fait transcendante.

La fin de notre parcours dans le pays de l’Église catholique a fait durer la joie, car nous sommes allés dans les Musées du Vatican. Il y avait véritablement des kilomètres de salles et de couloirs à visiter, tout aussi magnifiquement décorés les uns que les autres, soit par des toiles représentant des scènes religieuses, soit par des cartes géographiques anciennes, etc. Dans la Pinacothèque, j’ai vu, dans la pénombre qui préservait les couleurs de cette fragile œuvre, La Cène de Léonard de Vinci en fresque, devant laquelle je me suis longuement attardée, muette ; j’ai contemplé l’intérieur de la chapelle Sixtine, l’œuvre de Michel-Ange qui contient, entre autres, la fameuse Création de l’homme ; enfin, nous nous sommes arrêtés dans la salle de Raphaël et j’ai pu y voir l’incontournable École d’Athènes. Habituellement, l’art figuratif ne m’interpellait pas trop. Même, avec mes cours d’histoire de l’art et d’esthétique, j’avais presque développé à son égard un certain désintéressement, comme si c’était seulement un art de la reproduction, n’impliquant pas de créativité ni de recherche formelle, en quelque sorte, les artistes étant emprisonnés dans leur préjugé objectiviste. Pourtant, clouée sur place devant nombre de toiles, je ne pouvais plus envisager une telle stérilité à l’égard de l’art d’inspiration classique de la Renaissance. En effet, comme le disait M. Thélot, le grand art transmet des émotions. Et ces chefs-d’œuvre de peinture m’en ont mis plein la vue avec leur accomplissement coloré de beauté narrative. À Lyon, Giulia m’avait dit, à ma grande incompréhension, qu’elle n’avait pas beaucoup aimé l’exposition d’art abstrait « Repartir à zéro » : encore une fois, je n’avais pas imaginé en quoi être d’origine italienne pouvait influencer les critères de jugement esthétique. Comme si ce n’était pas assez, à la suite de ces œuvres géniales, nous avons croisé plus loin, Le Penseur de Rodin au tournant d’un couloir ; encore, une toile de Braque représentant deux oiseaux blancs, dans la collection d’art moderne religieux. C’est ainsi dire qu’à la fin de la journée, j’étais saturée de toute cette magnificence visuelle et spirituelle. Je ne sais pas si c’est l’œuvre d’un conditionnement socioculturel, débuté à l’école primaire, que d’envisager l’existence possible de Dieu et de la charité de Jésus-Christ, mais cette visite du Vatican m’a profondément émue, alors que Yuta, lui, prenait des photos par les fenêtres, pour les rares photos qu’il a prises.

Mais la beauté de Rome n’est pas exclusive à son cœur religieux, c’est carrément un musée au quotidien envers lequel j’imagine mal devenir habituée, désensibilisée. Toutes ses rues sont pavées, les immeubles de couleur, les fenêtres encadrées par des volets à petites lattes. Le lierre est en santé, d’un vert riche, ponctuant de vie les petites ruelles secrètes et les cul-de-sac, où l’on voit, quelques fois, des icônes religieuses.. Ses places sont toujours bondées, quelques déchets collaborent au désordre et les fontaines sont actives, l’eau jaillissant souvent à travers diverses sculptures mythologiques – d’autres points d’eau, plus petits, servent aux ravitaillements en eau potable des passants – à la Fontaine de Trévi ou à la baroque Piazza Navona, par exemple. Sur cette place vers laquelle nous avions progressé après notre sortie de la cité du Vatican, il y avait une plaque d’égouts, je crois, sur laquelle il était écrit « Illuminazione generale » ; j’ai vérifié et « illuminazione » signifie, en italien, à la fois « éclairage » et « illumination » à la fois, dans son sens plus abstrait. L’appellation devait désigner le nom de la société publique d’électricité, mais, pour m’amuser, j’aimais mieux y lire le signe d’une splendeur vécue collectivement, tant j’étais éblouie, depuis le début du jour, par l’Italie. En fait, extérieurement, Rome a donné l’impression d’une beauté comparable à celle du Vieux-Lyon, sauf qu’elle s’étend à tout son grand centre-ville plutôt qu’à trois rues. Les Romains, pour leur part, sont évidemment tout aussi élégants que leur environnement, évoluant avec style sur leur motocyclette.

Le soleil se couchait, teintait la pierre pâle de sa chaleur et nous marchions encore dans la ville, comme avides d’en découvrir toujours plus sous le ciel d’un bleu d’une perfection fuyante. Nous avons traversé le Tevere bordé d’arbres, le fleuve qui serpente à travers la ville, en marchant sur un pont, d’aspect ancien et massif et nous sommes arrêtés quelques minutes pour vivre le paysage. Nous avons sinué en soirée sur la rive gauche du Tevere, dans le quartier de la via Trastevere que Yuta avait découvert dans les livres et soi-disant moins touristique. On se sentait, en effet, un peu dégagé de l’affluence, ce que nous appréciions beaucoup, parce que ça nous permettait d’encore mieux sentir le charme de Rome. À ce sujet, nous avons aperçu une ruelle au-dessus de laquelle il y avait une corde à linge qui reliait deux fenêtres situées vis-à-vis : beau comme dans un film, sauf que la vie, en sa qualité « réelle », presque mieux ! Nous avons trouvé un petit resto où j’ai mangé une pizza proscuitto e funghi et sommes revenus jusqu’à notre auberge, à pied et avec le plan à la main, dans la Rome nocturne.

