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samedi 25 avril 2009

Bucarest - Bucuresti

Le 8 avril dernier, je suis partie à la rencontre de l’Europe de l’Est. Bucarest, mon premier arrêt, constituait presque la limite du monde connu : on peut trouver cette ville sur Google Maps, mais l’intérieur de cette capitale n’est pas encore cartographié. Qu’on ajoute à cela l’aura d’insécurité qui accompagne les pays de l’Est, mon périple comportait presque un caractère audacieux – mais je voyage bien pour me dépayser et secouer mes assises. Cela dit, j’étais loin d’y aller seule : là-bas, Alex, le Roumain que j’ai rencontré à Lyon et qui n’y restait qu’un semestre, allait m’accueillir chez lui, dans sa famille ; Yuta me rejoignait le 8 avril également à Bucarest, en soirée. Encore, cela à l’aimable initiative de Catinca, la mère de celle-ci venait me chercher à l’aéroport à mon arrivée pour me mener au centre-ville, afin que j’évite la congestion permanente des voies de circulation en transport en commun ; le nombre de voitures a explosé dans les dernières années et la ville supporte mal cette affluence.

Je suis donc arrivée en après-midi à Baneasa, un petit aéroport pour les vols internes ou économiques, et je suis entrée sans problème dans le pays ; mon passeport s’est mérité un sourire dû à la surprise, je pense, du douanier. Puis, comme prévu, Mme Dumitrascu m’attendait à l’entrée et, dans les traits de famille et l’élégance qu’elles ont en commun, on aurait dit que je retrouvais Catinca à travers elle. Nous nous sommes rendues à son appartement – très chic, plein de livres et de boiseries –, où j’ai accepté l’offre à déjeuner de Mme Dumitrascu. Cela présageait déjà toute l’incomparable hospitalité du peuple roumain ! Mon hôtesse a également invité Alex à partager notre copieux repas et il est monté nous rejoindre dans les minutes qui ont suivi ; ce dernier n’avait pratiquement pas changé, sinon que ses cheveux étaient plus courts un peu.

Le premier visage de Bucarest que j’ai découvert était sans doute l’un des plus charmants, c’est-à-dire le quartier des ambassades et des instituts culturels – celui du mythique Institut français dont Alex parlait beaucoup en France, car ses nombreuses projections cinématographiques sous-titrées l’ont aidé dans son apprentissage de la langue française. Alors que je m’attendais à pénétrer une ville terne et sans éloquence, j’ai vite changé mon point de vue avec un agréable étonnement. Ce secteur, où se mêlent grandes maisons, blocs d’appartements et bâtiments administratifs, présentait des constructions dont le charme ancien me rappelait l’architecture française : des couleurs claires, de longues fenêtres françaises à carreaux, des mansardes. Également, des colonnades travaillées – certaines constituaient carrément des sculptures du corps féminin, par exemple – offraient souvent le support à un balcon frontal. Avec la quantité d’arbres qui garnissaient les terrains, j’avais l’impression de retrouver la majesté de la rue des Érables, à Québec ! J’étais éblouie, d’autant plus heureuse que ces traces architecturales de l’identité latine de la Roumanie soient aussi perceptibles un peu partout à travers la ville, à travers ce qui subsiste des blessures urbaines infligées par la période communiste et par l’après-communisme également. Je développerai plus loin.

Situé sur la rue où a habité l’écrivain et philosophe roumain Mircea Eliade, l’appartement d’Alex et de ses parents n’allait pas me décevoir non plus : grand et aéré, des livres dans une bibliothèque vitrée, des planchers de bois qui craque et, surtout, un balcon qui donne sur une cour intérieure. Cette petite plate-forme, qui communique avec la cuisine, donnait assez de place pour y installer une chaise confortable et pour que quelqu’un se tienne debout à côté ; tout autour de la balustrade étaient installées des plantes vertes dont l’une avait fleuri en rose. Et, devant, nous pouvions contempler un arbre dont les bourgeons se développaient dans un silence ponctué de chants d’oiseaux. Le temps étant ensoleillé et délicieusement doux pendant tous les jours que j’ai passés à Bucarest, ce balcon fut pour tous un endroit de prédilection – avec Mihai, le frère jumeau d’Alex, nous avons commencé par y boire du jus de fruits et carottes dans des verres à vin.

