les dernières lignes

mardi 7 avril 2009

la dignité quotidienne

lundi 6 avril 2009

La semaine passée, M. Thélot nous a à nouveau montré des reproductions picturales illustrant le Sublime, cette fois-ci à partir de son ordinateur portable personnel – un Mac. Ce type d’activité de la part des profs offre toujours une possibilité de voyeurisme aux étudiants et j’avoue y avoir succombé. En effet, je n’ai pu m’empêcher de scruter les dossiers affichés sur son Bureau virtuel ; rien n’était intitulé « Poésie » ou « Écriture », mais il y en avait un qui s’appelait « Travail quotidien ». Peu importe de quel travail il s’agit, cela signifie bien l’application nécessaire à la réalisation de grandes choses ; à Québec, M. Dumont, dans le cours d’Écriture de l’essai, parlait de l’importance du caractère journalier de l’écriture diariste, qui permet de recueillir de vives impressions et de les accumuler, fructifiant. Ah, les grands de ce monde que j’admire tant… Parfois, c’est nouveau, j’ai l’intuition que je pourrais réaliser moi aussi quelque chose de bien et ça me fait me tenir droite, dans l’écriture et dans le reste. Du coup, quand je pense maintenant au dossier « Travail quotidien », j’ai envie de me donner les moyens de mes ambitions et, pour l’instant, j’écris avec un certain souci esthétique ces quelques lignes de journal.

Mais ce n’est pas toujours facile de garder confiance en la vie, en l’existence : quelques fois, tout apparaît futile, d’autant plus que, comme le dit Pascal dans ses Pensées, « la fin sera sanglante ». Autrement dit, la seule certitude que nous avons à la naissance, c’est celle que nous allons mourir. À quoi bon le reste, atteindre la justice, la vérité ? À propos de ce genre de désespoir latent, j’ai bien aimé Le Square de Marguerite Duras, un de ses premiers écrits, assez personnel : c’est un long dialogue entre un homme et une jeune femme qui se rencontrent par hasard dans un espace public et qui se racontent la médiocrité de leur existence, lui qui est vendeur itinérant et elle qui est bonne à tout faire. Je l’ai lu dans le cadre du TD sur Blanchot et M. Mattussi semblait lui aussi touché par ces personnages : avec une gravité presque joyeuse, il disait que, puisque les dialogues ne sont basés que l’essentiel, n’ayant quasiment aucune qualité référentielle, il reste peu de choses. D’où l’épuration déstabilisante de la prose de Duras. Il a renchéri en mentionnant que ce malaise de vivre accompagnait tout être, cela avec une spontanéité et une insouciance telle qu’on aurait dit qu’il parlait de lui. J’étais triste, prise de pitié, je savais qu’il avait raison ; et il maîtrisait encore moins que d’habitude le brouhaha de la classe ce jour-là. D’ailleurs, il ne porte pas de jonc à l’annulaire – que cela ne veuille rien dire ou tout dire. En tout cas, j’ai souvent l’impression de comprendre la vie à l’aide des livres, comme s’ils lui insufflaient sa propre cohérence, son intelligibilité. Ça doit être pour ça que j’étudie en littérature.

La littérature et son caractère salvateur : le poète que nous voyons avec M. Bonnet, Antoine Emaz, parle d’une morale de l’écriture, celle de se tenir droit dans la confusion du monde… Même si vivre de façon sereine, à certains moments, relève du défi, parce qu’on n’arrive pas à se connaître, parce qu’on n’arrive pas vraiment à connaître l’extérieur non plus – le problème du Loup des steppes. M. Bonnet disait bien que la poésie d’avance n’est pas vendeuse, d’autant plus que celle d’Emaz gratte nos plaies existentielles et qu’elle nous fait sentir le vide. D’ailleurs, tout le monde avait peur quand ce prof nous a montré des photos du poète : un homme vieilli, presque chauve, avec des cernes indescriptibles qui trahissaient tout effort de sourire. Mais puisque chacun se doit de maintenir sa propre dignité humaine, il faut s’efforcer de donner sens à ce qu’on décide de faire.

C’est pourquoi, jeudi dernier, Lysandre et moi sommes allées participer à la manifestation devenue hebdomadaire contre les réformes du milieu de l’éducation, tous niveaux confondus, de la maternelle à l’université. Même si, avec Giulia, nous avions déjà pensé que nous avions encore le cœur de descendre dans les rues s’user les pieds même si on ne pense pas réellement que les choses puissent changer, l’enthousiasme de la foule réunie – « au clair de la lune, mon petit Darcos… » –, l’ambiance sonore que les étudiants en musique de Lyon 2 produisait donnaient à penser, pendant une somme d’instants, que nous avions encore le pouvoir de quelque chose. Dans la mesure où je suis au courant de quelque chose – je trouve ça difficile d’être toujours bien informée –, je m’intéresse à ce qui concerne les universités. Pour l’instant, le recul effectué par le gouvernement n’est pas énorme : Xavier Darcos, ministre de l’éducation, a annoncé à la fin du mois de mars que la réforme des concours d’enseignement sera repoussée d’un an – au fond, ce n’est qu’une application retardée de la loi LRU, acronyme signifiant « libertés et responsabilités des universités ». Cette loi veut que les universités atteignent l’autonomie budgétaire, ce qui signifie, entre autres, des coupures dans le milieu de la recherche, tant dans les fonds alloués que le nombre d’enseignants-chercheurs eux-mêmes. L’éducation ne sera jamais pour moi une marchandise, ni pour beaucoup d’autres gens, d’ailleurs, ce que j’ai constaté pendant cette manifestation. Bien que je ne vivrai jamais les conséquences de cette réforme française, si elle a véritablement lieu, je crois qu’un tel enjeu est d’intérêt universel, d’où le fait que je participe au mécontentement général et que j’adopte ce cogito parodique que j’ai vu sur des affiches faites maison : « je pense donc je nuis ».

Ce dernier jeudi m’a donné à voir et sentir une autre forme de désolation sociale. Je ne sais pas pour quelle raison, mais, jeudi matin, M. Mattussi n’était pas là – ordinairement, il n’a pas fait la grève, alors il a peut-être eu un souci d’un autre ordre. Cette absence m’a donc permis de rentrer tranquillement à pied chez moi. Sur mon chemin, j’ai croisé une dame d’origine visiblement arabe qui promenait son enfant dans une poussette. Ils étaient tous les deux habillés avec la douce laideur de la pauvreté et l’enfant avait un revolver de plastique dans les mains ; malgré tout, la femme se tenait droite et donnait à son ménage ambulant une faible aura de fierté, image de toute la dignité que le monde puisse encore lui offrir. Nous attendions toutes deux une traverse piétons et elle m’a demandé, dans un français auquel je comprenais à peu près la moitié de ce qu’elle me disait, si j’avais de la nourriture, « des spaghettis », ou des tickets restau. Je l’ai lui ai dit que non, que j’étais désolée, et, sans colère de sa part, elle m’a dit que c’était parce que le petit n’avait pas mangé. Et je la croyais, malheureusement. Puis, j’ai pensé à lui donner un euro, mais je n’avais que des pièces de deux euros ; dans mon ébahissement confus, je ne lui ai rien donné au final, nos chemins se séparant. Pendant les instants qui ont suivi, je me suis sentie un monstre de cruauté et d’égoïsme. Mon instinct maternel était stimulé. Aussi suis-je trop sensible pour accepter que de telles injustices existent encore dans notre monde et qu’on y adhère avec une indifférence crasse.

