dimanche 15 février 2009
Pas mardi dernier mais mardi de la semaine précédente, j’ai enfin déménagé dans mon nouveau chez-moi. Il me semble que cette journée était mémorable dans son lot de négativité : pluvieuse à souhait, ponctuée de plusieurs allers-retours en métro avec une charge considérable de bagages, marquée par la malchance – la porte de sortie du métro m’a fermé violemment dessus, comme si elle n’avait pas senti mon poids. Une chance que j’arrivais au terme de mes péripéties de déménagement ce jour-là dans une colocation sympathique ! Caroline (Lyonnaise – oui, oui, ça existe), Alex et moi avons trinqué avec un verre de vin rouge pour me souhaiter « bienvenue à la maison » ; j’étais émue d’enfin avoir une place et de m’y sentir bien – je ne me sentais pas à ma place à la Part-Dieu. Disons que j’ai vite oublié les gouttes d’eau qui m’avaient auparavant détrempée pendant la journée au profit d’une chaleur toute humaine. D’ailleurs, il faut dire que l’appartement dans lequel j’habite, désormais, a quelque chose d’idéal, puisqu’il est situé sous Fourvière, donc derrière la cathédrale Saint-Jean, en plein cœur du charme Renaissance du Vieux-Lyon. Mais son attrait n’est pas seulement d’intérêt géographique : une grande cuisine, un grand salon avec un canapé confortable et des genres de poufs qui peuvent se réunir autour de la table basse, quelques plantes et un système de son relié un ordinateur Apple.
Si j’ai pris du retard dans l’écriture de mon journal durant les derniers jours, c’est parce que ceux-ci ont été emplis à pleine capacité, ce qui est un avantage de la vie en colocation, d’autant plus que j’avais deux colocataires du temps qu’Alex n’était pas encore rentré en Roumanie. Ce même mardi qui a marqué mon arrivée définitive dans le Vieux-Lyon, je suis allée avec mes deux colocs à la petite salle de spectacle située dans les pentes de la Croix-Rousse, À thou bout t’chant, pour voir en spectacle le groupe de musique duquel le cousin de Caroline faisait partie, Lulu. Alex et moi avons été désagréablement surpris par le coût d’entrée de huit euros pour un spectacle d’un mardi soir pluvieux, mais notre mauvaise humeur s’est vite estompée devant la prestation de qualité à laquelle nous avons eu droit. Caroline nous avait dit que c’était de style « chanson française » et j’approuve cette appellation, dans tout le charme qu’elle colporte ; le chanteur a une voix riche qui met en valeur des textes pleins de finesse et qui se mélange harmonieusement à divers instruments, guitare, piano, violon, accordéon, banjo, piano à vent. C’est ainsi dire que tout ça nous a beaucoup plu. Dans les jours qui ont suivi, Alex et moi avons écouté en boucle le disque De Bray-Dunes à Menton sans s’en lasser, c’était simplement tropagréable, plein de cette poésie musicale que la chanson française, vieille ou nouvelle, réactive sans cesse. J’avais eu peur d’empiéter sur l’espace d’Alex en m’installant dans l’appart quelques jours avant qu’il ne soit véritablement parti, mais c’est plutôt le contraire qui s’est produit, en ce que nous nous sommes révélés d’harmonieux colocs : nous mangions souvent ensemble, préparions du café l’un pour l’autre, partagions des goûts musicaux semblables, nous plaisions à recevoir nos amis. Puisque Caroline était moins souvent à l’appart – elle travaille – et que j’avais déjà Alex comme ami, je dois avouer que les liens entre nous se sont développés de façon asymétrique pour l’instant.
