22 janvier 2009
La semaine passée, afin de célébrer la fin effective de mon semestre d’automne, j’ai assisté à un séminaire du Centre d’Études Poétiques de l’ENS LSH (École normale supérieure, lettres et sciences humaines) ayant pour thème la poésie française au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. M. Auclerc m’y avait conviée, en décembre, quand je lui avais demandé s’il y avait des activités à venir du groupe de recherche qu’il dirige sur Ponge. Cette visite à teneur intellectuelle était d’ailleurs doublée d’une valeur touristique, car elle m’a permis d’entrer dans un haut lieu du savoir et d’observer, pendant quelques heures, cette hiérarchisation de l’éducation propre à la France. En effet, très peu de gens sont admis à l’École normale surpérieure, 200 demandes sont acceptées sur 3000 annuellement environ, et les dossiers ne sont pas évalués en fonction des revenus… Cela dit, le séminaire conviait des participants de tous les horizons – j’en étais la preuve même –, dont plusieurs étudiants de Lyon 2. Tout le monde était très élégant et avait le sourire et la poignée de main bien orchestrés ; l’intelligence et sa sociabilité ont des codes ! Le bâtiment lui-même avait l’aspect d’une construction neuve, du moins très bien entretenue, avec une grande place pavée l’épousant. L’intérieur était structuré selon de grands espaces lumineux et très bien chauffé, peut-être trop, mais on ne lésine pas sur le budget !
Deux présentations m’ont particulièrement intéressée, d’abord celle sur Ponge étudiant Braque et puis une autre traitant du regard de Bonnefoy sur Giacometti. Je ne savais pas que les exposés allaient porter sur les échanges entre la littérature et les arts visuels, mais je n’en étais pas moins heureuse, tout autant de constater le dialogue entre les institutions culturelles de la ville, car beaucoup ont fait référence à l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon « 1945-1949. Repartir à zéro, comme si la peinture n’avait jamais existé ». L’homme qui a parlé en premier (il devait être un chercheur au sein du groupe de M. Auclerc) a présenté un Ponge critique d’art, fonction que je ne lui connaissais pas, qui s’est intéressé aux similarités morales dans son propre processus de création et celui de Braque, où les esquisses jouent un rôle primordial. En effet, les dessins témoignent d’une rectification continuelle, du choix de la perfection relative et peuvent devenir un but en soi, comme j’ai remarqué en lisant le livre-dossier du Savon. La conservation des brouillons pallie, chez Ponge, l’incertitude de pouvoir vraiment tirer une œuvre absolue ou simplement finie de l’activité de création. Ainsi cette première partie du séminaire ouvrait la voie à une réflexion non pas sur le pouvoir de la littérature mais plutôt sur son impuissance. C’est en quelque sorte ce sur quoi le doctorant de Lyon 2 a insisté avec son exposé inspiré, entre autres, d’un article de Bonnefoy rédigé à propos de Giacometti où le poète s’applique à une critique de la transparence surréaliste. Les surréalistes voient le langage comme un moyen d’accès à la surréalité et ne considèrent donc pas les mots comme une fin en soi ; Giacometti, en rupture avec le mouvement après avoir adhéré à celui-ci, et Bonnefoy lui-même sont plus sensibles à une problématisation du langage, comme quoi sa clarté n’est pas donnée d’avance, qu’il comporte des failles, des interstices. Or, l’élongation caractéristique des silhouettes de Giacometti n’est pas pure stylisation, c’est le passage à une unité minimale de la forme dans une matière divisible à l’infini. La mimésis se prive de l’expérience de l’un – le doctorant a remanié le titre de l’exposition que j’ai mentionnée en disant non plus « repartir à zéro », mais « repartir vers zéro ». La création a donc lieu à fleur de néant et on peut ainsi passer de « zéro à un » ; la présence, dans les mots comme dans la matière à sculpter, est le résultat d’une synthèse des limites de l’être.
Tout intelligentes et rationnelles ces réflexions ont été, elles avaient également une résonance d’ordre émotif en moi. Depuis que j’avais découvert Nadja en secondaire cinq, j’ai tellement admiré Breton et ses idéaux, sa quête d’une surréalité transcendantale comme horizon rassurant, mais voilà que tout s’est détruit lentement. Et ce séminaire a constitué le point final, je pense bien, de ce démantèlement. Un extrait du texte de présentation de cette rencontre autour de la poésie de l’après-guerre s’avère quasiment brutal envers le surréalisme : « beaucoup éprouvaient le sentiment d'un essoufflement du modèle surréaliste, aggravé d'une gêne devant une certaine futilité des feux d'artifice qu'il proposait, et devant l'idéalisme que représentait quoi qu'il en ait son optimisme quant aux pouvoirs de l'homme. » L’art, après la guerre, a perdu son innocence, c’est tout ce qu’on peut dire : tout art doit désormais avoir conscience de ses faiblesses et renier son aspiration à l’idéal. Cet été, quand j’ai lu La littérature contre-elle même, François Ricard avait déjà amorcé en moi le travail de purification de la jeune fille absolue, pour paraphraser Ponge, que j’étais devenue : Ricard avait clairement affirmé que la surréalité n’existe pas, même si « tout porte à [y] croire »… Malheureusement ou pas, il n’existe pas d’absolu de la communication, ni de l’être ; autrement dit, la perfection n’est pas de ce monde. Il s’agit donc pour moi, maintenant, d’accepter la fragmentation inhérente à toute chose. Je savais que la France était laïque, mais je sais pas si je la supposais athée à ce point. En tout cas, ce refus total de transcendance me laisse à penser et, au moins, me propose une vision un peu plus saine, un peu moins lyrique, de ce que pourrait constituer une existence vivable. C’est comme lorsque j’ai découvert que Fourvière ou les ponts du Rhône s’éteignaient pendant la nuit : toute hagarde en étais-je devenue, j’ai compris que Lyon, même si sa beauté est moins éblouissante, demeure une ville à travers laquelle on peut quand même trouver son chemin.
