samedi 14 mars 2009
Ce matin, le groupe d’amis habituel est venu à la maison pour célébrer autour d’un petit-déjeuner préparé par Élise, Lysandre et moi – crêpes, pain doré (ici, on dit « pain perdu ») et salade de fruits – pour célébrer l’anniversaire de Vincent. Je crois que tout le monde a bien apprécié, d’autant plus qu’on a fait goûter à tous le sirop d’érable qu’Élise avait rapporté à Noël de Québec. Ce repas avait le goût du matin de fin de semaine à la maison, surtout ma crêpe dans laquelle je mets, avec un enthousiasme toujours renouvelé, du sirop et de la cassonade.
Le week-end dernier, Alex, un ami et collègue québécois qui fait l’échange à Aix-en-Provence, est venu nous visiter à Lyon. J’étais contente de le voir, car c’est quelqu’un avec qui je m’amuse beaucoup et il m’a semblé que la complicité que nous avions développée à Québec n’était en rien altérée, ce qui a toujours un petit quelque chose de rassurant. Vendredi soir, il y a dormi chez Lysandre et, samedi, chez moi : ainsi, notre voyageur a eu l’opportunité de ratisser assez rapidement les quartiers centraux de Lyon. Alex n’était pas seul à être touriste, car sa visite m’a également permis d’aller plus avant vers les charmes secrets de Lyon. D’abord, nous avons sinué à travers le labyrinthe de traboules du Vieux-Lyon, ces étroits passages entre les pâtés de maison, qui sont une particularité architecturale de la ville. Le Routard d’Élise nous indiquait quelles portes nous devions ouvrir depuis les rues piétonnes, puis nous nous engouffrions dans ces passages multicolores qu’elles révélaient pour déboucher dans des cours intérieures aux arches et tourelles impressionnantes. Je me sentais au moment de la Renaissance, tant mon cœur se plaisait à ces incursions instantanées dans un espace-temps véritablement autre. Après ce voyage dans le temps, nous sommes allés bouquiner chez les marchands de livres des quais de la Saône. Le soleil de fin d’après-midi rendait l’ambiance festive ; un des vendeurs s’amusait à provoquer son interlocuteur – car, dans de tels endroits, l’objectif n’est pas tant de faire un énorme profit que de profiter plutôt d’un échange humain – en disant que la guerre, c’est bien, parce qu’après on écrit des bouquins intéressants. Je n’ai pas acheté de livre, mais en scrutant le paysage, j’ai aperçu une enseigne où il écrit inscrit « la vie est belle » et je n’ai pu qu’acquiescer. Nous avons terminé notre pèlerinage du samedi en jetant un clin d’œil à l’ancienne demeure – derrière l’Hôtel-Dieu – de Louise Labé, une des premières poétesses françaises, qui habitait Lyon au moment de la Renaissance. Dimanche a été davantage traditionnel : nous avons fait tous ensemble une visite à mon marché habituel, Vincent et Catinca sont venus aussi, puis nous avons pris une recharge de café chez moi avant d’escalader la colline de Fourvière pour en visiter la toujours aussi élégante basilique.
Cette fin de semaine avec Alex, ponctuée de rires, de souvenirs et de conversations enflammées à propos de politique ou de littérature, m’a laissée pensive. En fait, je pense à comment je pourrai relier les deux rives séparées par l’océan Atlantique, c’est-à-dire comment nous pourrons recréer la France à Québec – tout ce qui donne à la vie la peine d’être vécue. Alex et moi avons parlé d’être colocataires en revenant à Québec ; il ne m’a pas encore donné sa réponse définitive, mais je suis persuadée qu’elle sera positive et je suis heureuse de cette éventualité. Nous avons parlé d’un appartement qui serait pour nous un espace de création – nous aimons tous deux écrire – et où il y aurait des fines herbes en pot dans la cuisine. J’ai déjà franchi le cap des deux tiers de mon voyage et j’arrive mal, du coup, à ne pas penser, avec une certaine mélancolie, à ma ville natale. Mais je me dois d’éviter la déprime et de profiter le plus possible de ces minuscules mois qui me restent à Lyon, car il ne m’est d’aucune utilité rationnelle de m’écraser devant l’ordinateur de Caroline pour chercher sur Internet des appartements libres dans Saint-Jean-Baptiste ou Montcalm pour l’instant, même si je sais que ce que j’aurai construit ici se détruira en grande partie le 15 juin prochain.