À travers cette adaptation à mon nouvel espace de vie, je suis aussi allée à mes cours, même si j’en avais encore moins qu’à l’habitude. Plus précisément, plusieurs profs sont en grève en raison de la réforme des masters – ici, il faut préférer cet anglicisme à « maîtrises » – que le Ministère de l’Éducation veut imposer : ces hautes instances n’ont pas donné assez de temps aux universités pour formuler un nouveau programme de master enseignement, branche de master permettrait à des gens moins qualifiés en recherche de donner cours aux étudiants. Ainsi, ceci signifie une dégradation de la qualité des enseignements et une recherche universitaire moins soutenue, parce que le projet de réforme de l’enseignement supérieur demande une réforme du statut des enseignants-chercheurs ; les détails de ce changement ne sont pas encore tous dévoilés, mais il serait question d’une méthode d’évaluer la qualité des recherches (!). Sarko, dans un discours à l’Élysée, a souligné la qualité « médiocre » (au sens de « moyen ») de la recherche française, ce qui est assez insultant, considéré le classement dudit pays au sein de l’Europe – le CNRS (Centre National de Recherche Scientifique) se classe premier – et la petite expérience que moi-même j’en ai eu. À cet égard, le rayonnement international des publications universitaires françaises en littérature, le séminaire auquel j’ai assisté à l’ENS ou même seulement les très actifs enseignants-chercheurs que j’ai rencontrés à ma fac, comme M. Thélot ou M. Auclerc, m’ont montré que la recherche universitaire est loin d’être médiocre, elle est plutôt un lieu de réalisation de l’excellence intellectuelle. Mais ça n’intéresse visiblement pas le Président et ses comparses. Et les profs et étudiants continuent de manifester. Je me trouve blasée en comparaison avec l’enthousiasme révolutionnaire des Français, malgré tout, et même avec celui de quelques amis Européens allemands et italiens – Arne, Ümit, Giulia et Geraldine. On nous avait avertis de ne pas traîner dans les manifestations en raison de la précarité de notre carte de séjour, mais je ne sais pas si mon manque de motivation est lié à quelque chose de moins technique et de plus désobligeant. Aujourd’hui un peu mieux informée – consultation de périodiques en ligne et visionnage des discours de Sarkozy – sur le conflit que mardi dernier, peut-être que je manifesterai si l’occasion s’en présente à nouveau ; tout demeure pacifique, de toute façon, et la cause est noble.
Malgré la gravité des enjeux, les profs ne sont pas tous solidaires, ce qui m’apparaît un peu étrange. J’ai eu deux cours sur Pascal – la troisième fois, M. Landry a fait la grève –, tous mes cours sur Blanchot et aussi tous les cours de M. Thélot, même si j’aurais pensé que ce prof aurait été gréviste, tout révolutionnaire de première classe que je l’imaginais : Rimbaud le révolté nous dit qu’il faut « changer la vie », mais ça s’arrêterait à la contestation des formes littéraires, en fin de compte ? J’ai été déçue par cet aspect ambigu du comportement de M. Thélot ; j’attendais sans doute trop de lui, alors qu’il n’est qu’un prof parmi d’autres. Cependant, sa justification de son inaction l’a presque entièrement excusé, en ce que sa « conception tragique et mystique de l’existence » le distancie du politique et que, pour lui, l’enseignement de la littérature est une sorte de grève perpétuelle du monde, qui permet d’en cultiver une approche critique. Le prof avait la vraie posture du poète romantique, solitaire et incompris de tous ; il avait l’air vieilli, ce jour-là, il rayonnait moins, malgré tout. Alimentée par les cours auxquels j’assiste, je suis pourtant sensible à ces recherches d’une émotion agrandie, hors de la pauvreté du réel : Pascal, le cœur éclairé, se croit un élu de Dieu et Blanchot rêve du « livre à venir », une manifestation de l’absolu vers laquelle toutes les œuvres le moindrement littéraires tendent.
J’ai vu, il y a déjà une semaine, le très beau film de Bertolucci, The Dreamers (Les Innocents), qui s’intéresse lui aussi aux absolus, à savoir ici comment l’art nourrit la réalité et inversement. Racontée très brièvement, l’histoire s’avère être celle d’un amour tordu, au moment de mai 68, en France – quelle force évocatrice possède donc ce pays ! –, entre un jeune Californien et deux Français tout particulièrement éperdus de cinéma. Mais l’Américain a peur de jouer complètement, comme lorsque la sœur et le frère français veulent reproduire une scène un peu risquée d’un film que j’ai oublié et que l’étranger répond, pour se dégager de l’offre : « oui, mais c’est un film ». Dans The Dreamers, une telle distinction n’existe pas, la vie est une œuvre d’art, tout dangereux que ça puisse devenir. En tout cas, ça donne lieu à des scènes d’une beauté éblouissante, surtout lorsque l’actrice se déguise en personnages de films ou en la Vénus de Milo. C’est un film du déséquilibre qui demande de jouer jusqu’au bout – il faut tirer des cocktails Molotov ou ne pas manifester, par exemple –, alors je dois dire que ça a ébranlé mon brin de sérénité intérieure, le peu de mesure aristotélicienne que je parfois je réussis à mettre en œuvre.
