les dernières lignes

samedi 28 février 2009

des espaces habitables

dimanche 22 février 2009

Quand j’utilise Internet, je le fais à partir de l’ordinateur de Caroline, qui a un clavier Azerty, ce qui signifie qu’entre autres, la lettre « a » est située à la place du « q » - c’est partout comme ça en France. Mes doigts sont désormais confus quand j’arrive sur mon pauvre petit clqvier canadien-français, je cherche mes accents et tout le reste. C’est presque dire que j’ai la main plus française qu’autrement, ce qui m’apparaît assez déstabilisant.

En guise d’introduction, je dois aussi parler d’une histoire de confiture. Avant qu’Alex ne parte, nous étions allés faire les courses au Marché’U et avions acheté de la confiture de fraises, ce qui m’horripilait, car, je ne sais pas pourquoi, mais trop souvent la saveur de fraises dans les produits industriels a un goût artificiel qui ne me plaît pas du tout ; je redoutais le pire de la confiture de fraises de la marque du commerce. J’ai été agréablement surprise après l’avoir essayée : elle me rappelle la saveur des fraises à moitié confites de ma grand-mère. J’ai d’ailleurs pensé à Sabine qui disait que beaucoup de choses, en Amérique, avait un goût augmenté, caricatural, et j’avais envie de lui donner raison – peut-être que le snobisme européen est parfois fondé. Depuis, le matin, je mélange souvent ladite confiture à ma faisselle quotidienne et je me réjouis du sentiment de félicité chaque fois recréé. Il convient aussi de noter que la faisselle provient du marché Saint-Antoine – qui borde la Saône – où Caroline et moi faisons quelques courses le dimanche, ce qui lui surajoute une valeur d’ordre presque esthétique, du moins émotif.

La semaine qui vient de s’écouler était une semaine de relâche, mais je n’ai pas trouvé que ça faisait une extrême différence avec d’habitude, vu que plusieurs profs avaient participé à la grève concernant la réforme du statut des enseignants-chercheurs. J’ai pu au moins profiter de cette liberté totale pour bien m’intégrer dans l’appartement. En fait, je me sens déjà chez moi et ça me plaît bien : Caroline écoute France Inter (l’équivalent de la Première chaîne de Radio-Canada) et on joue ensemble aux fléchettes en buvant de la tisane. J’ai tout de même essayé de mieux personnaliser ma chambre en ajoutant des rideaux Ikea – très simples, longs et blancs – à la fenêtre de ma chambre et je dois dire que ça l’a totalement transformée, à mon grand bonheur. J’ai aussi profité de la cuisine pour nourrir mon appartenance : émerveillée encore du luxe que constitue le fait d’avoir un four, j’ai cuisiné des galettes à la mélasse, qui avaient drôlement le goût du Québec. J’ai préparé mercredi une soupe-repas avec Mala ; elle était venue dîner à la maison et j’étais bien heureuse de pouvoir l’accueillir ici, dans le Vieux-Lyon.