Avant d’aller chercher Yuta à Otopeni (l’autre aéroport de Bucarest, plus grand et plus moderne), nous avons marché un peu dans la ville pour que je la découvre davantage. À la place Rosetti, tout près de chez Alex, j’ai assisté à un événement environ trisannuel : un monsieur était grimpé sur la statue centrale pour boire un coup avec celle-ci, ce qui captivait l’attention de plusieurs passants ! Puis, en déambulant près d’une bouche de métro, j’ai fait la rencontre avec un des « monstres de l’inconscience » qui décorent la ville. Ce sont des sculptures – celle que j’ai vue était une créature à la gueule ouverte – créées à partir des rebuts ménagers, projet visant à sensibiliser les gens au mode de consommation sauvage ; à plusieurs endroits dans la ville, dont sur la mairie, de grandes affiches blanches et vertes disaient que « la ville croît vert ». L’écologiste en moi s’avérait bien ravie ! La littéraire aussi : en errant, nous avons croisé des affiches sur lesquelles étaient inscrites des proverbes divers ; près de la Piata Universitatii, il y avait des stands de bouquinistes installés sur le trottoir, décorés par des figures d’intellectuels peintes avec des stencils. La beauté de la situation était accentuée par l’inscription suivante : « la culture est descendue dans la rue ». Même si je n’avais pas vraiment de préjugés négatifs sur la Roumanie, je n’avais jamais imaginé une effervescence culturelle aussi proche du peuple, ce qui m’a simplement touchée.

Aussi n’étais-je qu’au début de mon attendrissement, car de l’intérieur aussi la Roumanie s’avère charmante : j’ai reçu de la famille Craciun un accueil exceptionnel. Mme Craciun, une petite dame aux cheveux courts et noirs, constamment pleine d’attentions, m’a fait changer trois fois de pantoufles pour que je porte celles qui m’allaient le mieux et a cuisiné pour nous pendant tout notre séjour sans vouloir qu’on ne l’aide. Évidemment, nous avons bien mangé et beaucoup, de surcroît : entre autres, du cascaval – un fromage à pâte pressée –, des plats de viande et de pommes de terre, des salades de légumes, de la soupe au vrai bouillon de poulet et des petits roulés de pâte feuilletée aux pommes et aux noix. C’est ainsi dire que la cuisine a été un lieu important pendant le voyage, où, en plus de nous régaler, nous discutions tranquillement avec Mme Craciun, qui parle français, tout en écoutant la Romantica Radio, une chaîne bucarestoise qui joue des chansons d’amour populaires majoritairement en anglais et en espagnol. J’ai aussi rencontré M. Craciun, mais les échanges étaient plus difficiles car il ne parlait ni anglais, ni français. Du moins, comme Vincent m’avait prêté son petit guide Le roumain de poche, j’ai pu à quelques occasions glisser un « Buna sera » ou un « Nocta buna » pour entrer en contact verbal avec ce monsieur de grande taille, au regard vif et rieur.

Le deuxième jour, nous sommes allés voir un monument majeur de la ville, le Palais du peuple, un souvenir de l’époque communiste, lorsque le dictateur Ceausescu était au pouvoir ; aujourd’hui, le Parlement du pays siège dans une fraction de cet immense bâtiment, le deuxième plus grand au monde, après le Pentagone. Pour schématiser au possible, le Palais du peuple est un édifice constitué de deux blocs de formes rectangulaires, un très grand pour la partie du bas et un plus étroit pour le haut, ce qui donne l’allure d’une forteresse à cette construction. L’épuration angulaire de cette architecture produit l’effet d’une solennité inquiétante, sentiment d’ailleurs amplifié par le boulevard rectiligne qui s’étend longuement devant. En sachant que des quartiers historiques ont été détruits pour accomplir cet ouvrage et que, sans en avoir eu le temps, Ceausescu voulait que tous ses ministères soient installés dans les immeubles juxtaposés au Palais du peuple, je n’ai pas d’autre mot que celui de « mégalomanie » pour décrire ce vestige, encore en parfait état, du communisme – le premier que j’aie vu de ma vie. La peur que m’a inspirée ce lieu m’a fait mieux comprendre, par la suite, la douleur perceptible à travers le reste de la ville, la souffrance dont les constructions diverses gardent le silencieux témoignage : des façades en mauvais état, quelques pâtés de maisons ternes, peut-être sales, des chiens errants, des bâtiments à moitié peints d’une couleur, laissés en plan, d’autres abandonnés depuis 20 ans, depuis la chute de l’URSS et plusieurs blocs, identifiés par des pastilles de couleur, susceptibles de s’effondrer. Et cela est toujours dispersé à travers les architectures fines dont j’ai précédemment parlé, les nombreuses églises d’inspiration byzantine – le christianisme orthodoxe est la religion dominante en Roumanie –, les secteurs que nous traversions en silence habités par les gitans et les immeubles ultramodernes qui témoignent d’une radicale occidentalisation de la ville, à un point tel qu’elles ne s’intègrent que rarement au panorama bucarestois. Comme Mihai me le faisait remarquer, le problème est qu’en Roumanie, avec de l’argent, on peut tout faire, ce qui permet, par exemple, de ne pas respecter les lois d’harmonisation de l’architecture urbaine. Si quelques quartiers de la ville semblent marqués par une pauvreté matérielle, c’est plutôt le caractère transitoire du décor qui m’a semblé le plus accentué : quelquefois, des passerelles de bois servent à circuler au-dessus des rues perpétuellement en construction dans le vieux quartier ; au-dessus de plusieurs rues, les fils pour l’électricité et pour les communications demeurent visibles et forment des espèces de nids aux intersections. Du coup, Bucarest apparaît comme une ville bigarrée, au sein de laquelle on sent une tension entre l’indigence du passé et l’attrait du nouveau dans sa forme la plus extrême, c’est-à-dire un capitalisme sauvage, obsédé par l’image de la richesse. Alex me disait d’ailleurs que l’automobile constitue là-bas un symbole de statut social, ce qui explique pourquoi la ville soit tant encombrée de voitures qui circulent ou même stationnées n’importe où.

Malgré ces désagréments somme toute mineurs, nous avons bien profité de notre passage à Bucarest, comme si nous vivions par anticipation la dolce vita italienne – que je vais finir par croire simplement européenne. En effet, à toute heure du jour, même en semaine, les parcs étaient remplis de gens d’âges divers, les bancs des rues également occupés. Cette oisiveté passagère, mariée à la douce allégresse du temps qui me rappelait celle de l’été, dégageait dans la ville un enthousiasme paisible. Et nous y avons participé, profitant tout autant des petits plaisirs de l’existence. Par exemple, le jeudi, pendant qu’Alex bossait à la fac, sur une terrasse d’un resto du quartier historique, Mihai, Yuta et moi avons dégusté les délicieux papanasi (prononcer « papanach »), une sorte de beignets au fromage blanc servis avec de la confiture de fruits ; à chaque jour, tout le monde ensemble, nous visitions les diverses aires vertes de la ville, toutes embaumées des forts parfums des arbres et arbustes en fleurs. Je crois que la plus belle était le Cismigiu, ce parc avec de grands espaces où s’étendre dans l’herbe chauffée au soleil, ses tulipes orangées – ça faisait bien Europe de l’Est ! –, ses monuments épurés qui bordent les allées, ses ponts ouvragés et son immense lac, derrière lequel on voit la Maison de la presse libre. Installés dans la pelouse juste assez longue, à moitié endormis par la chaleur, nous me donnions l’impression de faire partie du poème de Rimbaud, « Sensation » – « je ne parlerai pas, je ne penserai rien » –, si cela peut signifier un peu l’osmose dans laquelle nous baignions. D’ailleurs, cette communion n’a pas seulement relevé de l’espace, mais aussi de la musique qui nous reliait intimement : un peu partout, Yuta jouait sur sa flûte irlandaise la fameuse valse d’Amélie Poulain ; après avoir vu vendredi soir le film Paris, en chœur, nous en fredonnions la bande-sonore de façon quasiment obsessionnelle.

La France, comme toujours, exerçait sur nous son envoûtement particulier. C’est pourquoi, tel que mentionné, le vendredi, nous avons vu, dans la petite salle de projection Elvira Popesco de l’Institut français (!), le film Paris, de Cédric Klapisch, qui met en scène les élégants Romain Duris et Juliette Binoche. Il raconte l’histoire d’un trentenaire qui apprend qu’il va mourir et, du coup, de la transformation du regard de ce dernier sur son entourage, son environnement. Plus précisément, diverses histoires d’amour, parfois heureuses, parfois non, exposent toutes ensemble une philosophie du « carpe diem » – j’aime la traduction de « cueille l’instant ». Klapisch nous enseigne à saisir le Beau dans toutes ses formes – artistique, relationnelle, existentielle –, avant qu’il ne nous échappe complètement ou, plutôt, qu’on lui échappe. Ça me convient. Et, par la même occasion, il me semble que je comprenais mieux le jugement intransigeant d’Alex – le plus grand amoureux de la France que je connaisse – envers Bucarest qui n’illumine pas, le soir, la majorité de ses bâtiments dignes de l’être : on ne doit jamais être indifférent à la beauté.