Les derniers jours, sinon, ont été parallèlement marqués par une tristesse sourde, parce qu’Alex devait lentement abandonner Lyon ; il est parti vendredi matin. Je n’imagine même pas ce que sera mon propre départ, étant donné que j’étais déjà démoralisée pour cet ami. Frizi était partie la semaine passée, mais j’étais moins proche d’elle, alors j’ai moins compris, senti ce que ça représentait. Mais quand le moral d’un colocataire ne va pas, c’est communicatif. Nous avons quand même contemplé, à plusieurs reprises, avec une certaine émotivité, la cathédrale Saint-Jean, éclairée et esseulée dans la nuit ainsi que Fourvière illuminée depuis la fenêtre. Même, après avoir fait les courses au Marché’U de la Presqu’île, nous avons pris une pause sur le bord du Rhône, dans un mutisme presque total, pour contempler le Rhône, l’Hôtel-Dieu et Fourvière qui se mêlait, au loin, au ciel nuageux, tout en buvant une bière à cinquante centimes. C’était apaisant, d’un calme plaisant. Les paysages nous quittent, mais nous ne les quitterons jamais : ils demeureront encore plus beaux, sans doute, inaltérés et inaltérables, dans l’espace intime de la mémoire. Les souvenirs peuvent perdre de leur acuité, oui, mais je pense qu’on oublie mal le vécu lui-même, tout esthétique il peut s’avérer de toute façon. Comme Prévert le dit, c’est la carte-citation que j’ai offerte à Alex comme cadeau de départ, « tout est perdu sauf le bonheur » – les Français savent si bien comprendre et dire les choses. C’est ainsi dire que vendredi a été un jour qui serre le cœur : Arne, Vincent, Catinca et moi avons accompagné Alex jusqu’à Perrache, de là où il prenait le Satobus vers l’aéroport. Une autre scène que je ne pourrai pas oublier : celle d’un Alex aux yeux brillants, nous regardant depuis son siège dans l’autobus et tenant contre la vitre son portable dans lequel il avait écrit en texto « Vous allez me manquer ! ». C’était horrible, autrement dit. On va sans doute se revoir, mais c’est quand même triste de voir un ami ainsi partir au loin, d’autant plus que, selon lui, c’est vers une société roumaine qui ne laisse pas encore autant de place aux belles choses qu’en France, ce à quoi lui-même est sensible. Je retiendrai d’Alex, à ce sujet, le devoir d’art et d’émerveillement auquel son côtoiement nous convie : je pense qu’il est la personne qui a le plus vu de films que je connaisse – avec Sabine (une Française, évidemment), peut-être. Il m’a fait une liste de films à voir auxquels sont juxtaposées des cases à cocher. C’est une véritable tâche à effectuer et j’en suis heureuse, parce que ça m’oblige à me nourrir, simplement, du mouvement élégant des images, de vies repensées, reconfigurées.
Le week-end est tranquille comme l’appart est un peu vide lui-même. Je cherche à décorer ma chambre, j’irai bientôt acheter quelques machins chez Ikea. À l’extérieur, il neige, mais d’une neige si légère qu’on la dirait en apesanteur ; la gravité est renversée. Ce matin, je paressais dans mon lit et les cloches de la cathédrale m’ont gentiment indiqué de me lever. Alex m’avait avertie à propos de cette musique du dimanche, comme quoi elle pouvait s’avérer dérangeante ; pour l’instant, elle me plaît beaucoup, parce qu’elle me rappelle toute la magnificence du Vieux-Lyon.
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