Le lendemain, devant faire vite, nous nous sommes attaqués à un autre monument de Rome, c’est-à-dire son Colisée et tout son quartier antique. Nous avons bu un caffè serré – délicieux ! – à proximité pour mieux apprécier ensuite ce gigantesque vestige, qui témoigne du certain pouvoir d’éternité des hommes. Nous ne sommes pas entrés à l’intérieur, car, évidemment, il y avait une interminable queue, même si nous n’étions pas en saison particulièrement touristique, et parce que ce Coliseum suffit en lui-même – avec les plaques à portée éducatives qui l’entourent. Aussi le voyage se justifiait-il seulement en scrutant le ciel à travers les arcs et multiples ouvertures de cet amphithéâtre, imaginant le temps de Jules César, la grandeur pourtant révolue de l’Empire Romain. Bien qu’ayant subi une certaine dégradation, ce travail d’architecture était impressionnant dans sa capacité à survivre à la rudesse impitoyable du temps. D’ailleurs, si l’Arc Titus s’élevait encore triomphant, la périphérie du Colisée était jonchée de ruines diverses : des morceaux de ce monument lui-même, des tronçons de colonnes encore cannelées mais anonymes et des fondations sur lesquelles plus rien ne s’élève. C’était beau et triste sous le ciel gris, le tout entremêlé de vifs coquelicots, si bien qu’encore une fois, je me retrouvais dans une expérience du sublime, à savoir vivre une nostalgie à contempler ce qui n’existera plus jamais. Mais ça n’intéressait pas la majorité des gens, occupés à consommer le Beau et à se bousculer : tellement vouloir voir pour ne plus rien voir du tout. Comme lorsqu’ils prenaient des photos avec flash dans la cappella Sistina, ce qui dégradera à vitesse exponentielle les couleurs des œuvres, ou à se dépasser dans la queue lorsqu’on attendait pour entrer dans Saint-Pierre de Rome, alors que la moindre personne civilisée – sans être croyante – sait mettre son égoïsme de côté quand il le faut.

Nous avons ensuite sinué jusqu’à la Piazza del Campidoglio, qui accueille le Palais du Sénateur et qui est pavée de dalles formant le tracé de divers losanges en gris pâle à travers le reste de gris presque noir. Je ne procède pas d’une description minutieuse de cette place d’une esthétique magnifiquement équilibrée, me contentant de dire qu’elle a été conçue par Michel-Ange elle aussi – Google pourra combler les lacunes de la mémoire. Retournant vers le centre, nous avons également visité le Panthéon, ce temple religieux construit vers l’an 1 avant Jésus-Christ, originairement destiné à la célébration des divinités antiques : son extérieur est standard, les longues colonnes soutenant un chapiteau, mais l’intérieur m’a surprise, en ce qu’il est entièrement circulaire, enveloppant.

Au hasard des rues, Yuta et moi avons trouvé une trattoria au fond d’un cul-de-sac – comme dans le Petit-Champlain, la Trattoria San Angelo –, avec des parasols de couleur, des murs de pierre et du lierre. Nous en avons profité pour manger, pour dix euros, environ, il primo piatti (le premier plat, car on dirait qu’ils ont toujours des menus à plusieurs services), c’est-à-dire la pasta italiana : Yuta a mangé des lasagnes et, moi, des linguines au pesto, un pesto goûteux et crémeux, agrémentées d’un parmesan au goût fort. Il va sans dire que c’était molto bene. À vrai dire,l’amour que Yuta et moi avons en commun pour la gastronomie italienne a pris une place importante dans notre voyage. Nous avons apprécié le café, bien sûr, puis la cioccolata calda (un chocolat chaud mais super épais et très chocolaté dans son goût) et, enfin, le gelato, cette glace italienne qui fait rêver la terre entière. Ayant fouillé dans un guide de voyage italien sur Rome dans une librairie, j’ai trouvé l’adresse d’un des meilleurs glaciers de la ville, Giolitti, que nous sommes allés tester par la même occasion, où j’ai choisi les saveurs de cioccolato et limone, ce que l’employé a approuvé par un « bene ! » Par la suite, Yuta et moi avons dégusté silencieusement, dans la rue quadrillée de pierres, notre bonheur épicurien, comme si les gelati concrétisaient l’apogée de la dolce vita.

Ce furent deux jours très brefs mais d’autant plus intenses avant d’aller prendre le train de nuit vers Milan. Nous avons beaucoup marché, tant et si bien que je pense jamais n’avoir eu autant mal aux pieds : même après une bonne nuit de sommeil, je me réveillais avec ceux-ci toujours amollis, la dureté des pavés romains s’avérant sans merci. Néanmoins, nos longues promenades nous ont permis d’acquérir un panorama d’ensemble du centre-ville, imprégnés que nous étions des quartiers et de leurs essences diverses. Entre autres, nous avons été ravis de découvrir la via Margutta, une rue plus chic que les autres avec de multiples galeries d’art, ou des passages plus calmes où des enfants jouaient au ballon en criant : ces brefs moments nous ont permis de sentir davantage l’âme vivante de Rome, ce que l’incroyable densité de touristes et de patrimoine historique rend plus difficile. Nous sommes partis dans le crépuscule et, du point surélevé où nous étions, sur la Piazza della Repubblica, nous voyions le dôme de Saint-Pierre de Rome, éclatant dans son lointain azur. Lorsque nous étions dans l’avion vers Rome, un Italien – qui avait mal aux oreilles comme moi en atterrissant – s’était exclamé « que magnifico ! » devant le coucher de soleil qu’on pouvait voir du hublot ; j’ai pensé que cette manifestation de la nature se révélait presque banale devant la beauté incroyable de l’homo faber que Rome nous a donnée à voir.