Malgré ce genre – oui, je dois l’avouer – de mal du pays, j’essaie de me rendre ici aussi le monde lisible. C’est pourquoi j’ai décidé de participer aux Assises Internationales du Roman, festival qui aura lieu à la fin mai et qui rassemblera des écrivains de partout dans le monde – même M. Bissoondath de l’Université Laval ! En fait, les organisatrices de cet événement sont venus dans le cours de Rimbaud pour le présenter aux élèves de troisième année, car elles recherchaient, entre autres, des grands répondants pour participer aux tables rondes avec les auteurs invités. M. Auclerc était présent pour l’occasion et c’est ce dernier qui a spécifié que les étudiants étrangers étaient fortement invités à prendre part à cet événement, car ils collaboreraient à la richesse d’une diversité des points de vue ; il aurait pu nous nommer et l’adresse n’aurait pas été moins claire. Même si cette remarque s’avérait en quelque sorte comique, elle m’a donnée confiance en mes moyens : j’ai donné mon nom pour être grande répondante. Du coup, lundi dernier, j’ai participé à une rencontre à laquelle on m’a assigné l’écrivain sur lequel je travaillerai, Fabrizio Gatti, un auteur italien – je voulais un auteur européen pour que cette activité soit le plus exotique possible pour moi. C’est à la Villa Gillet, genre de manoir a transformé en maison culturelle juchée un grand terrain vert de la colline de la Croix-Rousse, que nous étions conviés pour cette réunion. M. Auclerc n’avait pas eu l’information que la rencontre commençait une demi-heure plus tôt, alors il est entré par une des fenêtres-portes ouvertes ; je n’ai pas été en retard pour ma part, mais j’étais tout de même un peu désorientée. Sans doute étais-je la seule qui avait son plan de la ville soigneusement dissimulé dans son sac, mais je me sentais quand même à ma place parmi ces amoureux de littérature.
Enfin, hier, après le TD de Rimbaud, nous, tous les participants de Lyon 3 aux Assises Internationales du Roman, nous sommes rassemblés au Café des facultés – il y avait plus de salles disponibles dans l’annexe Pasteur et M. Auclerc a offert de payer une tournée – pour discuter de notre première approche des romanciers qui nous avaient été assignés. Ce moment a été agréable, on aurait dit déjà qu’on était une petite famille, même si je ne connaissais personne en particulier. Le clou de cet après-midi ensoleillé s’est pourtant produit après cet échange autour d’un café : alors que je me dirigeais tranquillement vers chez moi, une voix féminine française m’appelait par mon nom, ce qui m’a forcée à m’arrêter à et me retourner. C’était Féodora, une jeune fille qui est ma collègue de classe et qui participe aux Assises aussi. Elle voulait me poser des questions sur le Québec, car elle m’a révélé que son petit copain et elle songeaient fortement à déménager là-bas ; selon elle, entre autres, le système d’éducation en France est gangrené depuis longtemps, la vie semble vraiment meilleure au Québec et c’est ce qu’elle veut offrir à ses enfants. Je ne sais pas si j’ai réussi à dissimuler ma surprise devant cette manifestation presque poétique de l’« american dream », tant je verse plutôt, en général, vers l’« european dream ». Les positions étaient renversées. Je lui ai donc répondu avec le plus d’authenticité dont j’étais capable – en bref, le système universitaire est plus simple et il faut aimer la neige – et je pense qu’elle était satisfaite. Puis, nos chemins ont divergé lorsqu’elle s’est arrêtée dans une boutique de la rue Victor-Hugo pour acheter une écharpe blanche en vue de son propre baptême catholique. C’était une conversation définitivement étonnante.
