Après avoir étonnamment bien dormi dans le train de nuit en partance de la Roumanie, nous sommes arrivés le 13 avril, en matinée, à Budapest. Comme c’était un jour férié, le lundi de Pâques, la ville était extrêmement calme, ce dont Yuta et moi nous réjouissions, en plus d’avoir encore une température exceptionnelle pour ce temps-ci de l’année. Nous avons donc découvert cette capitale de la Hongrie dans un agréable bruissement urbain encore entremêlé de chants d’oiseaux moins forts qu’à Bucarest, cependant. Le panorama de Budapest, traversée par le Danube et sise au tiers sur une colline, nous a fait penser à celui de Lyon. Mais la comparaison s’arrête pratiquement à ce stade, car l’arrière-plan historique de la cité hongroise est nettement différent, cette dernière marquée par des années de domination ottomane puis autrichienne et par le communisme, en plus d’avoir été ravagée par la Seconde Guerre mondiale. Cela dit, c’est encore aujourd’hui à Budapest que se trouve la plus grande synagogue active d’Europe.
Yuta et moi avons commencé par visiter le quartier du Château de Buda, qui appartient au Patrimoine mondial de l’Unesco. Son Palais royal, trois fois détruit depuis son édification datant du Moyen-Âge, a été reconstruit à tout coup selon le style choisi par l’époque ; sa forme actuelle est celle d’une architecture classique, adoptée après la Seconde Guerre, constituée de divers blocs rectangulaires au-dessus desquels se surélève, au centre, un dôme vert pâle. Aujourd’hui, en raison des dommages subis au cours du XXe siècle, le Palais royal contient essentiellement des musées, dont la Galerie nationale hongroise. Nous n’y sommes pas entrés, mais j’en retiens en revanche la magnifique esplanade, elle-même un élégant agencement de fer forgé peint en noir et de murailles ajourées faites de pierres claires, en plus d’offrir une superbe vue de Budapest sous un ciel parfaitement bleu. Et nous n’étions visiblement pas les seuls émus par ce paysage, car il y avait, parmi les nombreux touristes, de nouveaux mariés décoiffés par le vent. Nous avons également sinué à travers les rues plus résidentielles du quartier du Château, peuplées de maisons colorées, dont les motifs illustraient l’influence baroque qui les caractérise, alors que leurs bases seraient issues de l’époque romaine ! Avant de redescendre dans la partie Pest de la ville, nous sommes allés voir l’Église Mathias, vestige de la monarchie en ce qu’elle a longtemps constitué le lieu de couronnement des rois hongrois. Parce qu’elle était en rénovation et que des échafauds et autres outils recouvraient sa façade, je n’ai pas pu m’exclamer devant son style gothique. Peut-être que c’était seulement un mauvais moment dans l’année pour voyager, mais il m’a semblé que tout était en reconstruction – cela doit témoigner de la constance du travail dévastateur que le temps opère.
Néanmoins, le Parlement hongrois, situé sur les rives du Danube et vieux de cent ans, a pu me satisfaire avec son style néogothique, fait de pointes acérées s’élevant vers le ciel, et son mélange de presque blanc et d’orange brûlé. J’ai gardé l’impression que ces teintes étaient assez répandues dans Budapest, dont l’éclectisme architectural est assez marqué, par ailleurs, au carrefour d’influences slaves, latines et souvent turques, tant dans les lieux de cultes faits de bulbes d’oignons dorés que les bains ornés de larges coupoles bleu foncé, surmontées de faucilles de lune. Les ponts qui traversaient le Danube étaient également d’aspect varié. J’ai particulièrement aimé le Pont des Chaînes, celui qui relie les deux rives du centre-ville : c’est le plus vieux de Budapest, avec une arche centrale massive, faite de pierre. Enfin, vers le sud, le pont Élizabeth, au contraire, était d’une minceur presque sèche, comme s’il souffrait encore de sa reconstruction post-guerre.
En fin de notre première journée, Yuta et moi sommes allés dans un petit parc près de notre auberge où avait lieu un festival de jazz et de vin hongrois, ce qui constitue toujours un mélange de choix, comme si c’était une concrétisation de la synesthésie. Assise sur un talus herbé, j’y ai goûté un rouge sec, dont j’ai oublié le cépage, mais dont je garde, au moins, un bon souvenir gustatif. Nous avons d’autant plus apprécié cet événement qu’il semblait fréquenté par les Budapestois eux-mêmes et que c’était une manière de s’imprégner de leur style de vie ; ce que nous avions précédemment vu de Budapest était toujours agrémenté d’insupportables vendeurs d’excursions touristiques et de boutiques souvenirs – qui possédaient quand même de belles poupées de l’Est. Pour le peu de contacts directs que j’ai eus avec les Hongrois, ils furent tous empreints de gentillesse. À l’auberge, à notre arrivée, la préposée de la réception nous a servis du café, des biscuits et – nous l’avons pris plus tard – un petit verre d’alcool hongrois, cela pour nous souhaiter la bienvenue. De plus, dans un des souterrains menant au métro, une dame m’a demandé en hongrois quelque chose à propos des trajets, mais, évidemment, je n’ai absolument rien compris ; me reconsidérant après avoir aperçu mon air effaré, elle me touche le bras et s’excuse. J’ai eu l’impression d’avoir capté cette chaleur humaine propre à l’Est à travers ces deux brèves relations, même si, à la différence de Bucarest, nous ne connaissions personne à Budapest et que, par contraste, cela créait une espèce de vide. De surcroît, comme la langue n’est pas d’origine latine ni même germanique, on ne peut pas compter sur le langage pour nous intégrer : les sons et l’orthographe sont vraiment rebutants. C’est sans doute pour cette raison qu’on répond systématiquement, dans les lieux publics, en hongrois et en anglais.
Le second jour, nous nous sommes promenés le long de l’avenue Andrássy, elle aussi inscrite au Patrimoine mondial. C’est une avenue issue du XIXe siècle, conçue selon le modèle des boulevards épurés d’Haussmann, et bordée d’arbres, de squares – dont un dédié au compositeur Liszt – et de fontaines. Sa première partie regorge de boutiques huppées et s’aère un peu, par la suite, pour accueillir l’Opéra de la ville et des musées. Entre autres, nous avons approché le Musée de la terreur, qui relate, entre autres, les horreurs communistes, et dont l’apeurant dehors, presque noir et décoré de formes angulaires métalliques, nous a suffi. En tout cas, ça rappelait la proximité des tourments que cette ville aujourd’hui paisible a vécus ; nous avons tout autant opté pour le chemin de la sérénité et avons préféré continuer notre déambulation. L’avenue, longue de près de deux kilomètres et demi, débouche sur la place des Héros et son Monument du millénaire. Cet impressionnant ensemble de sculptures, qui célèbre le millénaire de la conquête magyare, se compose d’une longue colonne coiffée d’un archange Gabriel turquoise et entourée des sept chefs qui ont mené l’invasion. Après ce bref moment d’histoire, nous avons profité du grand parc derrière, nommé Bois de la ville, au sein duquel il y a le château Vadjahunyad, construit sur une petite île, et un bain turc, alimenté par les sources thermales naturelles de Budapest. D’ailleurs, dans les collines de Buda, ces eaux chaudes ont créé des grottes dans lesquelles des milliers d’Allemands se sont cachés au moment de la guerre. Le temps de se reposer un peu au parc et le moment de partir, encore une fois, arrivait déjà : nous avons regagné l’auberge en empruntant la ligne de métro qui descend sous l’avenue Andrássy, qui a la particularité d’être le premier métro d’Europe continentale et de posséder encore ses entrées d’origine, fabriquées en fer forgé.
Malgré les aléas qu’elle a subis, Budapest nous a révélé une esthétique homogène, où la multiplicité de monuments historiques en bon état cohabite avec une ville propre, truffée de cyclistes, et moderne. Je n’ai pas vu de moulins à vent, mais cette charmante capitale, aussi appelée la Perle du Danube, pourrait bien me donner le goût de revenir les voir ainsi que de déguster, à nouveau, la goulasch hongroise, une soupe aux légumes à bouillon pimenté.
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