jeudi 5 mars 2009
M. Bonnet, le prof qui a fait grève à toutes les semaines depuis que le conflit à propos du statut des enseignants-chercheurs a débuté, nous a dit qu’il a recommencé à donner cours mardi parce que, sinon, les manques à rattraper allaient être trop graves – du côté de Lyon 2, les choses n’ont pas repris au complet, je pense. Or, cette semaine, j’ai eu pour la première fois tous mes cours et j’ai pu ainsi retrouver un train de vie « scolaire », c’est-à-dire aller à l’école, avoir des lunchs, lire, se coucher tôt. Certains pourraient penser que c’est ennuyant, mais non : comme le soulignait M. Thélot, il y a une analogie entre le voyage et la poésie – il a même mentionné que qu’elle mettait en valeur l’ambition des étudiants en échange –, puisque tous deux ont la capacité de renouveler le réel, de « changer la vie », comme dirait Rimbaud. C’est pourquoi il y a un graffiti, sur la rue Sala, qui me fait à chaque fois une drôle d’impression et qui dit : « this routine is hell ». Je passe souvent sur cette rue près de Bellecour, sur la Presqu’île, car je l’emprunte pour aller à la fac lorsque je m’y rends à pied. C’est ce qui rend la situation ironique, parce que c’est précisément une routine qui n’est pas l’enfer pour moi, plutôt dire le paradis : elle est l’objet d’un exercice quotidien d’émerveillement devant les architectures diverses, puis devant l’attitude altière des ponts et passerelles, encore devant le cours silencieux de la Saône et du Rhône. Le tout s’avère d’autant plus sublimé que je traverse ces attachants paysages pour aller m’asseoir dans des classes où on s’applique à étudier le pourquoi et le comment de la parole esthétique.
Au début de la semaine passée, Caroline a accueilli dans l’appartement un ami à elle, Jean-Dominique, qui donne des cours de méthode Alexander. C’est une technique qui, au moyen d’exercices modulés selon leur intensité, vise à avoir une plus grande conscience de son corps afin d’obtenir une meilleure posture et d’effectuer des mouvements qui ne font pas forcer de façon inefficace les muscles et les articulations ; on maîtrise les automatismes que le temps a imposés au corps. J’ai eu droit à une petite session gratuite, alors je peux dire que c’était assez intéressant. Giulia, qui était passée à la maison ce jour-là, n’avait pas semblée convaincue de cette méthode inspirée par la philosophie pragmatique, comme quoi les idées ne sont bonnes que selon leur retentissement positif dans nos actions. Je ne sais pas quels résultats peuvent vraiment découler de cette approche,mais au moins ça permet d’établir un contact avec soi et de se sentir maître de son être en entier. Peut-être que cela seulement suffit et ça pourrait expliquer qu’en buvant du thé, plusieurs gens soient venus à la rencontre de cette technique.
Il vaut mieux être bien dans son corps parce que la poésie, d’ailleurs, est liée au corporel. C’est ce que nous voyons avec M. Thélot dans le cours carrément extasiant qu’il donne sur Rimbaud. En effet, la première expression de la subjectivité se passe par le corps chez l’enfant-poète qui tire la langue et joue de « noires hypocrisies » devant les codes du monde adulte : la corporéité est lyrisme. Ainsi, l’activité poétique deviendra la verbalisation de ce qui est immanent au corps, de ce qui est intérieur. Et si les Illuminations sont parfois d’un hermétisme saisissant, c’est parce le sentir intime n’est simplement pas fait de langage. Pourtant, Rimbaud, comme d’autres, a rêvé d’une langue à la mesure des émotions, d’une unité absolue de l’être : « la nouvelle harmonie ». Mais l’entreprise du poète s’est soldée, on le sait, par son propre retrait du monde de la littérature, puisque ses mots n’ont pas transformé la négativité de la condition humaine. Je me demande encore à quoi, alors, on peut aspirer en écrivant ; j’ai sans doute trop d’exigences vis-à-vis du possible de l’écriture. Il s’agirait peut-être seulement d’exister au lieu de vivre, pour paraphraser Le Clézio, d’accepter d’avoir quelque chose à dire et d’y inscrire son énergie particulière – celle que je sens, étrangement, monter en moi avec un genre de volupté créatrice.
L’écrit suivant m’a grandement ravie dans les jours passés : j’ai terminé de lire Le loup des steppes d’Hermann Hesse, œuvre que j’ai lue dans le cadre du cours sur Blanchot, car il l’avait étudiée dans un de ses essais. J’ai été profondément touchée par ma lecture comme ça faisait longtemps que je ne l’avais pas été. Le personnage qui écrit les carnets donnés à lire songe au suicide et c’est ainsi qu’on peut suivre la longue et complexe transformation d’une détresse humaine obsédée par l’idéal en un désir de vivre fragile mais bien présent. En bref, c’est le travail de toilette intellectuelle d’un jeune homme absolu – merci encore, Ponge – confronté à son insolubilité que l’auteur développe avec finesse. La métaphore radiophonique, enfin, illustre à quoi chacun doit s’en tenir avec l’existence : une version altérée et brouillée que l’on nous projette à distance de l’essence des choses – des êtres, de la beauté et de l’émotion. C’est lourd mais intelligent, donc à lire de toute urgence pour tous.