La semaine dernière, j’ai assisté à un colloque que mon prof d’esthétique, M. Wunenberger, a organisé et qui se proposait d’étudier les esthétique de l’espace et les espaces de l’esthétique en Occident et en Extrême-Orient. J’étais curieuse, car je dois avouer, avec une certaine honte, que je ne connais pratiquement rien des cultures orientales. J’ai assisté à trois présentations, dont assez intéressante sur Merleau-Ponty donnée par le prof d’esthétique que j’avais au semestre dernier, M. Carron. J’en retiens qu’il n’existe pas d’absolu à atteindre ni d’inachèvement dans l’esthétique chinoise, car l’absolu constitue ce qui est, ce qui est là ; ce que nous, Occidentaux, avons du mal à concevoir avec nos antécédents hégéliens. Mais l’exposé que j’ai le plus apprécié est celui qu’a fait M. Carbone, prof d’esthétique à l’Université de Milan – j’ai ensuite appris que c’était le prof avec qui Giulia compte faire sa maîtrise, le monde est petit ! Ce dernier s’est intéressé à la conception du silence dans les esthétiques ciblées : en Occident, le silence est associé à un manque, à la solitude, alors qu’en Extrême-Orient, le silence est condition de parole, il en est le fond. Proust lui a servi à illustrer sa thèse, en ce que Swann mentionne apprécier les cinq notes d’une petite phrase musicale parce qu’elles sont séparées par des silences ; le même phénomène se produit dans la poésie contemporaine découpée par des marges et des blancs au sein même du texte. Aussi l’esthétique japonaise se revendique-t-elle comme non dualiste, puisque, créer, ce n’est consentir à un silence qui est tout autre que mutisme : il demande une attitude d’écoute plutôt que de domination énonciative. J’étais émue par cette sensibilité tellement grande et contrastante qu’on me révélait soudainement. J’ai d’ailleurs un ami japonais, Yuta, et c’est vrai que je le sens lui aussi différent de nous : pour passer le temps, l’autre fois, il a fait un minuscule cygne en origami, œuvre de patience et de raffinement que nous connaissons mal ici.
Cette semaine, c’était le Printemps des Poètes. Quand j’étais à Québec, j’imaginais cet événement comme énorme, mobilisant toutes les ressources de la ville et, au mieux, une bonne partie de la population. Mais je pense que j’avais oublié qu’ici comme ailleurs, la poésie n’est pas l’affaire de la grandiloquence. Étrangement, je n’étais même pas particulièrement motivée à participer à ce festival d’une certaine importance quand même : il me semble que je n’ai plus envie de me saturer systématiquement de parole, mais plutôt d’apprécier le silence qui accompagne quelques morceaux choisis – c’était étrange comment le colloque d’esthétique pouvait correspondre à mes dispositions intérieures. Néanmoins, j’ai assisté à deux manifestations poétiques, d’abord une mise en scène des Petits problèmes de géométrie poétique de Jean Tardieu, poète phare de cette édition du Printemps que je ne connaissais que de nom. C’était assez intéressant, puisqu’au moyen d’un dialogue figuré par deux comédiens qui se donnaient la réplique, on exploitait avec humour et sentimentalité à la fois le potentiel poétique des concepts d’infini et d’espace, par exemple, du domaine scientifique. L’autre spectacle était aussi sympathique : sous la devise de « Lave ton linge en public », il avait lieu dans une laverie des pentes de la Croix-Rousse et consistait en une lecture de différents poètes locaux et internationaux. La dernière présentation s’accompagnait de danse, deux filles bougeaient et s’entrechoquaient comme des gouttes d’eau dans un lave-linge, ça rafraîchissait le langage. Ce n’était rien de très extraordinaire, mais j’étais quand même heureuse de participer à cette manifestation de l’intime dans un espace public.
Pour finir, M. Thélot et sa parole d’oracle. Quelqu’un dans la classe, lundi, a eu le malheur – ou le bonheur – d’exprimer qu’il comprenait mal la poésie de Rimbaud. Le prof lui a répondu qu’il n’y a rien à comprendre à la poésie ni à la condition humaine – la vision immanquablement ontologique de cet homme me surprend à tout coup. En fait, on peut comprendre la poésie seulement quand on l’entend : elle s’intègre à notre oreille, puis à notre destin, parce qu’on parvient à la subjectiver, d’où l’importance de connaître des passages par cœur. Ainsi les vers peuvent résonner en nous et nous aider à progresser. Si ce discours était impromptu et tout à fait éloquent à la fois, mon expérience personnelle a même pu corroborer les propos de M. Thélot : le vers de Rimbaud, « que salubre est le vent », m’était revenu au moment où le mistral me décoiffait en Provence ; ces jours-ci, c’est plutôt la poésie québécoise qui vibre en moi, celle d’un Louis-Jean Thibault qui, observant la papetière Daishowa, rêve de « donner à lire l’apparence nettoyée des choses, une vie que l’on voudrait régénérée, vivifiée. »
les dernières lignes
samedi 21 mars 2009
samedi 14 mars 2009
this routine is paradise
jeudi 5 mars 2009
M. Bonnet, le prof qui a fait grève à toutes les semaines depuis que le conflit à propos du statut des enseignants-chercheurs a débuté, nous a dit qu’il a recommencé à donner cours mardi parce que, sinon, les manques à rattraper allaient être trop graves – du côté de Lyon 2, les choses n’ont pas repris au complet, je pense. Or, cette semaine, j’ai eu pour la première fois tous mes cours et j’ai pu ainsi retrouver un train de vie « scolaire », c’est-à-dire aller à l’école, avoir des lunchs, lire, se coucher tôt. Certains pourraient penser que c’est ennuyant, mais non : comme le soulignait M. Thélot, il y a une analogie entre le voyage et la poésie – il a même mentionné que qu’elle mettait en valeur l’ambition des étudiants en échange –, puisque tous deux ont la capacité de renouveler le réel, de « changer la vie », comme dirait Rimbaud. C’est pourquoi il y a un graffiti, sur la rue Sala, qui me fait à chaque fois une drôle d’impression et qui dit : « this routine is hell ». Je passe souvent sur cette rue près de Bellecour, sur la Presqu’île, car je l’emprunte pour aller à la fac lorsque je m’y rends à pied. C’est ce qui rend la situation ironique, parce que c’est précisément une routine qui n’est pas l’enfer pour moi, plutôt dire le paradis : elle est l’objet d’un exercice quotidien d’émerveillement devant les architectures diverses, puis devant l’attitude altière des ponts et passerelles, encore devant le cours silencieux de la Saône et du Rhône. Le tout s’avère d’autant plus sublimé que je traverse ces attachants paysages pour aller m’asseoir dans des classes où on s’applique à étudier le pourquoi et le comment de la parole esthétique.
Au début de la semaine passée, Caroline a accueilli dans l’appartement un ami à elle, Jean-Dominique, qui donne des cours de méthode Alexander. C’est une technique qui, au moyen d’exercices modulés selon leur intensité, vise à avoir une plus grande conscience de son corps afin d’obtenir une meilleure posture et d’effectuer des mouvements qui ne font pas forcer de façon inefficace les muscles et les articulations ; on maîtrise les automatismes que le temps a imposés au corps. J’ai eu droit à une petite session gratuite, alors je peux dire que c’était assez intéressant. Giulia, qui était passée à la maison ce jour-là, n’avait pas semblée convaincue de cette méthode inspirée par la philosophie pragmatique, comme quoi les idées ne sont bonnes que selon leur retentissement positif dans nos actions. Je ne sais pas quels résultats peuvent vraiment découler de cette approche,mais au moins ça permet d’établir un contact avec soi et de se sentir maître de son être en entier. Peut-être que cela seulement suffit et ça pourrait expliquer qu’en buvant du thé, plusieurs gens soient venus à la rencontre de cette technique.
Il vaut mieux être bien dans son corps parce que la poésie, d’ailleurs, est liée au corporel. C’est ce que nous voyons avec M. Thélot dans le cours carrément extasiant qu’il donne sur Rimbaud. En effet, la première expression de la subjectivité se passe par le corps chez l’enfant-poète qui tire la langue et joue de « noires hypocrisies » devant les codes du monde adulte : la corporéité est lyrisme. Ainsi, l’activité poétique deviendra la verbalisation de ce qui est immanent au corps, de ce qui est intérieur. Et si les Illuminations sont parfois d’un hermétisme saisissant, c’est parce le sentir intime n’est simplement pas fait de langage. Pourtant, Rimbaud, comme d’autres, a rêvé d’une langue à la mesure des émotions, d’une unité absolue de l’être : « la nouvelle harmonie ». Mais l’entreprise du poète s’est soldée, on le sait, par son propre retrait du monde de la littérature, puisque ses mots n’ont pas transformé la négativité de la condition humaine. Je me demande encore à quoi, alors, on peut aspirer en écrivant ; j’ai sans doute trop d’exigences vis-à-vis du possible de l’écriture. Il s’agirait peut-être seulement d’exister au lieu de vivre, pour paraphraser Le Clézio, d’accepter d’avoir quelque chose à dire et d’y inscrire son énergie particulière – celle que je sens, étrangement, monter en moi avec un genre de volupté créatrice.
L’écrit suivant m’a grandement ravie dans les jours passés : j’ai terminé de lire Le loup des steppes d’Hermann Hesse, œuvre que j’ai lue dans le cadre du cours sur Blanchot, car il l’avait étudiée dans un de ses essais. J’ai été profondément touchée par ma lecture comme ça faisait longtemps que je ne l’avais pas été. Le personnage qui écrit les carnets donnés à lire songe au suicide et c’est ainsi qu’on peut suivre la longue et complexe transformation d’une détresse humaine obsédée par l’idéal en un désir de vivre fragile mais bien présent. En bref, c’est le travail de toilette intellectuelle d’un jeune homme absolu – merci encore, Ponge – confronté à son insolubilité que l’auteur développe avec finesse. La métaphore radiophonique, enfin, illustre à quoi chacun doit s’en tenir avec l’existence : une version altérée et brouillée que l’on nous projette à distance de l’essence des choses – des êtres, de la beauté et de l’émotion. C’est lourd mais intelligent, donc à lire de toute urgence pour tous.
Si tout porte à croire que n’existe pas un certain point de l’esprit où les contradictions n’existent plus – pied de nez au malheureux Breton –, mon cours sur Les pensées de Pascal me laisse à penser ou à simplement éprouver une timide espérance. L’écrivain lui-même, avec la joie chrétienne dont il fait preuve, a de quoi séduire. Puis, le prof, M. Landry, est croyant, ça se voit en le regardant, avec la grâce qui brille dans ses yeux et son sourire carrément béat – mais je ne veux pas que ce portrait ait l’air d’une caricature. Il donne son cours avec tant d’enthousiasme que c’en est attendrissant d’amour humain ; aujourd’hui, j’ai croisé ledit prof et il m’a saluée, j’en étais choyée, d’autant plus que ça ne m’arrive pas souvent ici, en France. En tout cas, à Québec, dans la rue, une dame m’avait donné des papiers sur la vie communautaire autour de l’église de mon quartier en me disant que ça paraissait que j’avais la foi. Peut-être qu’elle voulait m’en convaincre, je ne pourrai jamais savoir, mais j’ai parfois l’impression d’avoir une sensibilité pour un au-delà des choses. Je ne sais pas ce qu’est Dieu ni si je l’ai rencontré, mais rechercher Dieu, ça pourrait être ça, le trouver, comme dirait Pascal. Je déroge, du coup à l’athéisme de Ponge, que je ne veux pas prendre comme absolu non plus, puisque j’ai envie, à certains moments, d’assister à une messe donnée à la cathédrale Saint-Jean. Ça pourrait m’élever l’âme un peu, pour un certain temps.
