dimanche 1er février 2009
Je me nourris bien. La semaine passée, pour le samedi, Vincent et Catinca nous avaient invités (Lysandre, Alex, Élise – mais elle ne pouvait pas venir –, et moi) à un petit repas bien français : salade et chèvre chaud, quenelles nature à la sauce tomate et fromage et gâteau au yaourt. C’était sympathique dans leur petite cuisine chaleureuse, d’autant plus nous avons agrémenté ce souper de quelques larmes de vin rouge. Nous avons écouté pas mal de chanson française, Claude François, par exemple, ue je ne connaissais pas vraiment, mais aussi les grands classiques qu’on chérit toujours autant, comme Aznavour. Le repas était copieux et tout le monde en était heureux ; la bohème dont nous fait rêver l’illustre chanteur est belle, mais lorsque le ventre est creux, on ne peut pas manger qu’un jour sur deux : on appelle maman, comme dirait l’autre. Voilà le désenchantement des enfants de la chanson française.
Le matin suivant, mon petit-déjeuner a également été agréable et ancré dans la tradition en ce qu’il se constituait de la somme des achats faits au marché qui épouse la Saône – et il faisait soleil ce jour-là. J’y étais allée avec Arne et d’autres Allemands et nous avons rapporté nos provisions jusqu’à la Guillotière, chez Arne, pour les mettre en commun et les déguster : baguettes, fromages (morbier, comté, chèvre), terrine, saucissons, clémentines, raisins, tomates cerise. Une tasse de café surajoutée à tout ça et je crois désormais au bonheur, en autant qu’on ne parle pas exclusivement allemand autour de moi.
Jeudi, j’ai commencé mon déménagement en allant poser la valeur d’un grand sac dans mon nouvel appartement, que j’essaie d’éviter d’appeler « chez Alex », car il faut que je m’y sente chez moi et non pas dans l’espace d’un autre. Nous avons déjeuné ensemble, mais je n’ai pas très bien réussi les croque-monsieur : la moutarde de Dijon était trop piquante, même si j’en avais mis qu’un peu, et les coins du pain avaient trop séché. Mais je ne dois pas me concentrer que sur le négatif, parce que la vie comporte, oui, sa part de désillusions, de recettes presque ratées, mais aussi une part de rêve qui rétablit l’équilibre. À ce sujet, je pense que la France constitue l’objet qui convie par excellence à la rêverie : Alex m’a raconté qu’à Bucarest, il visionnait un grand nombre de films à l’Institut Français de sa ville, songeant à ce pays qu’il allait visiter des années plus tard, en fumant, avant les représentations, des cigarettes Pink Elephant, des cigarettes à la vanille qu’on ne trouve qu’en France.
J’ai quitté définitivement mon studio de la Part-Dieu, enfin. L’insipidité de ce quartier commercial, telle qu’on peut en trouver en France, est laissée derrière et je crois que ce n’est que le meilleur qui m’attend, désormais. Peu importe, vendredi, j’ai fait le ménage de mon premier chez-moi dans une grande hâte pour préparer l’état des lieux. Puis, un peu confuse, je me suis retrouvée dans le corridor de la résidence avec une montagne de sacs. J’ai appelé Lysandre et Élise à mon secours, car je n’aurais jamais pu transporter tout mon bagage sans leur aide, ce que j’avais préalablement pensé faire. Depuis ce moment et pour quelques jours, je suis une sans domicile fixe, mais les amitiés solides qui m’entourent me sont d’un support très apprécié. J’ai laissé ma valise chez Lysandre, ainsi que quelques sacs et de la nourriture périssable, entreposé chez Élise ma plante et d’autres aliments et accepté l’offre on ne peut plus aimable d’Anne-Sophie, une copine française, de m’héberger chez elle pendant le week-end – Alex accueillait des amis roumains et je n’aurais pas eu de place où dormir dans cet appart qui sera bientôt le mien.
