mercredi 25 mars
L’été est arrivé et reparti, mais le printemps demeure. La semaine passée, à chaque jour, le ciel était d’un bleu parfait et le soleil aveuglant, c’était mon nouveau réveil matin ; je n’aurais jamais cru vivre ça à Lyon un jour. Cette lumière radieuse a été accompagnée d’une chaleur de circonstance, tellement que c’était de quoi se découvrir d’un fil ou deux – ça ne rime pas encore, c’est pourquoi j’ai osé… Les berges du Rhône, où des promenades et des terrasses sous forme d’escaliers ont été aménagées, constituent désormais quelques kilomètres de bonheur certain pour se faire chauffer par les rayons du soleil printanier. Jeudi, Élise et moi avons succombé à cet enthousiasme estival et avons acheté des glaces, elle aux framboises, moi au chocolat, en déambulant sur la rue de la République – c’est le printemps pour tout le monde, j’ai même vu juste à temps un pickpocket qui avait la main dans la sacoche d’Élise à la sortie du métro Sans souci… Maintenant, la température est redescendue à un niveau plus normal, mais c’est quand même beaucoup plus chaud qu’à Québec à ce moment de l’année. Bien que ce soit franchement agréable, ça me tord parfois le cœur, car ce retour du beau temps signifie que j’ai vraiment manqué l’hiver, que je ne verrai pas de vrais flocons ni sentirai ma peau rougir de froid. Ici, l’hiver a été gris et morose, avec de la pluie qui n’évoquait que ma profonde nostalgie de la neige. Du coup, j’ai l’impression d’être dépossédée, malgré ce soleil nouveau qui voudrait me faire sourire de la façon la plus entière possible. Comme écrivait Louis-Jean Thibault – oui, encore lui, pourquoi je n’ai pas apporté son recueil ? –, « le moi est une question de pente et de climat ». Il me semble que je comprends mieux ce que ça veut dire, désormais, je pense que je ne pourrai jamais vraiment appartenir au climat lyonnais et à sa douceur permanente.
Cependant, le beau temps nous invite au moins à bouger. C’est pourquoi, dimanche de la semaine passée, profitant des voitures de Félix et Léo, quelques amis et moi nous sommes rendus dans une des banlieues cossues du nord-ouest de Lyon, Saint-Romain au Mont d’Or ; nous en avons visité la mauvaise conscience, soit la Demeure du chaos, concept élaboré par Thierry Erckmann. Cet étonnant site, au relief inégal, comporte une multitude de débris – faux cadavres, piles d’autos écrasées, bidons vides, pièces de métal – qui entourent une maison couverte de graffitis de représentations diverses, comme des têtes de mort. Il y avait aussi quelques citations de Ben Vautier qui m’ont tout de suite attendrie, comme celle qui dit que « la fin du monde approche ». En effet, l’ambiance visuelle de cette œuvre géante, marquée par le noir, le blanc et le rouge, évoque une espèce de matérialisation postmoderne de l’apocalypse. Une peur sournoise nous envahissait. On l’avait fait exprès en affichant à l’entrée, en plus du reste, que les créateurs n’étaient pas responsables des blessures causées – c’était pour le principe, car il n’y avait rien de réellement dangereux ou presque. Plus précisément, les chocs étaient d’ordre émotif : un petit garçon a lancé à Lysandre et moi un regard plein d’une incompréhension douloureuse lorsqu’il a remarqué qu’il y avait un corps écrasé sous une voiture. Il va sans dire que les créateurs cherchent à provoquer ceux qui osent pénétrer cet endroit, sans doute trop pour les curieux encore innocents. Néanmoins, pour les grands enfants, je pense que cela convient, parce que la Demeure du chaos est un projet intéressant dans sa subversion et légitime dans son désir de faire réfléchir les gens sur l’art et leur mode de vie. Entre autres, j’ai pensé que cette entreprise se rattachait à celle du mouvement français de la décroissance, un anti-capitalisme qui vise à ralentir la productivité et la consommation à la fois, d’où le graffiti suivant : « il faudrait huit planètes pour que la population mondiale vive comme les occidentaux ! » C’est une problématique d’importance, d’autant plus que la crise économique devrait nous y rendre plus sensibles. En tout cas, plusieurs habitants de la municipalité et la mairie elle-même ne sont pas réceptifs à cette volonté, certes assez brutale, d’éveiller les consciences, puisque, depuis près de dix ans, les autorités menacent de détruire toutes les installations, malgré les pétitions importantes pour sa sauvegarde. Pour ma part, j’ai trouvé que la Demeure du chaos avait un quelque chose de judicieusement comique en ce qu’elle force l’antithèse avec la périphérie huppée dans laquelle elle siège. J’en retiendrai, en bref, un refus total du confort matériel et idéologique, ce qui n’est pas tant rafraîchissant que nécessaire, parfois. Toute stimulante a été ladite visite, je dois dire que j’ai retrouvé avec une certaine tendresse le calme ordonné de la nature lorsque nous avons fait un bref arrêt, sur le retour, à l’île de Barbe, une parcelle de terre cernée par la Saône. Nous avons simplement marché et Lysandre et moi traînions à l’arrière, emplies de l’odeur de la verdure et de la lumière déclinante. Ah, les Québécoises et les espaces naturels ; parfois, même, nos amis se moquent gentiment de nous à ce sujet.