Ma participation aux Assises Internationales du Roman me conscientise d’ailleurs à la cause des immigrés : je lis Bilal sur la route des clandestins de Fabrizio Gatti, un journaliste italien qui choisit cette fois de raconter le fruit de ses recherches sous la forme romanesque, ce qui donne une espèce d’écriture naturaliste, à portée très réaliste et aux descriptions ahurissantes. En fait, il a décidé de se transformer en immigrant africain qui voudrait intégrer l’Europe pour comprendre le pourquoi et le comment de la chose. Ainsi, ce livre me fait voyager dans des climats d’une chaleur et sécheresse inouïes, où la vie est ralentie par des conditions matérielles déplorables et à la fois rendue supportable par les brefs instants de tendresse humaine qui transcendent le reste. Dès que Gatti engage la conversation avec les gens qu’il rencontre, au bout de trois phrases échangées, souvent, l’interlocuteur demande s’il veut l’amener en Europe avec lui : ça semble le seul espoir de plusieurs vies – c’est pourquoi, sans doute, la situation de la femme que j’ai croisée jeudi m’a encore plus fait mal au cœur, car la vie européenne n’est pas toujours si idéale pour tous. Vendredi, je suis allée à la préfecture pour qu’on notifie mon changement d’adresse sur mon titre de séjour : je m’y suis rendue assez tôt, pour éviter d’avoir à poireauter dans la queue. Le service n’était pas encore ouvert, les gens attendaient dehors, soit environ une vingtaine de personnes, généralement d’origine arabe et de tout âge, des enfants aux grands-parents. J’étais un peu déçue, car cela signifiait que ce serait long pour moi, mais non. Quand nous avons pu entrer à l’intérieur, pratiquement tout le monde s’est dirigé vers la section « Demande d’asile », ce qui signifie que ces individus n’ont pas de situation régularisée auprès du gouvernement – comme tous ceux qui rêvent de l’Europe chez Gatti et qui veulent seulement y entrer pour ne jamais en ressortir, ce en quoi ils sont bien en droit, selon moi.

Même si je décris ces situations avec le point de vue d’une fille qui fait partie de la nation dominante, d’autres moments me rappellent toujours à mon sentiment d’étrangère. Sur la table-ronde de la non fiction narrative, dans laquelle Gatti s’inscrit, je travaille avec un collègue de classe, Jean-Claude, qui est en chaise roulante. Il s’est moqué de mon accent en essayant de se l’approprier avec une exagération insupportable et parlant de Céline Dion et de caribou, comme tous les Français, à quelques exceptions près, font ; pourtant, je l’aurais cru plus sensible à ne pas rire de la différence en raison de son propre handicap. Moi, je n’avais plus envie d’en rire, parce que ça n’a jamais été drôle et que ma tolérance a une certaine limite. Je vais finir par penser que les Français sont condescendants : pas un snobisme de l’immédiat, seulement plus insidieux, une manière de penser qui nous regarde avec une certaine supériorité, comme lorsqu’on babille avec un enfant. Du coup, j’avais juste envie de retrouver la stabilité de mon monde connu, celui auquel j’appartiens véritablement, parce que, la littérature, je sais que je peux l’apprécier au Québec aussi, que Claude Paradis et Saint-Denys-Garneau n’aimaient pas voyager – même si je sais, après avoir évacué ma frustration du moment, que cette expérience constitue sans doute la chose la plus enrichissante que j’aie vécue jusqu’à présent. Et ce n’est pas une illusion que j’ai de parler le français, cette même langue employée ici en France – Caroline, ma coloc, approuve –, que les heures que j’ai passées dans la Grévisse en témoignent, alors qu’ici je vois des fautes partout. Néanmoins, l’automne prochain, je vais suivre le cours sur le Français en Amérique du Nord pour comprendre comment notre français a effectivement évolué autrement depuis la création de la Nouvelle-France et pour qu’au fond, j’accepte entièrement sa morphologie propre…

Il y a au moins mon petit groupe d’amis qui me fait sentir encore un peu chez moi en terre française. J’oscille ces jours-ci entre la distanciation et le rapprochement de cette identité lyonnaise, sans doute parce que je sens que la fin – cela m’apparaît toujours avec une clarté grandissante – approche. D’ailleurs, je n’ai plus envie de répondre systématiquement par la positive aux invitations à sortir ; parfois, mon mode de vie plus austère de Québec resurgit comme gage d’une sécurité stabilisante, mais j’essaie quand même de me secouer pour évacuer cette torpeur qui me guette – un renfermement sur moi qui n’est même pas fécond, je le sais. Or, je suis donc sortie chez Giulia, je suis allée prendre l’apéro sur les berges du Rhône, au coin de la Guillotière sous un soleil couchant, et je suis aussi allée fêter le départ de Jacques, le coloc d’Eva, qui part un an dans les Amériques. Ça faisait du bien de me retrouver, au fond, avec ces personnes qui apprécient ma compagnie et cela de façon réciproque. Les pigeons sur les berges profitent de l’allégresse printanière ; je ne sais pas si j’ai quelqu’un à courtiser pour ma part, mais je profite tout de même de ces moments éphémères – je crois que la vie ressemble à la nouvelle « Ulrica » de Borges – pour rire et danser sans penser à ce qui alourdit la vie. Pascal disait qu’on avait d’ailleurs raison de se divertir de notre condition humaine, si on en garde la conscience !