La fin de semaine a été plaisante, on aurait dit que le printemps arrivait : samedi, il faisait quinze et, pour fêter ça, Élise, Lysandre, Giulia et moi sommes allées boire une bière sur une terrasse près de chez Élise. C’était le symbole du beau temps et l’allégresse qui l’accompagne lorsqu’on se permet de remiser, pour un moment, nos manteaux d’hiver. Même le soir tombé, nous avons fait durer la joie avec Vincent et Catinca en cuisinant chez moi « la tartiflette du bonheur », pour citer Élise, avec son reblochon fondant sur le dessus : elle était excellente. J’étais heureuse de pouvoir accueillir à nouveau mes amis autour de la table basse du salon, cette fois enjolivée d’une nappe à motifs blancs et rouge vin. Giulia avait une autre soirée de prévue ; même si on a un cours ensemble, on se parle de moins en moins, quelque chose s’est dissout entre nous, si quelque chose il y a déjà eu. Nous avons fait un souper chez elle dimanche soir, avec plusieurs autres – les Allemands n’y étaient pas, le groupe s’est peut-être juste relâché en général, les amitiés ne sont plus aussi inquiètes et enthousiastes. Mais ça m’est égal – même si Alex est parti, même si Géraldine aussi, depuis près de deux semaines, cette Italienne que j’ai connue un peu et dont j’ai beaucoup aimé l’élégance et l’énergie –, car ce n’est que l’essentiel qui subsiste.
À propos de l’essentiel : en France – en Europe – pratiquement tout le monde fume la cigarette et je dois dire que j’ai succombé quelques fois à cette tentation lors de quelques soirées entre amis. J’ai fumé environ deux cigarette par jour il y a un peu moins d’un mois et ce pendant deux semaines. Je ne pensais pas avoir commencé à fumer pour vrai, mais lorsque j’ai arrêté au complet pendant les jours qui ont suivi cette période, j’ai déjà senti que mon corps réclamait quelque chose qui n’avait ni trait à la soif, ni trait à la faim et que je m’affolais complètement à l’idée d’aller à un tabac. Ça m’a alarmée et j’ai décidé que je ne fumerais plus du tout, sinon qu’en de très rares occasions, pour le plaisir dangereux que représente le goût du tabac et la fumée. J’étais amusée par le fait que mon corps réagisse au manque, mais je considère que je vaux davantage qu’une dépendance, d’autant plus qu’elle est une véritable autodestruction. Ainsi, je me centre un peu plus sur l’essentiel et non pas les codes sociaux. En effet, j’ai dû être franche avec moi en me disant que, s’il n’y avait pas autant de gens autour de moi qui fument – comme ma coloc –, je ne serais jamais passée d’une cigarette très rarement fumée à une quotidienneté du geste. Et tant pis mon amour-propre aurait désiré que j’aie du style et que je paraisse encore plus Européenne : je suis authentique et cela convoque encore, heureusement, un peu de pureté, de cohérence existentielle, en France comme ailleurs.
M. Bonnet, le prof qui a fait grève à toutes les semaines depuis que le conflit à propos du statut des enseignants-chercheurs a débuté, nous a dit qu’il a recommencé à donner cours mardi parce que, sinon, les manques à rattraper allaient être trop graves – du côté de Lyon 2, les choses n’ont pas repris au complet, je pense. Or, cette semaine, j’ai eu pour la première fois tous mes cours et j’ai pu ainsi retrouver un train de vie « scolaire », c’est-à-dire aller à l’école, avoir des lunchs, lire, se coucher tôt. Certains pourraient penser que c’est ennuyant, mais non : comme le soulignait M. Thélot, il y a une analogie entre le voyage et la poésie – il a même mentionné que qu’elle mettait en valeur l’ambition des étudiants en échange –, puisque tous deux ont la capacité de renouveler le réel, de « changer la vie », comme dirait Rimbaud. C’est pourquoi il y a un graffiti, sur la rue Sala, qui me fait à chaque fois une drôle d’impression et qui dit : « this routine is hell ». Je passe souvent sur cette rue près de Bellecour, sur la Presqu’île, car je l’emprunte pour aller à la fac lorsque je m’y rends à pied. C’est ce qui rend la situation ironique, parce que c’est précisément une routine qui n’est pas l’enfer pour moi, plutôt dire le paradis : elle est l’objet d’un exercice quotidien d’émerveillement devant les architectures diverses, puis devant l’attitude altière des ponts et passerelles, encore devant le cours silencieux de la Saône et du Rhône. Le tout s’avère d’autant plus sublimé que je traverse ces attachants paysages pour aller m’asseoir dans des classes où on s’applique à étudier le pourquoi et le comment de la parole esthétique.