En ville, toutes les forces renaissent avec la venue du printemps : les magnolias sont en fleur et les manifestations se multiplient contre la réforme du milieu de la recherche universitaire. M. Auclerc, mon prof le plus activiste, je crois, avec M. Bonnet, nous avait invités à y participer et j’ai répondu à l’appel il y a une semaine, mardi passé. L’activité consistait à faire une chaîne humaine sur le bord du Rhône, de façon à en longer la plus grande distance possible pour en acquérir le plus de visibilité également. J’ai trouvé que l’idée était bonne et j’étais fière de participer à cet intelligent symbole de solidarité – les enseignants chercheurs doivent prouver qu’ils ont une créativité digne d’être défendue. L’initiative a assez bien fonctionné, nous nous sommes tenus par les mains du pont Galléni jusqu’au pont Morand, ce qui constitue une distance de près de trois kilomètres. J’étais allée toute seule me fondre à la masse – Élise et Lysandre avaient leur cours d’histoire de l’art et je n’avais communiqué avec personne d’autre –, mais j’ai construit une amitié de passage avec Tiffany, une fille de Lyon 2 en études anglaises. Elle était sympathique, mais nous n’avons pas, bien sûr, échangé nos coordonnées, alors je ne la reverrai sans doute jamais. Néanmoins, grâce à cette rencontre presque utilitaire, pendant les moments où nous scandions « Lyon un, Lyon deux, Lyon trois, Sar-ko zé-ro ! », j’ai même pu me sentir intégrée à la microsociété française.
En participant à cette manifestation, j’ai eu le désir de dépasser la tension entre le fait d’aller en cours – prioriser l’amour de la littérature – ou faire grève et tout le reste. Pour moi, il ne devrait pas y avoir là d’antinomie et c’est elle que j’ai tenté d’abolir. En fait, peut-être que la pression que je sens possède un quelque chose d’imaginaire, mais c’est quand même ce sentiment qui m’étreint désagréablement lorsque je passe du côté de Lyon 2 (nos pavillons communiquent), où les étudiants distribuent des tracts, barrent les corridors avec des chaises et font des gros yeux à ceux qui semblent vaquer à des occupations plutôt personnelles. Ce n’est pas que je suis contre leurs revendications, au contraire, mais je ne pense pas non plus que les absences aux cours – les profs ne comptabilisent pas les absences en jour de grève déclarée – puissent vraiment changer quelque chose. Solution facile mais de tout de même admissible de M. Thélot : la littérature est une grève perpétuelle du monde. Je ne sais pas si c’est vraiment lié au cas précédent, mais Lyon 3, je l’ai déjà dit, est une fac marquée par sa pensée de droite. À ce sujet, M. Pinchard, un prof de philo que j’avais apprécié en conférence à l’Université Laval l’an passé et qui enseigne, entre autres, l’esthétique à Lyon, ne fait pas la grève non plus ; Giulia m’a dit qu’il était d’extrême droite. Je dois dire que de telles positions politiques me surprennent toujours, en ce qu’elles me semblent si distanciées d’un souci de Bien universel que je juge capital dans toutes les sphères de la vie humaine. Pourtant, cette dualité gauche / droite témoigne bien du combat interne que vit depuis longtemps la France, celui entre les royalistes et les révolutionnaires, par exemple. Encore une fois, mon image de la France était trop romantique : ce n’est pas chacun qui croit en la liberté, l’égalité et la fraternité.