De jeudi à vendredi, je suis allée faire un bref séjour à Chambéry, petite ville de Savoie, là d’où Sabine vient. Bien sûr, elle n’y était pas, mais sa mère, Marie-Claude, m’a accueillie avec générosité et enthousiasme, comme lorsque j’y étais venue il y a deux ans. Jeudi, je suis arrivée dans l’après-midi et nous sommes allées marcher au bord du lac Bourget, le fameux lac de Lamartine, avec Marine, la sœur de Sabine. Le paysage était sublime : les coques et mâts silencieux bougeaient au rythme des vagues sous le regard majestueux des Alpes qui encerclent la région. L’air frais m’a fait du bien encore une fois, le temps était clair et la brise froide : rien de mieux pour une Québécoise en exil. Le lendemain, avec Marie-Claude et William, un ami de la famille, je suis allée faire de la raquette dans un des massifs des Alpes dont j’ai, bien sûr, oublié le nom ; j’ai néanmoins en tête celui de l’ensemble des sentiers parcourus, regroupés sous l’exotique appellation de « Petit Canada ». C’est vrai que, si on oublie l’altitude à laquelle nous avons accédé en voiture, c’était ressemblant avec l’épais tapis de neige qui défonçait parfois et les conifères aux branches alourdies par des milliers de flocons blancs. Puis, entre ces activités en plein air, j’ai évidemment eu droit à de copieux repas préparés avec des ingrédients de première classe : avec Marie-Claude, nous avons fait quelques courses dans une coopérative d’agriculture biologique qui rassemble les productions de la région. J’ai même mangé du canard, de quoi oublier ma petite vie estudiantine aux moyens de envergure discutable. Ce qui a été agréable, aussi, c’est que j’ai eu l’impression de retrouver un chez moi dans cet appartement de Chambéry. Quand j’étais venue pour la première fois, j’y étais restée presque une semaine et je m’y sentais déjà bien ; quand j’y suis retournée il y a quelques jours, presque rien n’avait changé. Entre autres, le hall de la résidence était toujours vert clair et Jean-Paul, le beau-père de Sabine, m’a divertie avec ses connaissances et son humour cinglant. Je sens que c’est réconfortant pour moi de commencer à véritablement me sentir attachée physiquement mais surtout affectivement à des espaces donnés, surtout ceux qui se situe dans la région Rhône-Alpes, soit Chambéry, oui, et Lyon, en premier lieu. C’est d’ailleurs avec plaisir que j’accueillerai Marie-Claude quand elle passera voir La mort à Venise de Thomas Mann à l’Opéra de Lyon – moi aussi je vais aller le voir mais à une autre date –, ainsi que Sabine quand elle sera de retour en France : Lyon ne sera plus qu’une amalgame de rues et de lumières à la forme de mes agglomérations intérieures.

Dans cette volonté d’habiter véritablement le Vieux-Lyon, j’ai organisé samedi soir une petite crémaillère pour que, symboliquement, aux yeux de tous, ce soit mon chez-moi et non plus celui d’Alex – je ne veux pas qu’on l’oublie pour autant, bien sûr, mais je veux posséder mon existence, simplement. Plusieurs amis que j’aurais aimé voir n’étaient pas à Lyon pendant ce week-end, mais la chose s’est bien déroulée quand même. Lysandre m’avait grandement aidée à préparer des petites bouchées pour régaler les invités: une partie était au chèvre, tomate séchée, oignon et ail et l’autre au roquefort, miel (roumain, celui qu’Alex avait laissé pour que tout le monde y goûte) et noix de Grenoble. Ce n’était pas une soirée à grands déploiements, juste assez pour moi, je pense, pour que l’ambiance soit juste assez sympa avec du vin rouge et un peu de musique gitane.

Au début de la semaine, avec Caroline, nous avions regardé le film À bout de souffle de Godard. C’est un film français assez vieux, 1960, en noir et blanc mais très joli et amusant ; Jean Seberg est une femme vraiment trop belle, Jean-Paul Belmondo pas mal non plus. Racontant l’histoire assez originale d’un couple d’amants – ah, le thème éternel –, le film est un mélange d’art, d’amour et de liberté, tout ce qui rend la vie si essentielle, au fond. J’avais envie de regarder mille fois encore cette œuvre cinématographique, mais lentement mon obsession s’est dissoute : je ne dois pas oublier que le cinéma n’est pas la vie. Mais j’aimerais au moins le revoir plus tard, ce que je pourrai faire, puisque le film est en fait un fichier téléchargé sur Internet… Peu importe, j’ai au moins décidé que j’avais, comme les actrices, le droit d’être un peu belle. Après avoir souffert une expérience de cruauté gratuite qui m’a fait penser aux malheurs de Rousseau – un garçon de dix-sept ans inconnu, dans la rue, m’a dit que je redevrais renouveler ma garde-robe ; je me suis acheté des bottes longues brunes, sans talons mais élégantes et confortables, qui me donnent une dignité féminine. Elles sont d’ailleurs très seyantes lorsque j’arpente quotidiennement les pavés multicolores du Vieux-Lyon.

Aucun commentaire: