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samedi 21 mars 2009

les passages silencieux

samedi 14 mars 2009

Ce matin, le groupe d’amis habituel est venu à la maison pour célébrer autour d’un petit-déjeuner préparé par Élise, Lysandre et moi – crêpes, pain doré (ici, on dit « pain perdu ») et salade de fruits – pour célébrer l’anniversaire de Vincent. Je crois que tout le monde a bien apprécié, d’autant plus qu’on a fait goûter à tous le sirop d’érable qu’Élise avait rapporté à Noël de Québec. Ce repas avait le goût du matin de fin de semaine à la maison, surtout ma crêpe dans laquelle je mets, avec un enthousiasme toujours renouvelé, du sirop et de la cassonade.

Le week-end dernier, Alex, un ami et collègue québécois qui fait l’échange à Aix-en-Provence, est venu nous visiter à Lyon. J’étais contente de le voir, car c’est quelqu’un avec qui je m’amuse beaucoup et il m’a semblé que la complicité que nous avions développée à Québec n’était en rien altérée, ce qui a toujours un petit quelque chose de rassurant. Vendredi soir, il y a dormi chez Lysandre et, samedi, chez moi : ainsi, notre voyageur a eu l’opportunité de ratisser assez rapidement les quartiers centraux de Lyon. Alex n’était pas seul à être touriste, car sa visite m’a également permis d’aller plus avant vers les charmes secrets de Lyon. D’abord, nous avons sinué à travers le labyrinthe de traboules du Vieux-Lyon, ces étroits passages entre les pâtés de maison, qui sont une particularité architecturale de la ville. Le Routard d’Élise nous indiquait quelles portes nous devions ouvrir depuis les rues piétonnes, puis nous nous engouffrions dans ces passages multicolores qu’elles révélaient pour déboucher dans des cours intérieures aux arches et tourelles impressionnantes. Je me sentais au moment de la Renaissance, tant mon cœur se plaisait à ces incursions instantanées dans un espace-temps véritablement autre. Après ce voyage dans le temps, nous sommes allés bouquiner chez les marchands de livres des quais de la Saône. Le soleil de fin d’après-midi rendait l’ambiance festive ; un des vendeurs s’amusait à provoquer son interlocuteur – car, dans de tels endroits, l’objectif n’est pas tant de faire un énorme profit que de profiter plutôt d’un échange humain – en disant que la guerre, c’est bien, parce qu’après on écrit des bouquins intéressants. Je n’ai pas acheté de livre, mais en scrutant le paysage, j’ai aperçu une enseigne où il écrit inscrit « la vie est belle » et je n’ai pu qu’acquiescer. Nous avons terminé notre pèlerinage du samedi en jetant un clin d’œil à l’ancienne demeure – derrière l’Hôtel-Dieu – de Louise Labé, une des premières poétesses françaises, qui habitait Lyon au moment de la Renaissance. Dimanche a été davantage traditionnel : nous avons fait tous ensemble une visite à mon marché habituel, Vincent et Catinca sont venus aussi, puis nous avons pris une recharge de café chez moi avant d’escalader la colline de Fourvière pour en visiter la toujours aussi élégante basilique.

Cette fin de semaine avec Alex, ponctuée de rires, de souvenirs et de conversations enflammées à propos de politique ou de littérature, m’a laissée pensive. En fait, je pense à comment je pourrai relier les deux rives séparées par l’océan Atlantique, c’est-à-dire comment nous pourrons recréer la France à Québec – tout ce qui donne à la vie la peine d’être vécue. Alex et moi avons parlé d’être colocataires en revenant à Québec ; il ne m’a pas encore donné sa réponse définitive, mais je suis persuadée qu’elle sera positive et je suis heureuse de cette éventualité. Nous avons parlé d’un appartement qui serait pour nous un espace de création – nous aimons tous deux écrire – et où il y aurait des fines herbes en pot dans la cuisine. J’ai déjà franchi le cap des deux tiers de mon voyage et j’arrive mal, du coup, à ne pas penser, avec une certaine mélancolie, à ma ville natale. Mais je me dois d’éviter la déprime et de profiter le plus possible de ces minuscules mois qui me restent à Lyon, car il ne m’est d’aucune utilité rationnelle de m’écraser devant l’ordinateur de Caroline pour chercher sur Internet des appartements libres dans Saint-Jean-Baptiste ou Montcalm pour l’instant, même si je sais que ce que j’aurai construit ici se détruira en grande partie le 15 juin prochain.

