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samedi 17 janvier 2009

Les fêtes à Lyon

7 janvier 2009

Le temps des fêtes est déjà terminé – le mot « fête » est utilisé en France dans son acception religieuse, alors il est inscrit partout « bonnes fêtes », et je n’ai pas eu le temps de me dégager du sens de célébration d’anniversaire que je rattache à cette expression. De façon générale, la vie se déroule rapidement, mais il m’apparaît toujours ahurissant de devoir célébrer le retour de la lumière – passage au solstice d’hiver à Noël – et la nouvelle année dans un grand énervement. Ici aussi, les fêtes sont marquées par une apogée de la consommation. Si c’est moins charmant de voir le gigantesque centre commercial de la Part-Dieu ouvert pendant les dimanches de cette période, il fait bon cependant d’errer dans les allées du Marché de Noël, en plein air, installé à Perrache, où l’on peut rencontrer divers produits d’artisanat et du terroir alimentaire.

Tout magique que l’on imagine l’esprit de Noël, il y a des éléments du décor qui rectifient cet enivrement enfantin : les gendarmes et les soldats à mitraillettes. Je suis impressionnée par le nombre de ces hommes et femmes que j’ai vus déambuler dans les endroits publics. Je sais que le maintien de l’ordre public est important – surtout depuis Sarkozy ? –, mais je ne vois pas en quoi afficher si ouvertement des armes prêtes à tuer aide à l’hygiène de la ville. Elle la dégrade, plutôt, en créant un climat de peur qui pousse chacun à se méfier de son prochain et à se vautrer dans un individualisme de secours. D’ailleurs, en raison des tristes événements qui se déroulent encore dans la bande de Gaza, plusieurs manifestations des communautés arabes, sympathisant avec la cause des Palestiniens, ont remué le centre-ville ; j’ai vu une grande quantité de camionnettes de la gendarmerie à Place Bellecour, mais le soulèvement populaire s’est déroulé sans dégénérescence aucune. Alors que pour moi les conflits internationaux avaient presque toujours été doublés d’une aura d’abstraction en raison de leur éloignement géographique, j’ai pris conscience, en traversant la place, de la proximité humaine, tout à fait concrète, qui nous réunit tous. Si vous avez envie d’en savoir plus sur le conflit israélo-palestinien, je vous invite à regarder cette absolument pertinente entrevue orchestrée par Céline Galipeau avec un prof juif de l’Université de Montréal, qui est lui-même contre l’offensive israélienne.

C’est dans ce climat plutôt tendu qui recouvrait Lyon que mes parents sont arrivés pour me visiter. Ils sont restés dans la ville du 22 au 31 décembre, alors ces neufs jours dans le cœur lyonnais nous ont permis de passer plusieurs beaux moments ensemble : (re)découvrir la ville et prendre son temps. Mes parents logeaient dans une petite chambre équipée sur la Presqu’île, près de Perrache, alors c’était idéalement situé pour explorer le centre-ville et pour profiter le plus de la ville dans un minimum de temps ; nous avons marché beaucoup et bien mangé aussi, à la découverte de multiples petits restos, ce qu’un budget d’étudiante ne permet pas en temps normal ! Si mes parents n’ont pas exactement apprécié le froid humide de Lyon et son ciel presque toujours gris, je crois qu’ils ont aimé le Rhône, la Saône – sur lesquels nous avons d’ailleurs navigué pendant un dîner-croisière –, la grande place Bellecour, le fameux panorama spirituel de la cathédrale St-Jean surplombée par Fourvière, toutes deux illuminées, etc. C’est vrai, c’est toujours ravissant au regard, d’autant plus qu’en leur présentant, j’avais l’impression que ce paysage faisait partie de moi, en quelque sorte, comme s’il était accordé à mes sentiments, pour paraphraser Poulin. Même s’il n’y a eu ni sapin chez moi, ni dans la chambre de mes parents, ni musique assortie, j’ai senti que c’était Noël quand même, peut-être encore plus que d’habitude : comme il y avait longtemps de ça, notre petite famille de trois était rassemblée – il manquait le chat – et il me semble que c’est tout ce qu’il faut de chaleur humaine pour apprécier le temps des Fêtes.

Durant ces jours passés en compagnie de mes parents, pour profiter de la vitalité culturelle de la ville, nous nous sommes adonnés à une multiplicité d’activités du genre : opéra (La chauve-souris de Strauss), Musée des Beaux-Arts, Musée des miniatures et Musée Lumière. Je pense que c’est cette dernière sortie qui m’a marquée le plus. Nous y avons observé les évolutions du cinéma, techniques et formelles, ainsi que toute l’ampleur de l’inventivité des frères Lumière. Les textes de l’exposition étaient magnifiquement rédigés et le parallèle qui était tracé entre la pellicule filmique et le bandage de tulle graisseuse inventé par Auguste Lumière m’a laissée rêveuse : l’opération du cinématographe serait celle, au fond, recoudre des fragments de vie au moyen d’atomes de lumière. Dans les jours entourant cette visite du musée, j’ai vu le très charmant film La nuit américaine de François Truffaut où le cinéma est mis en abyme et j’ai pris en note une partie du texte qui réfléchissait elle aussi sur le lien entre la vie réelle et la vie cinématographique : « les films sont plus harmonieux que la vie, Alphonse. Il n’y a pas d’embouteillages, il n’y a pas de temps morts, tu comprends ? Les films avancent comme des trains dans la nuit. » Si je n’ai pas toujours été enchantée par le septième art, je dois dire que mon intérêt pour celui-ci s’avère grandissant ; on dirait que je prends conscience de sa force esthétisante et transformatrice – peut-être dangereuse en ce qu’elle écarte trop du réel, cependant.

Néanmoins, j’ai effectivement senti le besoin de lier tous les segments de ma vie et de joindre, pour les confondre, au mieux, les deux paysages qui structurent ma vie depuis le 9 septembre, soit celui de Québec et celui de Lyon. C’est pourquoi j’ai aussi célébré avec les amis qui n’étaient pas rentrés dans leur pays respectif pour le temps des fêtes. J’ai donc eu un souper multiculturel, où j’ai pu goûter, entre autres, des spécialités roumaines – les sarmales, genres de cigares au chou –, et le très français foie gras, toujours aussi délicieux. L’ambiance musicale était elle aussi éclectique : un peu d’accordéon d’un Alex débutant, beaucoup d’Aznavour, puis du classique, puis des chansons de Noël traditionnelles de différentes origines et de différentes langues. Pour le Québec, j’avais mis « Minuit chrétien », j’aime cette chanson depuis que je suis petite sans trop savoir pourquoi. Noël avait une consonance religieuse, finalement, même si j’étais dans une France laïque ; le « Merci Marie » de Fourvière nous éclairait d’ailleurs par la fenêtre et un bel esprit de communion nous unissait tous.

On se plaisait à dire que, la prochaine fois qu’on fête Noël ensemble, nous ferons telle chose ; nous savions bien qu’il n’y aurait pas d’autres fois, mais je pense que ça témoignait au moins d’une certaine éternité du présent. Je pense, à cet effet, que Rousseau, persuadé de l’instabilité perpétuelle de la vie, disait que le bonheur était de vouloir prolonger à l’infini un instant éphémère. C’est ce que j’ai ressenti avec mes parents et mes amis en ces jours de fêtes, qui, après une bonne raclette du Jour de l’An chez Eva, se sont terminés avec un lent et agréable partage d’un « époustouflant risotto » et de petites galettes des Rois – fête clairement plus célébré ici qu’au Québec – avec Élise, qui était revenue de Québec, et Daniela.

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