Au début de la semaine passée, Caroline a accueilli dans l’appartement un ami à elle, Jean-Dominique, qui donne des cours de méthode Alexander. C’est une technique qui, au moyen d’exercices modulés selon leur intensité, vise à avoir une plus grande conscience de son corps afin d’obtenir une meilleure posture et d’effectuer des mouvements qui ne font pas forcer de façon inefficace les muscles et les articulations ; on maîtrise les automatismes que le temps a imposés au corps. J’ai eu droit à une petite session gratuite, alors je peux dire que c’était assez intéressant. Giulia, qui était passée à la maison ce jour-là, n’avait pas semblée convaincue de cette méthode inspirée par la philosophie pragmatique, comme quoi les idées ne sont bonnes que selon leur retentissement positif dans nos actions. Je ne sais pas quels résultats peuvent vraiment découler de cette approche,mais au moins ça permet d’établir un contact avec soi et de se sentir maître de son être en entier. Peut-être que cela seulement suffit et ça pourrait expliquer qu’en buvant du thé, plusieurs gens soient venus à la rencontre de cette technique.
Il vaut mieux être bien dans son corps parce que la poésie, d’ailleurs, est liée au corporel. C’est ce que nous voyons avec M. Thélot dans le cours carrément extasiant qu’il donne sur Rimbaud. En effet, la première expression de la subjectivité se passe par le corps chez l’enfant-poète qui tire la langue et joue de « noires hypocrisies » devant les codes du monde adulte : la corporéité est lyrisme. Ainsi, l’activité poétique deviendra la verbalisation de ce qui est immanent au corps, de ce qui est intérieur. Et si les Illuminations sont parfois d’un hermétisme saisissant, c’est parce le sentir intime n’est simplement pas fait de langage. Pourtant, Rimbaud, comme d’autres, a rêvé d’une langue à la mesure des émotions, d’une unité absolue de l’être : « la nouvelle harmonie ». Mais l’entreprise du poète s’est soldée, on le sait, par son propre retrait du monde de la littérature, puisque ses mots n’ont pas transformé la négativité de la condition humaine. Je me demande encore à quoi, alors, on peut aspirer en écrivant ; j’ai sans doute trop d’exigences vis-à-vis du possible de l’écriture. Il s’agirait peut-être seulement d’exister au lieu de vivre, pour paraphraser Le Clézio, d’accepter d’avoir quelque chose à dire et d’y inscrire son énergie particulière – celle que je sens, étrangement, monter en moi avec un genre de volupté créatrice.
L’écrit suivant m’a grandement ravie dans les jours passés : j’ai terminé de lire Le loup des steppes d’Hermann Hesse, œuvre que j’ai lue dans le cadre du cours sur Blanchot, car il l’avait étudiée dans un de ses essais. J’ai été profondément touchée par ma lecture comme ça faisait longtemps que je ne l’avais pas été. Le personnage qui écrit les carnets donnés à lire songe au suicide et c’est ainsi qu’on peut suivre la longue et complexe transformation d’une détresse humaine obsédée par l’idéal en un désir de vivre fragile mais bien présent. En bref, c’est le travail de toilette intellectuelle d’un jeune homme absolu – merci encore, Ponge – confronté à son insolubilité que l’auteur développe avec finesse. La métaphore radiophonique, enfin, illustre à quoi chacun doit s’en tenir avec l’existence : une version altérée et brouillée que l’on nous projette à distance de l’essence des choses – des êtres, de la beauté et de l’émotion. C’est lourd mais intelligent, donc à lire de toute urgence pour tous.