Les jours à Bucarest se sont écoulés rapidement. Même si nous avons allongé notre séjour d’une nuitée par rapport à ce que nous avions initialement prévu, c’était déjà dimanche qui nous surprenait. Nous sommes allés nous gorger de soleil roumain pour une dernière fois au café-bar branché du Théâtre national, dont la grande terrasse est installée sur le toit dudit bâtiment ; Modalina, une Roumaine que j’avais rencontrée de passage à Lyon, est venue nous y rejoindre. Enfin, pour remercier mes hôtes, j’ai acheté des fleurs chez la marchande du coin en pensant faire essentiellement plaisir à la maîtresse de maison, alors qu’Alex m’a révélé qu’il croyait que ce serait son père le plus le content ! J’en étais heureuse, en quelque sorte, car ça me permettait d’exprimer, au-delà du langage, à travers le bouquet, ma reconnaissance. À leur tour, les Craciun m’ont offert un ensemble de collier et de boucles d’oreille ainsi qu’une édition bilingue (roumain-français) de l’œuvre de leur poète romantique national, Mihai Eminescu : j’étais choyée. Nous étions en retard au moment de partir vers la Gare du Nord, mais j’ai quand même réussi à esquisser un « multumim mult pentru tot » (merci beaucoup à vous pour tout) et un « la revedere » (au revoir).

Pendant nos cinq jours d’exploration de Bucarest, nous avons visité deux musées : le Musée du paysan, qui présente, à travers une multiplicité d’objets et constructions, différentes facettes de la vie en campagne roumaine, et le Musée du village, composé d’un regroupement de maisons traditionnelles et chapelles provenant de toutes les provinces de la Roumanie. Dans le premier lieu d’exposition, chaque salle était accompagnée d’un petit texte, plus ou moins visible, en français, qui expliquait succinctement les enjeux de la salle. Il y a un de ces préambules qui m’a particulièrement marquée, disant que la magnificence n’avait pas toujours rimé avec richesse, la magnificence étant plutôt issue du fragile mélange du pauvre et du luxe ; je trouvais que c’était vrai et pas seulement pour la portée poétique de cette affirmation. Il se dégageait une belle rusticité de ces témoignages historiques, dont la simplicité, dans son sens le plus positif, me semble avoir imprégné la culture roumaine même. En effet, on y sent des gens authentiques, au sourire franc, qu’on les connaisse peu ou beaucoup, et satisfaits d’une vie qui n’a pas besoin de millions d’artifices, ce que j’espérais trouver en Europe de l’Est. À ce sujet, je dois avouer que, si nous n’avions connu personne à Bucarest, le charme qu’a exercé cette ville sur nous aurait été moins immédiat, car il est clair que la chaleur de ses citoyens y contribue ; sinon, peut-être que ses contradictions nous auraient choqués davantage. C’est ainsi dire que c’était une vraie chance, grâce à Alex, de pouvoir la visiter de l’intérieur, même si l’extérieur révèle une capitale délicate, avec ses fleuristes, ses bouquinistes, son cher Institut français et son Arc de Triomphe, entre autres, qui font perdurer le mythe du Paris des Balkans.

Le printemps m’a sans doute aussi aidée à comprendre cette ville pleine de parcs : un amalgame de bourgeons verts en croissance et de minuscules feuilles d’un tendre vert. C’est pourquoi je n’étais pas étonnée lorsqu’Alex m’a mentionné que, même s’il parlait souvent contre Bucarest, il aime sa vie. À quelques reprises, profitant des bienfaits naturels de la cour intérieure de chez Alex, j’ai pensé à Soljenitsyne (penseur russe qui a vécu le Goulag) qui disait, dans Études et miniatures, quelque chose comme tant qu’il pourra sentir une fleur de pommier, la liberté existera. Bien sûr, la Roumanie a beaucoup évolué depuis 1989, ce que j’ai essayé de rendre visible à travers mes descriptions, mais les Roumains ont tout de même offert à Yuta et moi, menacés par le désenchantement des pays surdéveloppés, une belle leçon de sagesse et d’émerveillement qui demeurent purs.

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