Pendant le cours de Rimbaud, en parlant du dégoût de ce créateur pour la poésie établie et bienséante, M. Thélot s’est permis une légère digression à propos du Printemps des poètes qui s’est déroulé à Lyon. J’en étais heureuse, car j’allais pouvoir avoir son point de vue sur la chose – et je n’ai pas adhéré à son opinion, j’avais enfin hâte que ça arrive. Or, je ne sais pas si c’était plutôt Rimbaud dans sa « Lettre au voyant » ou le prof lui-même, mais ça m’est égal, car ça m’a permis de dialectiser ma pensée et de la fortifier. Le Printemps des poètes, si j’ai bien compris, serait une chose horrible en ce qu’elle est intégrée et soutenue par une structure sociale et que, du coup, elle ne choque rien ni invente. Ainsi, on supposerait une espèce d’aristocratie de l’art qui elle se réserverait à l’avant-garde, à « la poésie objective ». Cela pour dire que je n’étais pas nécessairement en accord avec le fait que la poésie soit mauvaise parce qu’elle devienne un objet d’intérêt populaire. Sans penser que j’aurais à m’en expliquer par la suite, j’ai écrit dans mon entrée précédente de journal que « ce n’était rien de très extraordinaire, mais j’étais quand même heureuse de participer à cette manifestation de l’intime dans un espace public. » Peu importe, je veux bien prôner une démocratisation de la poésie, puisque dans « la nouvelle harmonie » des hommes en marche de Rimbaud, il faudrait sans doute que tous soient sensibles à un usage le moindrement esthétique du langage – et de la vie.
Malgré ce commentaire de M. Thélot qui m’avait fait, pour le moins, dresser les poils de bras, le cours de Civilisation et culture du XIXe siècle que nous avons eu avec lui en fin de journée a su me redonner tout mon enthousiasme initial et même encore davantage, peut-être. En fait, cette séance était consacrée au visionnage de différentes toiles qui concrétisaient le concept de Sublime – c’est un au-delà des choses qui nous ravit, nous enthousiasme ; du point de vue rhétorique, c’est l’au-delà du persuasif, du convaincant ; du point de vue esthétique, c’est l’au-delà du beau ; du point de vue philosophique, c’est l’au-delà du vrai. Tout cela me donne envie de lire la troisième critique de Kant, Critique de la faculté de juger, car nous en avons parlé en classe. Avant-hier, donc, nous avons d’abord observé des œuvres de Poussin, de Courbet et essentiellement d’autres peintres français que je ne connaissais pas. Une des toiles de Courbet, représentant une vague dévorante, illustrait clairement le Sublime : l’œil était immergé dans deux infinis qui le dépassent, soit le ciel et la mer. Et si l’on regardait encore davantage, ces deux immenses masses évoquaient la poétique d’une composition abstraite, sans plus de ressemblance aucune avec le réel. Je ne me souviens plus quelle a été la transition du prof, mais nous avons ensuite parlé de la photographie, cet art en apparence le moins sublime, seulement mimétique. Pourtant, parce qu’il imprime un moment révolu – tout ce qu’on prend en photo n’existe plus jamais pareillement ensuite – sur une pellicule photosensible, parce qu’il témoigne d’une considération du passé et de l’impitoyable action destructrice du temps, il acquiert incidemment un caractère sublime. Ce développement a permis à M. Thélot d’enchaîner sur Yves Klein – il y avait pas de diapositives associées, c’était seulement un élan du cœur non prévu duquel le prof a voulu nous entretenir, sans avoir de notes pour soutenir son exposé, bien sûr, comme très souvent. En guise d’introduction, il a parlé du sublime bleu Klein, ce bleu d’outre-mer très intense, un au-delà du bleu en quelque sorte immatériel, dont l’artiste a dégagé plusieurs toiles monochromes ; je l’avais découvert à Pompidou lorsque j’étais venue en France en hiver 2007. Puis, il a évoqué les anthropométries de Klein (des empruntes dudit bleu laissées par des corps d’hommes et de femmes qui se sont appuyés sur une toile blanche) pour en dégager le même caractère sublime que la photographie, en ce que toutes deux elles témoignent d’une présence passée.