Si tout porte à croire que n’existe pas un certain point de l’esprit où les contradictions n’existent plus – pied de nez au malheureux Breton –, mon cours sur Les pensées de Pascal me laisse à penser ou à simplement éprouver une timide espérance. L’écrivain lui-même, avec la joie chrétienne dont il fait preuve, a de quoi séduire. Puis, le prof, M. Landry, est croyant, ça se voit en le regardant, avec la grâce qui brille dans ses yeux et son sourire carrément béat – mais je ne veux pas que ce portrait ait l’air d’une caricature. Il donne son cours avec tant d’enthousiasme que c’en est attendrissant d’amour humain ; aujourd’hui, j’ai croisé ledit prof et il m’a saluée, j’en étais choyée, d’autant plus que ça ne m’arrive pas souvent ici, en France. En tout cas, à Québec, dans la rue, une dame m’avait donné des papiers sur la vie communautaire autour de l’église de mon quartier en me disant que ça paraissait que j’avais la foi. Peut-être qu’elle voulait m’en convaincre, je ne pourrai jamais savoir, mais j’ai parfois l’impression d’avoir une sensibilité pour un au-delà des choses. Je ne sais pas ce qu’est Dieu ni si je l’ai rencontré, mais rechercher Dieu, ça pourrait être ça, le trouver, comme dirait Pascal. Je déroge, du coup à l’athéisme de Ponge, que je ne veux pas prendre comme absolu non plus, puisque j’ai envie, à certains moments, d’assister à une messe donnée à la cathédrale Saint-Jean. Ça pourrait m’élever l’âme un peu, pour un certain temps.
La fin de semaine a été plaisante, on aurait dit que le printemps arrivait : samedi, il faisait quinze et, pour fêter ça, Élise, Lysandre, Giulia et moi sommes allées boire une bière sur une terrasse près de chez Élise. C’était le symbole du beau temps et l’allégresse qui l’accompagne lorsqu’on se permet de remiser, pour un moment, nos manteaux d’hiver. Même le soir tombé, nous avons fait durer la joie avec Vincent et Catinca en cuisinant chez moi « la tartiflette du bonheur », pour citer Élise, avec son reblochon fondant sur le dessus : elle était excellente. J’étais heureuse de pouvoir accueillir à nouveau mes amis autour de la table basse du salon, cette fois enjolivée d’une nappe à motifs blancs et rouge vin. Giulia avait une autre soirée de prévue ; même si on a un cours ensemble, on se parle de moins en moins, quelque chose s’est dissout entre nous, si quelque chose il y a déjà eu. Nous avons fait un souper chez elle dimanche soir, avec plusieurs autres – les Allemands n’y étaient pas, le groupe s’est peut-être juste relâché en général, les amitiés ne sont plus aussi inquiètes et enthousiastes. Mais ça m’est égal – même si Alex est parti, même si Géraldine aussi, depuis près de deux semaines, cette Italienne que j’ai connue un peu et dont j’ai beaucoup aimé l’élégance et l’énergie –, car ce n’est que l’essentiel qui subsiste.
À propos de l’essentiel : en France – en Europe – pratiquement tout le monde fume la cigarette et je dois dire que j’ai succombé quelques fois à cette tentation lors de quelques soirées entre amis. J’ai fumé environ deux cigarette par jour il y a un peu moins d’un mois et ce pendant deux semaines. Je ne pensais pas avoir commencé à fumer pour vrai, mais lorsque j’ai arrêté au complet pendant les jours qui ont suivi cette période, j’ai déjà senti que mon corps réclamait quelque chose qui n’avait ni trait à la soif, ni trait à la faim et que je m’affolais complètement à l’idée d’aller à un tabac. Ça m’a alarmée et j’ai décidé que je ne fumerais plus du tout, sinon qu’en de très rares occasions, pour le plaisir dangereux que représente le goût du tabac et la fumée. J’étais amusée par le fait que mon corps réagisse au manque, mais je considère que je vaux davantage qu’une dépendance, d’autant plus qu’elle est une véritable autodestruction. Ainsi, je me centre un peu plus sur l’essentiel et non pas les codes sociaux. En effet, j’ai dû être franche avec moi en me disant que, s’il n’y avait pas autant de gens autour de moi qui fument – comme ma coloc –, je ne serais jamais passée d’une cigarette très rarement fumée à une quotidienneté du geste. Et tant pis mon amour-propre aurait désiré que j’aie du style et que je paraisse encore plus Européenne : je suis authentique et cela convoque encore, heureusement, un peu de pureté, de cohérence existentielle, en France comme ailleurs.
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