Somme toute, ce séminaire à l’ENS a été bénéfique pour moi. Même si je ne comprenais pas toujours tout ce qui était dit, car les références fusaient et la terminologie universitaire chatoyait, je me sentais bien dans ce bouillonnement poétique ; je me sentais à ma place, si peu soit-il. J’étais autant enthousiasmée que lors des cours de M. Thélot – il faisait partie de l’auditoire ! –, et que ceux, il y a déjà longtemps, de poésie que Louis-Jean Thibault donnait au cégep. Ce dernier, après avoir fait une maîtrise à l’ENS (!), a d’ailleurs rédigé sa thèse de doctorat sur l’interaction entre peinture et poésie chez Bonnefoy, ce qui me porte ici, en France, à me réjouir du monde et de son étonnante cohérence.
La semaine passée, également, Lysandre est arrivée à Lyon pour le semestre d’hiver. Élise et moi sommes allées la chercher à l’aéroport et nous l’avons aidée à s’installer et à se démêler avec la paperasse d’arrivée. Nous étions très excitées de la revoir en terre française et de lui faire découvrir cette ville qui est devenue un peu la nôtre déjà. En plus de partager avec elle nos repas en commun, ça nous permet d’ailleurs de visiter Lyon avec notre émerveillement initial qui, qu’on le veuille ou non, s’estompe parfois. Comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt, il s’agit non pas de vivre chaque jour comme le dernier, mais plutôt de le vivre comme le premier. Les « ah ! c’est beau ! » ponctuent à nouveau nos conversations que l’on regarde le Rhône, les immeubles de la Presqu’île ou les pavés et les couleurs antiques du Vieux-Lyon – nous en avons visité la petite bibliothèque municipale qui s’est avérée très charmante avec son plafond haut et son entrée à colonnades. Ce dernier quartier, d’ailleurs, me charme d’autant plus que c’est où j’habiterai dans quelques jours, déménageant pour prendre la place d’Alex qui retournera bientôt en Roumanie. Pour sa part, Lysandre habite dans le troisième arrondissement, près de l’élégante préfecture et du pont Lafayette. C’est un endroit de la ville que nous ne connaissions pas trop avant, assez chic, il y a beaucoup de magasins de décoration. Le studio de Lysandre ne détonne pas ; ce que j’y préfère, c’est la fenêtre dont le rebord est assez large pour constituer une banquette. Lysandre en a profité pour y installer son sac de couchage et des coussins, la fenêtre devant un endroit de rêve pour avoir un œil sur le Rhône et l’autre dans un bouquin.
Enfin, dimanche dernier, nous sommes allées toutes les trois, avec Mala, mon amie allemande violoniste, dans la crypte de Fourvière pour y entendre le Requiem de Mozart en concert, dans lequel chanteurs lyriques, choristes et musiciens conjuguent leurs voix. Je connaissais déjà cette musique, mais cette séance particulière ne ressemblait en rien à celles que me procure iTunes : l’architecture de la salle, son acoustique, la pièce musicale en soi et l’émotion des interprètes créaient ensemble toute une expérience esthétique, à consonance religieuse peut-être. Car le beau a toujours quelque chose de divin. Ça avait quelque chose d’apaisant, d’autant plus que le panorama nocturne de Lyon, que nous avons longuement regardé, sans trop parler, avant de prendre place à l’intérieur, nous avait déjà délectées avec son fourmillement lumineux.
Ces moments de recueillement de l’esprit ont d’ailleurs concordé avec ma lecture du recueil Contre la mort de mon prof, M. Thélot. Je l’avais reçu depuis longtemps, mais je n’étais pas arrivée à me concentrer suffisamment pour le traverser en entier. Cette méditation sur la vie, car la mort ne nous concerne pas, semble-t-il dire, comme Épicure, demande de faire un peu de silence à l’intérieur de soi, ce que je parviens mieux à faire maintenant. Ainsi, pour une image du recueil, même si « contre la mort la poésie dit l’utopie », une hirondelle en feu peut traverser le granit.
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