Il y a une semaine déjà, je suis allée avec Élise et Lysandre visiter Pérouges, somme de constructions humaines qui sont, celles-ci, marquées par la durabilité plutôt que la fugacité : cette municipalité à une demi-heure de train de Lyon est un village médiéval dont l’origine remonte vers le XIIe siècle, alors qu’il était une forteresse. Tout était en pierre, parfois grise, parfois multicolore ; le pavé était inégal, encore plus qu’à Lyon, et nos pieds s’en ressentaient ! C’était petit, alors nous avons vite fait le tour, mais ça s’est avéré tout de même agréable en raison de cette beauté historique à laquelle l’Europe nous habitue – et de cette galette de Pérouges, une pâte mince sur laquelle fige un sirop sucré. D’ailleurs, j’ai particulièrement aimé l’incroyable quantité de jardinières posées contre les fenêtres ainsi que les plusieurs plants de lierre grimpant, comme si, juxtaposés à la pierre, ils témoignent d’un entremêlement harmonieux du passé inusable et du présent fragile, encore soumis à la pluie et au beau temps. Avant de reprendre le train, nous avons marché un peu dans les alentours, dans la campagne et son air frais : nous en avons célébré la verdure ainsi que les moutons et les agneaux qui sommeillaient au soleil, dans leur enclos.

Hier, je suis allée au Musée des Beaux-Arts pour voir la nouvelle exposition temporaire, Juliette Récamier, muse et mécène. Cette dame d’origine lyonnaise, installée cependant essentiellement à Paris et soutenue par les finances de son mari, un riche banquier, a tenu d’importants salons de sociabilités et de rassemblement littéraire à la fin du XVIIIe et au XIXe siècles, prenant même tête contre Napoléon et son absolutisme. Elle était d’ailleurs une copine de Mme de Staël, celle qui a posé les bases du romantisme français dans son essai De l’Allemagne. L’exposition s’attardait donc à nous faire connaître cette dame, que nous pouvions découvrir, entre autres, à l’aide de plusieurs portraits et bustes que les artistes de son entourage ont réalisé. Souvent les reproductions de sa personne étaient idéalisées, ce qui laisse croire qu’elle était une starlette avant l’heure, soucieuse de l’image projetée et de son pouvoir. En effet, le parcours nous montrait plusieurs portraits aussi des prétendants qu’elle a eus, aussi célèbres que Benjamin Constant ou Chateaubriand, par exemple. Ce n’est pas surprenant que Chateaubriand, écrivain à la sensibilité préromantique, l’ait fait son amante, car elle avait l’air d’un vrai ange : des traits fins, des coiffures complexes mais élégantes et des robes toujours blanches qui révélait la gorge profonde dans un jeu de subtil de voiles transparents. En bref, une vraie beauté néo-classique de pure lumière. On aurait cru la déesse dans le poème « Aube » de Rimbaud.

3 commentaires:

de Voiry a dit…

La lumière n'est pas un choix. « Beauté oblige », intitulait sa conférence Thomas de Koninck...

C'est ça, le tragique. Beauté oblige malgré tout, malgré Rimbaud, malgré l'errance, malgré la folie, la désuétude du regard, les faux remparts qu'on érige contre le vide.

Très -beau- journal.

Julie a dit…

les obligations de la beauté. tout ce qui rend la vie supportable...

merci pour ta présence et tes mots qui trouvent toujours le juste chemin, malgré tout.

Sabine Garcia a dit…

Et oui ma belle Julie, les français sont insupportables de condescendance. Mais si cela peut te rassurer, être française au Québec n'est pas non plus facile tous les jours.