Ma nouvelle existence de Lyonnaise – puisque, déménager, c’est véritablement changer d’espace vital, ça modifie notre décoration intérieure – a donc bien commencé : Anne-Sophie habite dans le sixième arrondissement, un quartier huppé au nord de la rive droite du Rhône. Ce n’est pas une partie si différente de la ville en tant que telle, mais son atmosphère posée et ses habitants, tous aussi distingués les uns que les autres, lui donnent un relief différent. On s’attarde peut-être un peu plus au travail de fer forgé des balcons et aux longues fenêtres qui ponctuent uniformément les immeubles doucement colorés. Il est d’ailleurs difficile de ne pas faire de lèche-vitrine lorsqu’on déambule le long des rues ou même lorsqu’une destination particulière motive notre déplacement : les boutiques de décoration, de mode, les cafés sont tous attirants. Mon admiration ne s’est pas limitée à l’aspect d’abord extérieur du quartier, car l’appartement d’Anne-Sophie était tout à fait magnifique lui aussi. C’est un petit studio avec un mur de pierre ; un lit-mezzanine en bois et un canapé en tissu à grosses fleurs de style classique et aux ornementations boisées habitent avec classe cet espace restreint fait en hauteur. Le tout étant mis en valeur par différentes affiches illustrant des événements culturels et une batterie de cuisine rouge. En tout cas, c’était assez beau pour être vrai, surtout que, quand j’y suis entrée pour la première fois, Anne-Sophie, dans une lumière tamisée, lisait tranquillement en écoutant quelque composition de Schubert, je crois. Bien sûr, il existe une correspondance entre l’appartement et celle qui l’habite de façon permanente : Anne-Sophie est une belle grande femme, fière, qui porte des lunettes rouges et qui a une prédilection pour les vêtements noirs.
Ainsi entourée par de telles effusions de beauté, je me sentais bien, quoiqu’un peu laissée en reste par rapport à ces accomplissements mêmes d’une vie esthétique avec mes vêtements d’un noir délavé et mes bottes déjà usées par les pavés lyonnais. Cela dit, puisque, visiblement, la littérature m’aide toujours à comprendre la vie, j’ai au moins pu méditer sur Ponge et les valeurs qu’il défend parmi toutes, selon ce qu’il affirme dans Le Savon, soit le beau et le délicat. L’esthétique et l’éthique se rejoignent sans anicroche : le beau est un mode de vie, ce que je constate dans le sixième arrondissement, qui met le mieux en valeur les êtres et les modes d’existence possibles. Comme le dit également Ponge, ces considérations sont issues d’« une formation, bourgeoise sans doute, mais humaine aussi. » C’est plus facile d’aimer les belles choses lorsqu’on en a les moyens matériels, mais je pense que cette importance du beau réside ailleurs que dans les considérations monétaires, peut-être même strictement ailleurs : ce n’est pas tout d’avoir de l’argent, encore faut-il avoir du goût. Or, avoir des petits pots d’Occitane en Provence – genre de Fruits et Passion haut de gamme – n’est pas capital, il s’agit plutôt de cultiver notre sensibilité, de toujours inviter nos sens s’accomplir. Et je pense que l’art en constitue un moyen privilégié, puisqu’il propose, dans toutes ses manifestations, d’esthétiser la vie à moindre prix. En tout cas, je pense que c’est cette proximité du beau, que ce soit en raison de l’architecture, de l’histoire, de la culture, de la poésie, pourquoi pas, qui donne tant envie de venir, et de revenir aussi, en France. Parce que nous sommes tous des esprits et des corps en quête d’une harmonie assurément liée au à ce qui plaît aux sens ; aujourd’hui, je suis restée dans l’appartement d’Anne-Sophie à écouter Schubert, après être allée au musée et avoir vu des enfants s’émerveiller devant l’action painting de Pollock. D’ailleurs, en déménageant dans le Vieux-Lyon, un quartier assez joli aussi, avec son charme de la Renaissance et son ouvragée cathédrale Saint-Jean, j’ai l’impression de me donner droit à un peu plus de beauté – ce que je devrais toujours faire.
Cette semaine, j’ai relu mon journal de bord depuis le début de sa rédaction en prévision de l’envoyer à l’Université Laval, étant donné que cet exercice d’écriture compte pour un cours en lui-même. Cette vision rétrospective m’a fait voir qu’au début du voyage, je méditais sur la nature de l’identité française, sur les spécificités de ses habitants, de façon explicite, en formulant des affirmations qu’il ne me restait plus qu’à mettre en pratique. Maintenant, je ne fais plus ça, mais ai-je pour autant évacué les questionnements à propos du caractère français ? Je ne crois pas, j’ai plutôt carrément intégré ma réflexion, en ce que c’est mon regard sur les choses qui change et qui, comme j’ai tenté de l’expliquer, devenu peut-être plus impressionnable, chérit l’élégance propre à la France. En ce moment, c’est tout ce qui me faut comme gage de stabilité, puisque j’attends encore que mon prochain lit se libère.
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