Si tout porte à croire que n’existe pas un certain point de l’esprit où les contradictions n’existent plus – pied de nez au malheureux Breton –, mon cours sur Les pensées de Pascal me laisse à penser ou à simplement éprouver une timide espérance. L’écrivain lui-même, avec la joie chrétienne dont il fait preuve, a de quoi séduire. Puis, le prof, M. Landry, est croyant, ça se voit en le regardant, avec la grâce qui brille dans ses yeux et son sourire carrément béat – mais je ne veux pas que ce portrait ait l’air d’une caricature. Il donne son cours avec tant d’enthousiasme que c’en est attendrissant d’amour humain ; aujourd’hui, j’ai croisé ledit prof et il m’a saluée, j’en étais choyée, d’autant plus que ça ne m’arrive pas souvent ici, en France. En tout cas, à Québec, dans la rue, une dame m’avait donné des papiers sur la vie communautaire autour de l’église de mon quartier en me disant que ça paraissait que j’avais la foi. Peut-être qu’elle voulait m’en convaincre, je ne pourrai jamais savoir, mais j’ai parfois l’impression d’avoir une sensibilité pour un au-delà des choses. Je ne sais pas ce qu’est Dieu ni si je l’ai rencontré, mais rechercher Dieu, ça pourrait être ça, le trouver, comme dirait Pascal. Je déroge, du coup à l’athéisme de Ponge, que je ne veux pas prendre comme absolu non plus, puisque j’ai envie, à certains moments, d’assister à une messe donnée à la cathédrale Saint-Jean. Ça pourrait m’élever l’âme un peu, pour un certain temps.
La fin de semaine a été plaisante, on aurait dit que le printemps arrivait : samedi, il faisait quinze et, pour fêter ça, Élise, Lysandre, Giulia et moi sommes allées boire une bière sur une terrasse près de chez Élise. C’était le symbole du beau temps et l’allégresse qui l’accompagne lorsqu’on se permet de remiser, pour un moment, nos manteaux d’hiver. Même le soir tombé, nous avons fait durer la joie avec Vincent et Catinca en cuisinant chez moi « la tartiflette du bonheur », pour citer Élise, avec son reblochon fondant sur le dessus : elle était excellente. J’étais heureuse de pouvoir accueillir à nouveau mes amis autour de la table basse du salon, cette fois enjolivée d’une nappe à motifs blancs et rouge vin. Giulia avait une autre soirée de prévue ; même si on a un cours ensemble, on se parle de moins en moins, quelque chose s’est dissout entre nous, si quelque chose il y a déjà eu. Nous avons fait un souper chez elle dimanche soir, avec plusieurs autres – les Allemands n’y étaient pas, le groupe s’est peut-être juste relâché en général, les amitiés ne sont plus aussi inquiètes et enthousiastes. Mais ça m’est égal – même si Alex est parti, même si Géraldine aussi, depuis près de deux semaines, cette Italienne que j’ai connue un peu et dont j’ai beaucoup aimé l’élégance et l’énergie –, car ce n’est que l’essentiel qui subsiste.
À propos de l’essentiel : en France – en Europe – pratiquement tout le monde fume la cigarette et je dois dire que j’ai succombé quelques fois à cette tentation lors de quelques soirées entre amis. J’ai fumé environ deux cigarette par jour il y a un peu moins d’un mois et ce pendant deux semaines. Je ne pensais pas avoir commencé à fumer pour vrai, mais lorsque j’ai arrêté au complet pendant les jours qui ont suivi cette période, j’ai déjà senti que mon corps réclamait quelque chose qui n’avait ni trait à la soif, ni trait à la faim et que je m’affolais complètement à l’idée d’aller à un tabac. Ça m’a alarmée et j’ai décidé que je ne fumerais plus du tout, sinon qu’en de très rares occasions, pour le plaisir dangereux que représente le goût du tabac et la fumée. J’étais amusée par le fait que mon corps réagisse au manque, mais je considère que je vaux davantage qu’une dépendance, d’autant plus qu’elle est une véritable autodestruction. Ainsi, je me centre un peu plus sur l’essentiel et non pas les codes sociaux. En effet, j’ai dû être franche avec moi en me disant que, s’il n’y avait pas autant de gens autour de moi qui fument – comme ma coloc –, je ne serais jamais passée d’une cigarette très rarement fumée à une quotidienneté du geste. Et tant pis mon amour-propre aurait désiré que j’aie du style et que je paraisse encore plus Européenne : je suis authentique et cela convoque encore, heureusement, un peu de pureté, de cohérence existentielle, en France comme ailleurs.
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