Malgré ce genre – oui, je dois l’avouer – de mal du pays, j’essaie de me rendre ici aussi le monde lisible. C’est pourquoi j’ai décidé de participer aux Assises Internationales du Roman, festival qui aura lieu à la fin mai et qui rassemblera des écrivains de partout dans le monde – même M. Bissoondath de l’Université Laval ! En fait, les organisatrices de cet événement sont venus dans le cours de Rimbaud pour le présenter aux élèves de troisième année, car elles recherchaient, entre autres, des grands répondants pour participer aux tables rondes avec les auteurs invités. M. Auclerc était présent pour l’occasion et c’est ce dernier qui a spécifié que les étudiants étrangers étaient fortement invités à prendre part à cet événement, car ils collaboreraient à la richesse d’une diversité des points de vue ; il aurait pu nous nommer et l’adresse n’aurait pas été moins claire. Même si cette remarque s’avérait en quelque sorte comique, elle m’a donnée confiance en mes moyens : j’ai donné mon nom pour être grande répondante. Du coup, lundi dernier, j’ai participé à une rencontre à laquelle on m’a assigné l’écrivain sur lequel je travaillerai, Fabrizio Gatti, un auteur italien – je voulais un auteur européen pour que cette activité soit le plus exotique possible pour moi. C’est à la Villa Gillet, genre de manoir a transformé en maison culturelle juchée un grand terrain vert de la colline de la Croix-Rousse, que nous étions conviés pour cette réunion. M. Auclerc n’avait pas eu l’information que la rencontre commençait une demi-heure plus tôt, alors il est entré par une des fenêtres-portes ouvertes ; je n’ai pas été en retard pour ma part, mais j’étais tout de même un peu désorientée. Sans doute étais-je la seule qui avait son plan de la ville soigneusement dissimulé dans son sac, mais je me sentais quand même à ma place parmi ces amoureux de littérature.

Enfin, hier, après le TD de Rimbaud, nous, tous les participants de Lyon 3 aux Assises Internationales du Roman, nous sommes rassemblés au Café des facultés – il y avait plus de salles disponibles dans l’annexe Pasteur et M. Auclerc a offert de payer une tournée – pour discuter de notre première approche des romanciers qui nous avaient été assignés. Ce moment a été agréable, on aurait dit déjà qu’on était une petite famille, même si je ne connaissais personne en particulier. Le clou de cet après-midi ensoleillé s’est pourtant produit après cet échange autour d’un café : alors que je me dirigeais tranquillement vers chez moi, une voix féminine française m’appelait par mon nom, ce qui m’a forcée à m’arrêter à et me retourner. C’était Féodora, une jeune fille qui est ma collègue de classe et qui participe aux Assises aussi. Elle voulait me poser des questions sur le Québec, car elle m’a révélé que son petit copain et elle songeaient fortement à déménager là-bas ; selon elle, entre autres, le système d’éducation en France est gangrené depuis longtemps, la vie semble vraiment meilleure au Québec et c’est ce qu’elle veut offrir à ses enfants. Je ne sais pas si j’ai réussi à dissimuler ma surprise devant cette manifestation presque poétique de l’« american dream », tant je verse plutôt, en général, vers l’« european dream ». Les positions étaient renversées. Je lui ai donc répondu avec le plus d’authenticité dont j’étais capable – en bref, le système universitaire est plus simple et il faut aimer la neige – et je pense qu’elle était satisfaite. Puis, nos chemins ont divergé lorsqu’elle s’est arrêtée dans une boutique de la rue Victor-Hugo pour acheter une écharpe blanche en vue de son propre baptême catholique. C’était une conversation définitivement étonnante.

La semaine dernière, j’ai assisté à un colloque que mon prof d’esthétique, M. Wunenberger, a organisé et qui se proposait d’étudier les esthétique de l’espace et les espaces de l’esthétique en Occident et en Extrême-Orient. J’étais curieuse, car je dois avouer, avec une certaine honte, que je ne connais pratiquement rien des cultures orientales. J’ai assisté à trois présentations, dont assez intéressante sur Merleau-Ponty donnée par le prof d’esthétique que j’avais au semestre dernier, M. Carron. J’en retiens qu’il n’existe pas d’absolu à atteindre ni d’inachèvement dans l’esthétique chinoise, car l’absolu constitue ce qui est, ce qui est là ; ce que nous, Occidentaux, avons du mal à concevoir avec nos antécédents hégéliens. Mais l’exposé que j’ai le plus apprécié est celui qu’a fait M. Carbone, prof d’esthétique à l’Université de Milan – j’ai ensuite appris que c’était le prof avec qui Giulia compte faire sa maîtrise, le monde est petit ! Ce dernier s’est intéressé à la conception du silence dans les esthétiques ciblées : en Occident, le silence est associé à un manque, à la solitude, alors qu’en Extrême-Orient, le silence est condition de parole, il en est le fond. Proust lui a servi à illustrer sa thèse, en ce que Swann mentionne apprécier les cinq notes d’une petite phrase musicale parce qu’elles sont séparées par des silences ; le même phénomène se produit dans la poésie contemporaine découpée par des marges et des blancs au sein même du texte. Aussi l’esthétique japonaise se revendique-t-elle comme non dualiste, puisque, créer, ce n’est consentir à un silence qui est tout autre que mutisme : il demande une attitude d’écoute plutôt que de domination énonciative. J’étais émue par cette sensibilité tellement grande et contrastante qu’on me révélait soudainement. J’ai d’ailleurs un ami japonais, Yuta, et c’est vrai que je le sens lui aussi différent de nous : pour passer le temps, l’autre fois, il a fait un minuscule cygne en origami, œuvre de patience et de raffinement que nous connaissons mal ici.

Cette semaine, c’était le Printemps des Poètes. Quand j’étais à Québec, j’imaginais cet événement comme énorme, mobilisant toutes les ressources de la ville et, au mieux, une bonne partie de la population. Mais je pense que j’avais oublié qu’ici comme ailleurs, la poésie n’est pas l’affaire de la grandiloquence. Étrangement, je n’étais même pas particulièrement motivée à participer à ce festival d’une certaine importance quand même : il me semble que je n’ai plus envie de me saturer systématiquement de parole, mais plutôt d’apprécier le silence qui accompagne quelques morceaux choisis – c’était étrange comment le colloque d’esthétique pouvait correspondre à mes dispositions intérieures. Néanmoins, j’ai assisté à deux manifestations poétiques, d’abord une mise en scène des Petits problèmes de géométrie poétique de Jean Tardieu, poète phare de cette édition du Printemps que je ne connaissais que de nom. C’était assez intéressant, puisqu’au moyen d’un dialogue figuré par deux comédiens qui se donnaient la réplique, on exploitait avec humour et sentimentalité à la fois le potentiel poétique des concepts d’infini et d’espace, par exemple, du domaine scientifique. L’autre spectacle était aussi sympathique : sous la devise de « Lave ton linge en public », il avait lieu dans une laverie des pentes de la Croix-Rousse et consistait en une lecture de différents poètes locaux et internationaux. La dernière présentation s’accompagnait de danse, deux filles bougeaient et s’entrechoquaient comme des gouttes d’eau dans un lave-linge, ça rafraîchissait le langage. Ce n’était rien de très extraordinaire, mais j’étais quand même heureuse de participer à cette manifestation de l’intime dans un espace public.

Pour finir, M. Thélot et sa parole d’oracle. Quelqu’un dans la classe, lundi, a eu le malheur – ou le bonheur – d’exprimer qu’il comprenait mal la poésie de Rimbaud. Le prof lui a répondu qu’il n’y a rien à comprendre à la poésie ni à la condition humaine – la vision immanquablement ontologique de cet homme me surprend à tout coup. En fait, on peut comprendre la poésie seulement quand on l’entend : elle s’intègre à notre oreille, puis à notre destin, parce qu’on parvient à la subjectiver, d’où l’importance de connaître des passages par cœur. Ainsi les vers peuvent résonner en nous et nous aider à progresser. Si ce discours était impromptu et tout à fait éloquent à la fois, mon expérience personnelle a même pu corroborer les propos de M. Thélot : le vers de Rimbaud, « que salubre est le vent », m’était revenu au moment où le mistral me décoiffait en Provence ; ces jours-ci, c’est plutôt la poésie québécoise qui vibre en moi, celle d’un Louis-Jean Thibault qui, observant la papetière Daishowa, rêve de « donner à lire l’apparence nettoyée des choses, une vie que l’on voudrait régénérée, vivifiée. »

1 commentaire:

de Voiry a dit…

C'est à un parcours de la beauté et du curieux que tes entrées sur ce blog nous invitent.

On pourrait séjourner longtemps dans tes réflexions tant elles sont riches. Même noyé dans le marasme et l'ennui, ton lecteur ne saurait échapper aux sourires et aux rêveries formatrices que produisent dans son esprit tes récits.

Tu as réussi à ne pas sombrer dans le cynisme, à ne pas adopter à confortable position du défaitiste, et ce, malgré les écueils que tu as dû franchir, traverser.

Ton blog inspire la révolution intérieure...

...et tu as de belles photos!


Bonne continuation, courage et merci!