Puis, nous avons repris le fil de la projection des images et avons ainsi transité vers Rothko, ce superbe peintre américain de l’abstraction lyrique – j’en avais vu de vrais pendant l’exposition Repartir à zéro ! Les toiles pour lesquelles nous le connaissons sont des larges aplats de couleur, constituant une manifestation ultime de l’informe, de l’invisible, c’est-à-dire de l’émotivité pure. Une citation de Rothko lui-même, que j’ai retrouvée dans un document que j’avais pris au musée, explique brillamment le Sublime que sous-tendent ses productions : « un tableau doit être une révélation, la résolution inattendue et sans précédent d’un besoin éternellement familier. » Il me semble qu’à la lumière du cours de M. Thélot, je comprends mieux ce que cette phrase signifie. Une élève a levé la main pour signaler, avec une certaine retenue, qu’elle comprenait mal quel mérite on pouvait attribuer à Rothko en ce que les compétences techniques requises par les toiles que nous avons regardées sont celles de sa jeune sœur de quatre ans – la question fatale qui n’a évidemment pas su démonter M. Thélot. Avec un discernement respectueux, il a répondu que ce type d’art demande un certain affinement du regard, exercice qui peut demander un travail de plusieurs années d’observation et de promenades au musée ; pour ma part, je pense que ce sont mes cours d’histoire de l’art du cégep qui ont effectué ce travail préliminaire, je suis bien consciente de ma chance. Enfin, il a souligné que l’art de Rothko, avec ses grandes étendues lumineuses, celles carrément sombres et ses subtiles variations internes, est du grand art en ce qu’il a la qualité de porter à la reconsidération de la nature de l’art et de l’instrumentalisation des couleurs, des formes. À la défense de l’art dit abstrait, j’ajouterais à cela un commentaire de M. Wunenberger, mon prof d’Esthétique qui est le doyen de la Faculté de philosophie. Ce dernier a mentionné que l’art abstrait porte un nom fautif, car, selon l’étymologie latine du verbe « abstraire », son qualificatif voudrait signifier « qui sépare », alors que ce style pictural a un tout autre projet, celui de retrouver la matérialité pure, la lumière, la couleur, la forme, commune à toute perception visuelle du réel et autrement disséminée à travers les divers objets de la peinture figurative.
M. Thélot n’a généralement pas de difficulté à maintenir son autorité en classe, mais il me semblait que tous étaient particulièrement attentifs ce jour-là, même s’il se faisait tard dans la journée en raison de l’heure de cours que nous rattrapions. Une symbiose s’était lentement tissée entre l’auditoire et le maître, si bien que, le prof s’avouant fatigué et paraissant à court de mots, nous demandant si nous avions des questions, un jeune homme a levé sa main : il a demandé si le poète, aujourd’hui, se devait de s’exercer la main en écrivant selon les austères formes des grands poètes passés ou s’il devait plutôt y aller de bon gré, dans un style libre. On pouvait accorder à l’élève la volonté louable de faire un parallèle avec la brève réflexion sur la tradition et de la modernité que nous avions eue à propos de la peinture, mais il m’a semblé que le but était d’avoir la vision de M. Thélot sur cette chose d’ordre personnel mais essentiel à la fois, comme si cet enseignant détenait la clé de toutes les énigmes du monde – l’effet du charisme, sans doute. Peu importe, j’étais agréablement surprise, ce cours simplement étonnant abordait soudainement tous les sujets qui, moi aussi, me tenaient intimement à cœur ; j’avais le sentiment d’être en train de vivre un moment important de ma vie, comme lorsque j’avais parlé avec Hélène Dorion. Or, M. Thélot a octroyé un état particulier à la poésie, en ce qu’elle est dotée d’un caractère immédiat. Si le pianiste ne fait pas ses gammes avant d’interpréter n’importe quelle mélodie, cela transparaîtra par la suite dans un manque de maîtrise et d’harmonie ; en poésie contemporaine, plusieurs grands créateurs, comme Yves Bonnefoy, sont des monstres d’histoire littéraire, mais, simplement, les formes strictement anciennes sont dépassées. La poésie est une activité du désir – Rimbaud ! – et elle ne se permet pas d’attendre. Du coup, notre gourou d’un jour en a profité pour évoquer le recueil de Jaccottet au passage, intitulé L’ignorant, ce mode d’existence qui confère à tout poète sa vraie qualité, puisque, être poète, ça ne s’apprend pas. C’est pourquoi M. Thélot en a profité pour nous raconter la touchante petite histoire d’un peintre qu’il connaît : cet artiste visuel s’était fait mettre dehors d’une école d’art parce que ses productions ne convenaient pas à l’institution, mais ça lui était égal, car, école ou pas, il savait qu’il était peintre, simplement, c’était sa destinée.
Le cours s’est conclu ainsi. Cette fin de journée venait de m’apporter beaucoup de matière à réflexion. Plus précisément, j’avais la tête grosse, saturée, au terme de cette extase intellectuelle et émotive aussi, je crois bien : cette séance en elle-même avait été sublime, j’avais été ravie en son sens propre, c’est-à-dire transportée. C’était comme lorsqu’on rêve à moitié éveillé et qu’on n’est pas sûr de comprendre la logique des événements qui, pourtant, apparaît sur le coup la plus harmonieuse du monde. Même si je sais que j’ai déjà vécu aussi des instants de haute voltige à Laval, de tels cours vont me manquer à Québec et c’est pourquoi j’ai pris tant de temps pour écrire celui-ci. C’est un moyen d’en oublier le moins possible et de le faire renaître à volonté, parce que je sais qu’il sera, comme d’autres séances, irremplaçable : la France est tellement imprégnée de beauté et de culture que ça suinte même dans la façon de vivre, de s’exprimer, d’enseigner.
Le mardi qui suivait a continué cette entreprise de l’enseignement sublime. En effet, hier, dans le cours de littérature contemporaine française avec M. Bonnet, nous avons abordé le chapitre de la poésie avec l’auteur Antoine Emaz, que j’ai été enchantée de découvrir. Nous étudions son recueil Caisse claire, une anthologie de ses poèmes écrits entre 1990 et 1997, publiée chez Points. C’est une écriture qui m’a fait penser aux silhouettes longilignes de Giacometti, en ce que ses mots me semblent témoigner d’un passage à une présence minimale dans la matière langagière. M. Bonnet a d’ailleurs comparé son processus de création à celui du sculpteur, en ce que tous les deux doivent effectuer un travail d’épuration pour en arriver à l’œuvre désirée. Chez Emaz, du coup, on lit un fin squelette d’émotions, articulé par des vertèbres de prose et de vers. Tout ce qu’il y a de plus fragile et d’essentiel en même temps, qui nécessite un certain temps d’approche. M. Bonnet l’avait compris, car nous avons eu droit à une petite présentation audio-visuelle pour nous introduire officiellement – hors de nos lectures de chevet – à Emaz : une présentation PowerPoint où défilaient quelques photos du poète mais surtout des vers photographiés directement dans un recueil coloré par une lumière orangée. Pendant que s’enchaînaient les diapositives, une musique alternative, une espèce de doux rock agrémenté de l’indescriptible musicalité de la voix de Thom Yorke (chanteur de Radiohead), nous plongeait dans un état de réceptivité poétique hors du commun. Cet effet commandé nous préparait seulement à une interruption de la musique pour que M. Bonnet lise les vers d’Emaz, ceux qui défilaient. Et ce prof a tellement le don de bien lire la littérature, que ce soit de la prose déjantée ou l’alexandrin le plus symétrique imaginable, que c’était un moment encore simplement génial : M. Bonnet rendait à Emaz toute la délicatesse douloureuse de ses mots. C’était véritablement un récital de poésie en plein milieu d’un cours pendant que, dehors, on voyait par la fenêtre la police nationale, les CRS, en habit anti-émeute, prête à repousser les manifestations somme toute assez paisibles de Lyon 2 ; le contraste était drôle et j’avais l’impression, pendant quelques instants, que la poésie pourrait avoir raison, un jour, de tous ces non-sens.
Enfin, dans la continuité, ma journée s’est bien terminée, en plus, car je suis allée voir avec Élise et Lysandre, à l’opéra de Lyon, le ballet Giselle, considéré comme symbole du ballet romantique. Brièvement, l’histoire racontée est celle de l’amour déçu d’une jeune demoiselle de la campagne, éprise d’un garçon promis à une bourgeoise. Le décor s’est avéré très basique, constitué d’une toile de fond qui a succédé à une autre au moment de l’entracte ; elles évoquaient, dans un style bande dessinée, les parties du corps de la femme d’abord comme formes du paysage puis comme pièces d’une sorte de puzzle déconstruit. Ces images s’harmonisaient bien avec la danse au caractère tout autant actuel de la chorégraphie, qui mélangeait les pointés du ballet classique que je connaissais à des mouvements plus angulaires, plus modernes. Comme à propos de Roméo et Juliette, c’était suffisant pour m’éblouir et me fasciner devant tant de fraîche légèreté. J’avais envie, comme la danseuse-étoile, de virevolter sans aucune entrave, de n’être que pur élan, que pur transport.
les dernières lignes
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire