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jeudi 2 juillet 2009

Lyon : la fin

dimanche 14 juin 2009

Une semaine avant de partir, c’est-à-dire dimanche dernier, Caroline m’avait invitée à assister une animation particulière du quartier de la Croix-Rousse, le quartier alternatif de Lyon, situé sur une colline, bigarré quoique familial, comme Limoilou peut nous le donner parfois à sentir, à Québec. La Croix-Rousse rassemble depuis toujours le pouvoir populaire, car ce sont les canuts qui y ont habité et travaillé, ces ouvriers de la soie qui se sont révoltés, entre autres, au XIXe siècle, contre les producteurs qui les exploitaient. De nos jours, comme dans une sorte de contre-messe, à dimanche, 11 heures, un crieur public s’époumone sur la place publique afin de donner voix à des annonces de tout ordre, soit informatif, politique, poétique, philosophique ou encore humoristique – une relecture du mythe de l’Éden où la pomme, scindée en deux, devient les deux seins d’Ève –, auxquelles les citoyens ont pensé pendant la semaine. Bien qu’une telle activité implique grandement le désordre du hasard, j’y ai perçu une certaine convergence : d’abord, l’animateur se disait envoyé par le ministère public des rapports humains, puis les mots de « changement » et de « liberté » exaltaient la foule constamment agrandie, protégée pendant quelques instants de la désillusion capitaliste. C’est ce qu’il y a de stupéfiant en France : l’impression que les choses puissent vraiment être autrement, un jour, que certaines révolutions sont encore possibles. Pourquoi ne le serait-ce pas, en fait ? Même, avant d’arriver à la place de la Croix-Rousse, j’avais remarqué des graffitis qui témoignaient déjà de ce bouillonnement rhétorique et politique : « nos désirs créent du désordre », « nos rêves ont plus d’avenir que leurs cauchemars », « il faut beaucoup de rêves en soie pour tisser sa révolution », etc. Plus touriste que jamais, afin de capturer cette Croix-Rousse que je n’ai pas arpentée autant que je le voudrais, j’ai longuement marché dans ce quartier avant de redescendre dans la Lyon bourgeoise, avec mon kilo de cerises noires acheté en haut.

Sabine est venue me rendre visite à Lyon de mardi à jeudi. Elle revenait de son année d’échange à Montréal, à l’UQAM. Nous avons donc eu l’occasion d’échanger sur nos expériences respectives de la France et du Québec, ce que nous avons fait en errant longuement dans Lyon, notamment à travers la verdure chatoyante du parc de la Tête d’Or. Même si j’avais déjà amorcé mon processus de deuil de Lyon, on dirait que l’arrivée de Sabine représentait encore davantage la fin, peut-être parce que ce passage était prévu depuis très longtemps. Et nos discussions incarnaient en quelque sorte la synthèse du vécu en territoires québécois et français. J’étais d’ailleurs contente que Sabine puisse me mettre en valeur les aspects positifs du Québec – que j’avais, pour être sincère, quelquefois de la difficulté à voir. Ce qui m’a touchée, c’est lorsqu’elle a évoqué la fraîcheur de l’Amérique, en opposition avec le lendemain « gueule de bois » qu’elle perçoit en Europe, comme si, de l’autre côté de l’océan, nous possédions encore le charme et la force de la nouveauté. Je ne sais pas si c’est vrai, c’est peut-être seulement l’aura mythique de l’« american dream » qui enchante encore les Européens. Sans doute que tout est possible, nous n’avons pas de lourdeur accumulée par la tradition ou quelque autre engrenage sociopolitique, mais où puisera-t-on l’énergie de bousculer la société ? Notre fraîcheur est grandiose et terrible d’insouciance, malheureusement, mais je vais continuer à espérer un peu – et à en être fière, comme le voudrait Sabine. Cela dit, cette dernière semble préférer la France, au final : d’une part, elle sera toujours une Française au Québec – avec tout ce que ça implique – et, d’autre part, la gentillesse constitutive du peuple québécois nous rend insupportable, à la longue. Par exemple, Sabine était encore étonnée du fait que, lors d’une manifestation universitaire, les gens ne voulaient pas descendre dans la rue carrément pour ne pas entraver la circulation… C’est pourquoi je crois que la fraîcheur ne suffit pas, encore faut-il avoir un peu d’audace, de courage bien placé, au lieu d’une mollesse qui frôle toujours un peu le désabusement. Il faut quand même que j’ajoute que, malgré le grand nombre de rassemblements, de marches et de protestations de toute sorte en France contre la réforme universitaire, la ministre Pécresse n’a eu qu’à souligner que les partiels doivent avoir lieu avant l’été pour que tous les blocages cessent, pour que tous les fruits des revendications pourrissent sans avoir vraiment valu la peine : la réforme est repoussée d’un an, voilà tout.

Malgré ces réflexions qui ne me donnent pas beaucoup de foi en l’humanité, j’ai passé de beaux moments avec Sabine, parce que nous sommes toutes deux de fines gourmandes – Sabine a des racines italiennes, entre autres ! Nous avons mangé beaucoup d’excellent coulommiers, un fromage de lait de vache à pâte molle et à croûte fleurie – Sabine s’était ennuyée de son bon fromage français, cette chose puante et morveuse, souvent. Après avoir fait avec Eva d’immenses courses chez LIDL pour la fête que nous organisions le mercredi, en l’honneur du départ, Sabine et moi avons également préparé du fudge, qui a bien réussi, si bien que Sabine m’a révélé que ceci renouvelait notre amitié pour sept ans !

C’était donc un plaisir de me rendre avec elle chez Eva, où nous avions prévu de recevoir nos amis pour festoyer pour une dernière fois. L’ambiance était bonne, même si j’avais le cœur plus ou moins là. Dans un moment d’euphorie, Eva a déclaré qu’il fallait mettre la chanson « Les étoiles filantes » des Cowboys fringants. Je voulais bien, c’est une pièce que j’ai toujours aimée, qui m’a toujours fait sourire. Seulement, cette fois-là, la musique n’a pas suffi à me réjouir complètement : Eva et un Français qui avait séjourné au Québec récitaient les paroles par cœur, alors que moi non. Ça me plongeait dans une espèce de confusion désagréable, comme si je ne connaissais mal ma patrie, que j’entendais, littéralement. Alors, je faisais semblant de savoir tous les mots, tout en dansant de bon cœur, au moins. Les paroles me rendaient mélancoliques : « mais au bout du ch'min, dis-moi c'qui va rester / que des étoiles filantes ». Nous étions ancrés dans l’éphémère, ce qui s’avérait touchant, somme toute, pour Eva, le mec et moi, bien que les autres se regardassent silencieusement, dans le respect de notre statut d’hôtesses, attendant avec impatience que la chanson finisse pour y substituer quelque rock anglophone. Mais je n’ai rien en tant que tel contre ce dernier, puisque j’ai écouté Coldplay – groupe de mon adolescence – en lisant Rimbaud dans l’appart, comme pour fusionner encore une fois les espaces-temps.

J’ai reconduit le lendemain Sabine à la gare, et j’ai mené une vie dangereuse en l’accompagnant jusqu’aux quais du train, alors que je n’avais même pas de billet – « ne fais pas la Québécoise ! »
J’ai pris le T1 pour la dernière fois pour descendre à la Guillotière et j’ai marché le reste, traversant lentement les ponts, observant avec une humilité émerveillée l’architecture de tous les bâtiments : fenêtres aux ouvertures verticales, volets immobiles, minuscules balustrades de fer forgé, couleurs pâles, moulures sculptées, portes de bois, infimes dénivellations de lumière. C’était émouvant de vieille beauté – nouvelle pour moi. Je veux des fenêtres françaises à Québec ; je les aimais déjà beaucoup dans mon école secondaire, le Collège de Lévis, construit au XIXe siècle. À travers ces touchantes façades, je me dirigeais plus ou moins consciemment vers la librairie Passages, sur la rue de Brest, à la hauteur de Cordeliers, ce qui m’a amenée à passer devant une boutique d’objets pour la cuisine qui s’appelait « La maison retrouvée ». Cette enseigne, écrite en lettres majuscules, renforçait mon sentiment d’approcher une certaine intimité, le natal, en quittant Lyon. Mais j’avais encore envie de retenir un peu de fierté et de luxe français avant de partir – ceci rendu possible par le fait que la CAF m’avait donné trop d’argent, même si je lui avais notifié que je n’étais plus admissible –, alors j’ai acheté la nouvelle édition de la Pléaide de Rimbaud, commentée par André Guyaux et mise en valeur par un prix spécial de lancement, et je suis allée chez Princesse Tam-Tam – la lingerie française, en l’occurrence parisienne ! J’ai vu, avec Catinca, un magnifique sac de voyage Longchamp, avec une fermeture de cuir brun et de la toile ivoire, ornée d’un motif à roses et avions bleu marin. J’aurais bien aimé l’arborer à l’aéroport, mais il fallait que je choisisse, puisque le montant d’argent dont je dispose était limité. À défaut de posséder tous ces objets de consommation qui me font envie, j’ai décidé que mon estime personnelle ne dépendrait pas exclusivement d’eux : je me tiens plus droite et mes épaules relevées suffisent à m’assurer une certaine dignité.
Même si je n’ai pas de roses imprimées par Longchamp à rapporter au Québec, j’ai au moins le souvenir des multiples fleuristes qui colorent les places et marchés de Lyon. Il me semble même que, pour moi, les fleurs symbolisent bien l’attrait pour la beauté que cultive la France : elles sont nécessiteuses d’entretien, éphémères et même inutiles, mais d’autant plus belles et charmantes en raison de cette nature fragile qui les caractérise. Cet intérêt pour les choses délicates a même donné lieu à un événement marketing de Kenzo que je ne pourrai jamais oublier. Sur la place de la République, on avait recouvert la fontaine rectangulaire de hauteur limitée pour y installer, sur un socle d’un blanc immaculé, un champ de 200 000 coquelicots, dont les pétales étaient découpés dans du tissu satiné rouge ; le cœur du coquelicot était constitué d’un ovale de styromousse, assez poreux pour retenir le fin parfum qu’on y vaporisait. Alors, dès que nous approchions l’installation, une odeur doucement sucrée nous enivrait et les coquelicots étaient distribués aux passants. Étant la clientèle cible de ce phénomène de land art, j’ai même eu droit à une vaporisation sur mon poignet. Du coup, j’ai eu envie d’être parfumée pour toujours, ce que mon budget ne me permet pas, par contre. Mais Catinca m’a donné des échantillons de parfum, une dizaine de gouttes florales vidées dans de minuscules vaporisateurs, et ça me permet d’envisager la chance de faire perdurer la synesthésie.

Les derniers moments passés entre amis me viennent comme des étincelles qui brûlent ma mémoire : les heures à jouer à Questions pour un champion avec Vincent et Catinca, le petit-déjeuner avec eux également chez Ikea de la Porte des Alpes, cet espace commercial à l’américaine, les longues discussions avec Giulia. De plus, le samedi avant de partir, je suis allée chez Arne, avec Larissa, pour y prendre le dernier apéro : du fromage avec une croûte de figues que les parents d’Arne, de passage à Lyon, avaient acheté, du pain, un peu de muscat. Nous sommes ensuite passés chez Martin – c’était son anniversaire –, mais je ne me sentais pas trop de la fête, d’autant plus que je ne le connais pas tellement. Comme j’avais seulement besoin d’air, je suis restée sur le balcon jusqu’à temps que nous rentrions vers les berges du Rhône et j’ai pu en respirer l’obscure fraîcheur pour la dernière fois. Je ne parlais pas et, lorsque j’ai dit à Eva que j’allais dormir, elle a confirmé la légitimité de mon silence : nous nous sommes longtemps tenues dans les bras, après qu’elle m’ait dit qu’il ne faut pas parler parfois. Elle a néanmoins pris le soin de me dire, avec son petit visage brillant, qu’il y a dans son cœur un trésor où sont enfouis pour toujours tous les souvenirs lyonnais, qu’elle pourra se remémorer, qu’elle pourra revivre à volonté. Je pense que ma figure aussi était illuminée dans la pénombre.

Le lendemain, c’était le grand jour. J’avais dormi cinq ou six heures, ce qui m’assurait un minimum d’énergie pour transporter mon étonnante quantité de bagages – à l’aéroport, mon bagage de soute faisait 39 kg. Même, Caroline, en me voyant, m’a demandé si je prenais un taxi, mais non. Alors, après que nous avons pris un dernier petit-déjeuner ensemble – j’avais ajouté de la cassonade à ma faisselle pour mélanger d’avance le Québec et la France –, elle a porté ma valise à roulettes jusqu’à l’arrêt de métro D de la rue Tramassac, où nous nous sommes dit au revoir. Après avoir galéré dans les labyrinthes du TCL au son d’un Aznavour d’ambiance, je suis sortie à la Part-Dieu, devant la bibliothèque municipale. Alexandra et Mihaela, deux Roumaines avec qui j’ai passé Noël, sont venues me voir, à mon agréable surprise, ainsi que mes deux petits chatons à la course, Vincent et Catinca. J’ai pris le Satobus, en prenant bien soin de m’asseoir du côté du trottoir. J’ai salué de la main les quatre, souri le plus que je pouvais. Puisqu’il était le dernier visible, j’ai particulièrement remarqué le visage tendre de Catinca, un peu penché vers la gauche ; nos regards se sont croisés. Catinca, qui a fait avant moi un échange d’un an en France et qui y habite encore…

Sur mon portable, Arne et Larissa m’avaient écrit chacun un texto pour s’excuser de ne pas être venus pour mon départ et pour me redire adieu. J’étais touchée, mais sans doute trop émue par la fin du voyage en général pour vraiment éprouver des sentiments : je suis encore au neutre. Heureusement, dans l’avion, j’avais un hublot et j’ai pu observer Lyon à vol d’oiseau, reconnaître Fourvière, la presqu’île, les ponts, avant qu’un amoncellement de nuages ne me ravissent sans respect cette miniature et si chère image. Dans la tête, toujours pleine de chanson française, j’avais cette musique de Gainsbourg, « La chanson de Prévert », et je pensais moi aussi que « [m]es amours mortes n’en finissent pas de mourir », ces amours qu’auront constitué Lyon, la France, l’Europe. Au lieu de pleurer, peut-être, j’ai écrit des notes pour cette entrée de journal dans mon petit cahier fleuri.

En descendant sur l’autoroute 20 vers Québec, dans la lumière déclinante d’un soir de juin, j’ai remarqué combien il y avait d’espace partout, entre les bâtiments, par-dessus ceux-ci. Même si j’avais « le cœur serré comme les maisons d’Europe », les idées perdues dans l’étroitesse des traboules de Lyon, j’ai eu l’impression que ces étendues presque infinies d’Amérique me permettraient de prendre de nouveaux élans, un envol même, à leur toute particulière manière.

mardi 23 juin 2009

Les subsistances

mardi 2 juin 2009

La semaine dernière ont eu lieu les Assises Internationales du Roman, ce festival du roman contemporain que j’attendais avec impatience ! Cet événement se déroulait aux Subsistances, espace de création et salle de spectacle situés au nord de Lyon, sur le bord de la Saône, que j’ai dû longer à maintes reprises avec plaisir, tout en me laissant caresser par la brise d’un temps agréablement estival. J’ai d’abord assisté à une table ronde sur le conte, où j’ai découvert Sjón, un auteur islandais qui verse dans la poésie et le conte et qui a été parolier pour la chanteuse Björk. J’ai d’abord remarqué ce créateur par son allure différente des autres : ses joues roses, son visage attentif à tous les interlocuteurs, son sourire contemplatif. Et son discours n’a fait qu’amplifier le charme. Il a révélé que, comme il existe une théorie selon laquelle notre existence réelle serait celle de nos rêves, les constructions sociales ne serviraient qu’à subvenir à nos besoins pour retourner dormir et que les contes seraient les récits qui servent à notre survivance diurne. L’auditoire a applaudi : c’était tellement mignon qu’un adulte puisse encore rêver ainsi , alors que nous en avions tous secrètement envie. Évidemment, je n’avais jamais rien lu de ce captivant auteur, honte à mon goût – pas exclusif mais presque – pour les littératures d’expression française. En effet, le caractère international des Assises m’a rappelé que je ne connaissais pas beaucoup de choses de la littérature universelle et encore moins de l’actuelle littérature universelle. Cela dit, ma soif pour la nouveauté s’en est trouvée déjà réactivée : j’avais l’impression que je voudrais bien voyager encore, dans cette mystérieuse Islande, par exemple ! Cette tentation constante de renouveler le réel… Enfin, j’ai aussi pris part à une autre table ronde, sur le point de vue de l’enfant, intéressante également quoique j’aie eu l’impression d’une certaine stagnation, malgré l’éloquence de Nancy Huston. Le dimanche, avec Caroline et sa copine Céline, nous sommes allées au musée, car Stéphane Audeguy y lisait une petite fiction qui se voulait une relecture mythique volontairement anachronique de La tentation de saint Antoine de Rodin : j’ai bien aimé sa plume aussi douce et architecturée que le marbre blanc que nous avons observé.

L’après-midi venu, c’était à mon tour de m’impliquer dans cette charmante semaine festive : j’étais convoquée à 15 h aux Subsistances, une heure avant le début officiel de la table ronde sur la « non-fiction narrative » pour rencontrer mes collègues étudiants et les journalistes qui allaient animer le tout. Avec ma cocarde m’identifiant comme grande répondante, j’ai pu profiter de l’espace VIP du festival et répondre que je boirais bien un café. Cependant, même si cette reconnaissance soudaine était flatteuse, c’est la discussion qui s’est développée pendant ma table ronde qui m’a vraiment le plus enthousiasmée. Plus précisément, la « non-fiction narrative » est un sujet encore peu exploré et la notion de « nouveau journalisme » qu’elle sous-tend m’a beaucoup plu. Cette écriture postmoderne se veut un discours à la fois ancré dans une visée objective et basé sur un souci de conscience humaine, d’émotion. Le ton informatif ne convient donc plus suffisamment à un tel projet, les journalistes lui préférant la force évocatrice de la narration. C’est pourquoi, sans doute, on a retenu pour la table ronde ma question portant sur le rôle des photographies dans le travail de Fabrizio Gatti :
A la fin de votre ouvrage, vous avez intégré les photos que vous avez prises pendant votre périple. Parce que ces photos ne sont pas dispersées à travers le livre pour illustrer de façon chronologique le récit, agissent-elles en tant que justification finale de celui-ci, comme des preuves de sa véracité ?
J’avais eu l’impression que ma question contenait déjà un peu la réponse attendue, comme quoi la fiction aurait semblé tellement les abominations qu’elle raconte sont exotiques dans leur cruelle dureté. Mais Gatti a parlé plutôt parlé de l’obstacle que constitue la caméra : pendant la première partie de son voyage en Afrique, il n’a pris aucune photo, parce que l’appareil et ses clichés construisent une barrière entre les gens – entre le texte et le lecteur –, alors que le vrai échange humain prend forme grâce aux mots, au dialogue. L’écriture s’applique donc à reproduire ces rencontres avec ses inépuisables ressources littéraires. Cet après-midi-là, je n'aurais évoqué pour rien au monde Blanchot, qui disait que toute littérature nécessite le mensonge pour dire le vrai : l'exigence de dignité humaine que se donnent les journalistes de la trempe de Gatti est touchante et, à mon humble avis, plus légitime que n'importe quoi d'autre. À la limite, on ne se souciait guère que les récits contiennent une part d’invention ; c’était comme dans Les misérables, quand Javert qui se suicide lorsqu’il comprend que l’amour est plus fort que la loi. Avec une émouvante simplicité, Gatti a d'ailleurs expliqué qu'il fait ce travail pendant lequel il risque sa vie – traversées du désert, plongée dangereuse dans la Méditerranée – parce qu'il ne veut pas avoir à avouer un jour à son enfant qu'il a été complice de Berlusconi et de cette société en général. Cette déclaration s’est avérée stupéfiante dans ma petite âme à la malheureuse tendance au blasement : personne ne veut adhérer au monde actuel et à ses contradictions frustrantes, mais qui en fait vraiment le moteur de sa vie, au point de se jeter dans la mer et d’être recueilli pour un séjour à Lampedusa ? Les Italiens ont une telle force, une présence à soi que je ne retrouve nulle part. Néanmoins, j’ai grandement apprécié aussi les interventions de Sergio Gonzalez Rodriguez, qui, allant dans le même humanisme que Gatti, m’envoûtaient comme l’engagement poétique de Neruda. À la fin de la table ronde, une fois les séances d’autographes terminées, nous pouvions discuter de façon plus personnelle avec les auteurs. Malheureusement, je n’avais pas grand-chose à dire à mon cher Gatti, non pas parce qu’il ne m’intéressait pas, au contraire, peut-être seulement parce que je ne voyais pas tellement ce qu’on aurait pu ajouter encore. J’aimais mieux observer ses petits yeux turquoise scruter la foule, les paysages, ce même regard qui avait embrassé combien de merveilles et d’horreurs. Alors nous avons pris une photo ensemble : cette fois-là, l’empreinte lumineuse a pu témoigner d’une rencontre de l’au-delà des mots, d’une communion.

C’est ainsi dire que les Assises Internationales du Roman ont provoqué une effervescence littéraire de très grande qualité, en plus accessible à tous. Sa portée démocratique était importante : tous les auditeurs pouvaient poser des questions pendant les tables rondes, des publicités grand public tapissaient la ville de Lyon, des groupes scolaires du lycée ont assisté à la table ronde sur le conte, etc. En fin de journée, j’ai vu pour une dernière fois monsieur Auclerc, comme une apparition : il m’a saluée en me disant que je devrai lui raconter plus tard la table ronde, car il était en retard pour assister à celle qui suivait. Je savais bien qu’il n’y aurait pas de « plus tard », alors j’ai pris le temps de lui écrire, dans un courriel avec mes questions préparées pour les Assises, que j’ai été très fière de ce que j’ai accompli – même si, parfois, j’étais un peu frustrée de m’être rajoutée cette charge de travail –, mais je sais bien que ceci n'a été possible que grâce au goût pour l'excellence que la France m'a inculqué et dont il aura été pour moi un étendard.

Le lendemain, le premier juin, Lysandre quittait Lyon. Je n’aime pas les départs, même si Vincent Delerm – chef de file de la nouvelle chanson française – dit avec raison qu’il n’y a rien de plus beau qu’une cérémonie de clôture. Dimanche soir, nous errions donc encore dans la presqu’île et Vincent s’amusait à énumérer tout ce que nous observions sur notre chemin pour en souligner l’échéance : « une dernière fois l’Opéra », « une dernière fois les berges du Rhône », etc. Nous avons procédé à un ultime apéro sur lesdites berges et, dans la pénombre, j’ai marché avec Lysandre jusqu’à son appartement pour lui dire au revoir en France. Et la pauvre, qui n’était restée qu’un seul semestre ici, me regardait en me répétant « c’est fini » ; je ne savais que dire devant le prélude à l’océan Atlantique qui brouillait son regard. Hagarde, je l’ai quittée pour rentrer chez moi d’un pas nerveux. J’avais l’esprit ailleurs et j’ai dévié d’une trajectoire rectiligne en longeant le cours de la Liberté : un passant m’a dit avec un genre d’agressivité de regarder où je mets les pieds et j’ai failli éclater de rire, parce que j’ai bien voulu interpréter cette déclaration comme une injonction à vraiment tout observer, à profiter de tout, de cette existence lyonnaise qui se dissout immanquablement. C’est en effet ce que le désarroi Lysandre m’avait amèrement rappelé. Je nous imaginais comme dans l’opéra que nous avions vu dernièrement, La mort à Venise (adaptation de la nouvelle de Thomas Mann), confrontées à l’évidence de la disparition de la beauté, la seule immatérialité perceptible par les sens.

La France est un état laïque, mais elle utilise toutes les fêtes religieuses inimaginables pour les transformer en congés fériés : dates. Comme les Français savent bien n’utiliser que le meilleur de la vie ! Alors, au lieu de m’apitoyer sur la fin qui s’en vient comme je sais très bien le faire, je profite moi aussi et me nourris de tout, ce qui est d’autant plus agréable que le marché s’emplit de produits saisonniers. J’achète souvent des tomates et des courgettes qui viennent de Provence ou des fraises et cerises qui viennent de producteurs situés à proximité. J’essaie d’éviter les produits qui viennent d’autres pays, parce qu’ils nuisent à l’économie locale en plus de polluer par l’entremise du transport qu’ils nécessitent. J’avoue, néanmoins, avoir succombé pour un citron d’Espagne avec Lysandre, parce que je voulais faire de la limonade maison et qu’il n’y en avait pas d’autres. J’essaie de fréquenter souvent le marché – est-ce que j’aimerai autant celui du Vieux-Port, à Québec ? –, qui est plus que jamais bariolé de plein de couleurs juteuses et ensoleillées.

Profitant d’une autre de ces belles journées, après avoir déjeuné ensemble dans son appart – faute de budget pour se payer un resto –, Eva et moi sommes allées à pied au Musée d’art contemporain situé dans la Cité internationale, ce qui représente environ 45 minutes de marche en remontant les rives du Rhône. Autant dire 45 minutes de bonheur quand nous pouvions progresser sous l’ombre des arbres, en même temps qu’une brise nous surprenait de sa fraîcheur ! Si notre promenade préalable a été très agréable, l’exposition à laquelle elle nous menait m’a complètement séduite. J’avais pourtant assez peu d’attentes : cette manifestation artistique se donnait comme un simple rassemblement de photos de Jean-Luc Mylayne, qui se consacre principalement à l’observation d’oiseaux en France et ailleurs également. Seulement, les photographies étaient magnifiques, conçues comme de véritables œuvres d’art. En effet, le temps moyen de l’artiste pour réaliser une de ses prises de vue était de deux mois : il pensait la composition dans ses moindres détails, réglait minutieusement son appareil et puis attendait que l’oiseau prenne la pose qu’il lui a imaginée. Un vrai travail de patience, mais combien éblouissant dans son résultat ! De plus, quelques images représentaient des natures mortes à la Cézanne, avec des pommes de différentes couleurs, dont une noire, la décomposition organique devenue un matériau pictural. C’était très plaisant d’être avec Eva pour cette exposition, car nous étions toutes les deux mues par une naïve curiosité : devant chaque « toile », nous nous étonnions des arrangements ou de l’oiseau difficile à distinguer, soit perdu dans un flou de la mise au point, soit dans les branchages touffus. Parfois, Eva repérait la présence ailée avant moi et ça me plongeait dans une angoisse : et si je ne voyais pas aussi finement que le photographe, moi, avec mon regard grossier, alors que j’ai toujours pensé que j’avais la chance de posséder une certaine sensibilité ? Du coup, il fallait entrer dans le même mode de travail que le photographe, c’est-à-dire celui de la lenteur et de l’observation aiguë, pour vivre convenablement l’exposition.

Mylayne affirme que les photographies sont des preuves que les instants captés se sont véritablement produits. La finesse de son art nous enseigne que, si on ne prend pas le temps de l’observer, nous pourrions manquer des éléments de cette subtile beauté qui existe. Or, ce qu’on aura réussi à voir, c’est ce qui demeurera en soi : je suis très heureuse d’avoir pu finalement distinguer tous les oiseaux dans l’exposition – de façon générale, de m’être penchée sur les multiples scintillements du Rhône. C’est ainsi que je peux alimenter mes subsistances lyonnaises, pour qu’elles résistent aux milliers de kilomètres qui impassiblement les attendent, les menacent.

vendredi 5 juin 2009

Mais l'amour infini me montera dans l'âme, / Et j'irai loin

Cette entrée de journal regroupe les impressions du mois qui s’est écoulé. Si ceci apparaît comme étant d’une durée assez considérable, voire trop longue, il faut aussi penser que j’ai pris des notes durant les jours passés pour garder le vif de mes expériences. Je n’ai pas toujours le temps de développer en phrases complètes ce qui m’a effleuré l’esprit. En fait, c’est la fin du semestre qui me prend tout mon temps : j’ai beaucoup de travaux et d’examens qui me demandent une certaine implication personnelle – ce que je fais avec grand plaisir. Je trouve d’ailleurs que les phrases que je viens d’écrire ont une tournure assez sérieuse, avec des connecteurs logiques au mieux pertinents, comme si j’écrivais encore une explication de texte…

Il y a deux semaines, les cours se sont terminés. Tous arrivés à la maturité de leur contenu, ils m’ont laissé dans une impression d’apothéose, mais cela devait sans doute avoir trait aussi à la couche émotive que je leur surajoutais tant bien que mal : finir les cours, c’est quitter cette université qui, simplement, ne sera plus jamais la mienne. D’abord, avec M. Thélot, le cours final sur Rimbaud s’est appliqué à l’étude du poème « Génie », une des dernières traces dudit poète, d’autant plus émouvante qu’elle est simplement magnifique grâce à l’espoir dont elle est porteuse, malgré tout, avec son « amour, mesure parfaite et réinventée ». M. Thélot nous a révélé qu’il voulait cesser d’enseigner Rimbaud pour un temps, exprimant entre autres qu’il n’arrivait pas à vraiment s’expliquer « la machine aimée des qualités fatales », bien qu’il en ait donné une explication très satisfaisante à mon avis. En tout cas, j’étais consternée, parce que ce cours était génial – comme avec M. Dumont et la poésie québécoise, j’ai eu l’impression que l’approche de M. Thélot de la poésie rimbaldienne confirmait que j’étais à la bonne place en littérature – et que je ne pouvais pas concevoir que, pour cette raison, personne ne pourrait plus en bénéficier. Le lendemain, nous avons conclu sur Pascal, M. Landry prenant bien soin de nous dire d’aimer la création de Dieu – se rendre la vie légère et agréable – en attendant de le rencontrer, comme Pascal en évoque l’éventualité. Enfin, avec M. Bonnet, nous étudiions Novarina, le dramaturge contemporain qui épuise le langage pour comprendre l’homme. Ce prof a même mis fin à son cours avec un salut particulier aux étudiants étrangers, en soulignant qu’il espérait qu’ils aient apprécié leur passage et qu’ils reviennent par la même occasion. Ce jour-là, il faisait très soleil et il ventait beaucoup, mais cela ne parvenait pas suffisamment à étreindre mon cœur gros lorsque je me suis dirigée dehors ; je traversais le pont de l’Université, toujours aussi beau avec son travail de fer forgé peint en turquoise. Même si ces professeurs ont passé comme des comètes dans mon parcours scolaire, je sais que je ne les oublierai jamais, parce que j’ai retrouvé un intelligent mélange de passion et de profondeur que chez chaque prof de mon deuxième semestre, comme s’ils incarnaient véritablement leur cours. En effet, il y avait adéquation entre le fond et la forme : M. Thélot et son regard dense, ancré dans une sensibilité de l’au-delà, M. Bonnet avec ses traits fins comme ses délicieuses explications de texte, M. Landry avec son sourire bienveillant de Dieu qui n’est qu’amour, l’élégant M. Auclerc avec ses lunettes de plastique noir et ses approches dynamiques de la littérature.

Un jour, j’aimerais devenir quelqu’un d’aussi accompli. Mais, pour l’instant, ce n’est pas gagné d’avance, loin de là. En effet, lors d’une rencontre pour préparer les tables rondes des Assises internationales du roman, j’ai passé proche de ne vraiment rien réussir à dire. Ça me faisait même penser à Ponge qui, la première fois qu’il s’est essayé, a été incapable de prononcer quelque chose aux examens oraux de philosophie pour valider sa licence et pour entrer à l’ENS. Pour ma part, j’ai prononcé des mots, d’abord, mais c’était tellement confus et, puisque j’en avais conscience, j’en rougissais. En fait, j’essayais d’expliquer les questions soulevées, que je n’avais pas encore clairement développées, par la prose de Gatti : ce n’était rien de très laborieux, pourtant. Après cette intervention cuisante de honte, j’ai griffonné quelques réflexions et j’ai demandé plus tard à ravoir la parole, pour expliquer ce que j’avais formulé. Et M. Auclerc de dire d’un air souriant : « ah ! mais vous en aviez des questions ! » Et l’ingénu Jean-Claude de dire : « ah, c’est bien ! Tu permets que je la prenne en note ? » Oui, oui, profitez-en, j’arrive parfois à m’exprimer ; je me sentais dans le poème « L’huître » de Ponge, cette chose qui s’ouvre rarement et dont on peut distinguer, avec chance, la perle qu’elle a dans le gosier. À la fin, quand j’ai quitté la salle, M. Auclerc m’a lancé un chaleureux « au revoir, Julie », auquel j’ai répondu de la même façon. Je pense que nous étions tous les deux contents que j’aie réussi à parler, même si cet accomplissement a préalablement impliqué quelques impasses.

Au moins, dans mon examen oral avec M. Thélot, examen que je redoutais assez, je sais que j’ai réussi à m’extérioriser encore une fois : je pense que mon analyse du sublime dans La Liberté guidant le peuple a été bien menée, je ne lisais même pas mes notes et le prof a semblé apprécier, il m’a dit que j’avais bien travaillé. Il m’a demandé, d’ailleurs, ce que je comptais faire après la licence et je lui ai révélé mes intentions de continuer mes études supérieures au Québec. Et il m’a demandé quel sujet m’intéressait : j’ai dit la poésie, évidemment, et la philosophie. Il acquiesçait – je savais déjà que c’étaient ses champs de recherche. C’était bizarre de penser que, si j’avais eu un projet d’études clair et l’intention de rester en France plus longtemps, j’aurais pu demander à M. Thélot d’être mon directeur de maîtrise. Ça m’a fendu le cœur pendant les jours qui ont suivi, parce que ce doit être une expérience tellement stimulante de travailler avec lui – j’ai essayé de rendre perceptible l’effervescence de ce prof au fil de mon journal. C’est une des concrétisations de la grande difficulté qui émerge de ce voyage extraordinaire : je m’attache aux choses ici, aux gens, je dois m’exalter puis tout abandonner dans un mouvement quasi simultané. C’est dur de devoir tout quitter ici, comme j’ai quitté Québec ; j’avais eu un serrement au cœur, déjà, après le dernier cours d’Écriture de l’essai. C’est pourquoi je ne sais pas si je serais prête à encore tout laisser pour partir pendant longtemps, même si c’était pour un mémoire ou une thèse dirigée par M. Thélot. J’en ai assez d’être dans un constant état transitoire qui me fait violence : je ne serai jamais réellement Française. J’ai besoin de cette proximité physique et émotive que je ressens avec ma terre natale, le seul vrai chez-moi.

Ainsi, malgré le printemps qui ressemble à l’été ici, j’ai une sorte de mélancolie qui me poursuit, surtout quand les jours de pluie prennent le relais du soleil – même si le printemps fait mentir les désespérés, comme dirait Daniel Bélanger. J’ai hâte de rentrer et pas du tout à la fois, c’est un peu étrange. Je suis dans la phase d’acceptation que ce séjour à Lyon ait une fin. Au sujet de ma gravité intermittente, en plus des œuvres littéraires que j’étudie qui déplorent de toutes les manières la finitude de la condition humaine, il y a une citation de Kafka qui constamment se trouve dans mon chemin, comme si c’était une manigance du destin – auquel je ne crois pas tellement. Je l’ai premièrement vue chez Decitre, dans les cartes sur lesquelles sont imprimées des citations : « La littérature : un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous. » Je ne sais pas pourquoi, peut-être en raison de la violence de l’image et de la terreur délicieuse qu’elle évoque, mais cette phrase est restée imprimée en moi et j’ai acheté la carte quelques mois plus tard. Puis, quand je suis allée à Chambéry, j’ai dormi dans la chambre d’invité et, sur une affiche représentant de façon fantaisiste un lit, il y a avait encore cette pensée de Kafka qui a véritablement dormi au-dessus de moi. Et jamais deux sans trois : alors que je lisais l’admirable essai de M. Thélot sur Rimbaud, La poésie excédée, j’ai consulté l’une des notes à la fin du texte qui expliquait que Rimbaud et Kafka avaient des ambitions analogues quant à leur rapport à la littérature. Cette fois, j’ai même pu avoir une mise en contexte de ladite citation, tirée d’une lettre de Kafka à Oskar Pollack du 27 janvier 1904 :
« Si le livre que nous lisons ne nous assène un coup de poing en plein crâne et ne nous réveille, à quoi bon lisons-nous alors ce livre ? Pour qu’il nous rende heureux…? Par Dieu, nous serions simplement tout aussi heureux si nous n’avions pas de livres, et ces livres qui nous rendent heureux, nous pourrions en écrire à la rigueur nous-mêmes… Un livre doit être une cognée pour la mer qui est gelée en nous. Voilà ce que je crois. »
Ces lignes m’ont complètement renversée et j’ai compris un peu mieux la résonance que ces mots opéraient depuis déjà longtemps en moi. Plus précisément, ceci m’a rappelé un souvenir vieux de près de quatre ans : alors que j’avais rencontré à la boutique du Vieux-Québec où je travaillais Kathleen, la cousine de ma collègue, j’avais demandé à la première, qui étudiait en littérature, ce qu’elle pensait de la poésie. Dans ma vie, je ne crois pas avoir été choquée souvent, mais, cette fois-là, je l’étais, et ce n’est qu’aujourd’hui que je peux mieux m’expliquer ma réaction : elle m’avait répondu qu’elle aimait la poésie quand ça la faisait rire. Je ne veux pas avoir de vision élitiste du monde des mots, mais, la poésie, ce n’est pas un sujet d’humour, c’est quelque chose d’une sérieuse intimité pour moi. Et j’ai pensé aux vers de Tardieu qui ont fait rire les gens au Printemps des poètes ; puis à M. Thélot qui, comme Rimbaud crachait sur la poésie admise, s’est brièvement insurgé contre cette dernière. J’ai ainsi davantage compris pourquoi cette phrase a eu une telle résonance, un tel impact intérieur comme elle en revendique. Emaz aussi croit que la poésie n’est pas un jeu, ce serait plutôt un moyen de lucidité et de survivance à la fois. Mais je tiens à dire que j’aimerai toujours Harry Potter ; il y a tant de gens qui, attendant leur lettre d’admission à Poudlard, voudraient changer la vie, comme Rimbaud l’a désiré. Seulement, on s’y prend comme on peut.

Dans cette éprouvante transparence à moi que j’essaie de préserver, je vois aussi le temps qui déboule. Ma vie et mon incapacité essentielle à en suivre le rythme ont d’ailleurs trouvé la concrétisation même de ce déséquilibre dans un événement qui aurait pu vraiment mal tourner. La semaine passée, lundi à 8 h du matin, j’avais un examen de Théorie littéraire, mais le problème est que je me suis réveillée, dans mon lit, à 8 h 23. Je suis à peu près sûre d’avoir réglée mon alarme pour 6 h 30, pourtant. Peut-être que, dans un geste somnambule, je l’ai désactivée, je ne sais pas, parce que de telles choses ne me sont jamais arrivées. Cela dit, il faut savoir que je n’ai pas eu le temps de paniquer, seulement de me faire du café et de partir en courant. Je suis arrivée dans la salle d’examen à 8 h 50 – l’examen se terminait à 10 h – et j’ai expliqué à M. Bonnet que je n’attendais aucune compréhension de sa part. Il m’a remis ma copie et m’a dit, quelques instants plus tard, avec un air encouragé, que c’était faisable, comme s’il avait jugé de la sincérité de mon histoire. En plus, c’était un texte d’Emaz qu’il fallait commenter : la solidarité humaine et la poésie m’ont sauvée ce matin-là. Il faut aussi mentionner que, le cours s’adressant à des gens qui n’étudient pas forcément la littérature, j’avais une certaine longueur d’avance. Et mon expérience de dernière minute m’avait déjà montré que je travaillais bien sous pression. Alors, j’ai écrit sans relâche. Je pense avoir bien réussi, bien que je ne sois pas parvenue à me défaire, pendant le reste de la journée, du stress incommensurable qui s’était emparé de moi.

Dans un plan d’ensemble, je l’ai dit, le temps fuit tout aussi rapidement. C’est difficile de ne pas être obsédée par la fin qui arrive. J’ai au moins fait un rêve qui m’a donné une jolie leçon et j’en remercie mon activité inconsciente : j’étais de retour au Québec le 14 mai plutôt que le 14 juin, un mois à l’avance, et je regrettais d’être revenue si tôt, ne comprenant même pas les raisons de ce départ impromptu, alors qu’il me restait même des examens à écrire. Or, je ne suis pas encore partie de Lyon et je ne dois pas m’apitoyer tout de suite, mais plutôt bien profiter de ces dernières petites semaines qui me restent. Même, je m’applique à ralentir, dans une certaine mesure, les heures qui passent en multipliant les moments passés en bonne compagnie : j’ai marché et parlé un moment avec Florence, une consœur de classe, j’ai épluché des asperges blanches avec Vincent et Catinca et j’ai offert à Arne, pour son anniversaire, Volkswagen Blues – Jacques Poulin est un auteur qui, en raison de son amour de la littérature, de son éloge de la lenteur et de la tendre vision qu’il déploie de Québec dans ses livres, me permet d’envisager une existence sereine au retour.

L’Opéra de Lyon a également constitué un lieu où j’ai pu, par moi-même, « oublier / le temps qui va, le temps qui sommeille, le temps sans joie » (Aznavour) en me gorgeant de musiques et de couleurs. Lysandre et moi avons participé aux portes ouvertes de l’établissement où nous avons pu prendre part à un atelier ludique où la foule, depuis son siège, était invitée à chanter avec les choristes des airs d’opéra connus comme Carmen. Nous avons aussi visité le studio de ballet situé au quinzième étage, qui était décoré de divers costumes utilisés dans les productions récentes ou à venir et dont les baies vitrées proposent une superbe vue sur Lyon. Je suis retournée encore deux fois à l’opéra, mais cette fois pour assister à de véritables spectacles. D’abord avec Giulia, car elle m’avait invitée à l’accompagner pour l’opéra Lulu, qui m’a captivée dans son récit de la destinée tragique d’une femme fatale et inspirante, bien que la musique sérielle qui accompagnait le reste m’ait un peu dérangée. Avec Élise, je me suis enivrée d’un concert de l’orchestre de l’Opéra de Lyon, qui interprétait la transparence de Chausson et de Debussy et puis la rugosité de Stravinsky et de son Oiseau de feu. En effet, ce dernier compositeur m’a semblé plus difficile à écouter, même si j’avais en tête ses préoccupations esthétiques de rupture. J’ai apprécié la versatilité des rythmes et instrumentations, mais les sonorités dégagées n’ont pas eu le même effet rédempteur que d’habitude sur moi. En fait, pendant que je travaillais sur mes dossiers à rendre pour la fac, j’ai beaucoup écouté le piano de Chopin et j’ai l’impression d’avoir édulcoré ma vie avec ses Nocturnes.

Lorsque j’étais revenue de voyage, je m’étais étonnée du fait que la colline de Fourvière, juste derrière chez moi, ait tant verdi en moins de deux semaines. Les arbres y ont été en fleurs, puis ce sont maintenant les rosiers qui embaument l’air. Le jardin des roses est devenu mon havre de paix, j’aime aller y alléger mes après-midi : c’est tranquille, la fraîcheur des bois est plaisante tout comme le panorama lyonnais et les arches ornées de rosiers grimpants me laissent à chaque fois rêveuse. Le décor est tout à fait magnifique. J’ai également profité du parc de la Tête d’or avec Lysandre. Étendue dans l’herbe, les œuvres complètes de Rimbaud en main, au lieu de travailler sérieusement sur mon explication du poème « Adieu », j’ai lu à voix haute le poème « Sensation », toujours autant significatif qu’envoûtant.
Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.


Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.
Comme dans ce texte, il me semble que la nature permet de mieux vivre le contact avec soi, nous « recevons tous les influx de vigueur et de tendresse réelle » (c’est tiré d’« Adieu », cette fois) : on sent la vie en soi – le sentiment d’existence de Rousseau –, comme dans une sorte de transcendance non plus abstraite mais physique. C’est comme ça que je comprends les derniers élans de Rimbaud. Même si le pourquoi des choses m’échappe, au moins je me rends compte que, ce qui est beau pour l’être humain, la finalité en fonction de sa nature, c’est de vivre : vivre dans un corps et une âme.

Je me suis sentie fragile dans les derniers temps, mais je ne sais pas tellement pourquoi, peut-être à cause de cette acceptation inconditionnelle de la fin de la France à laquelle je suis confrontée. La musique classique a accompagné la rédaction de mes travaux et j’en suis venue à être agacée par autre chose et cela même sérieusement : les pièces de rock électronique de ma coloc m’apparaissaient comme du bruit, même si je suis ordinairement assez ouverte, pour éviter le silence. C’était même presque caricatural avec la chanson aux lourds effets de basse qui avait une seule phrase pour toute parole : « I’ve got so many questions / but got no answers ». Mes lectures me distanciaient du monde encore une fois, je pensais à Pascal et à sa fureur devant les individus qui renoncent à toute interrogation métaphysique. Au moins, cette tristesse irritée que j’ai ressentie n’a été que passagère, je n’en voulais pas vraiment à ma coloc ni à sa musique. J’avais seulement besoin d’un baume : quoi de mieux que la littérature pour m’apaiser, encore une fois ? En analysant le personnage de Jean Valjean des Misérables, M. Thélot nous avait raconté la sainteté du monde, sans qu’elle comporte une connotation forcément religieuse. Selon Levinas, il s’agit seulement de faire passer autrui avant soi, comme lorsque, arrivés à un étroit cadre de porte, on cède le passage à la personne qui marche devant soi pour éviter la collision. J’ai trouvé que cette sainteté, ce par quoi le monde tient, était touchante dans sa vérité – cette même sainteté que l’on retrouve lorsque, dans une volée de canards migrateurs, un oiseau prend la relève de celui que la résistance de l’air a fatigué. Cette image que Jean-Nicolas m’a décrite sur Internet m’a confirmée que je ne pourrai jamais appartenir ailleurs qu’au Québec.

Heureusement, il ne me reste qu’un seul dossier à composer et il porte sur le bonheur pascalien – quel autre sujet M. Landry aurait-il pu donner ? Toujours dans cette optique du bonheur, j’ai aussi commencé à rédiger un mode d’emploi pour la vie à Québec afin de créer un pont entre la France et ma terre natale : ça tourne autour d’apprécier les belles choses de la vie en tâchant d’être fière de moi dans tout ce que je fais. Même si je travaillerai cet été, ce que plusieurs de mes amis européens ne feront pas, je me donnerai aussi droit à la dolce vita. Par exemple, j’irai au Festival d’été de Québec, pour m’autoriser la mélodie – par un charmant hasard, Stéphanie m’a réservé un macaron en prévente.

mardi 12 mai 2009

Milan – Milano – Milaaaaannoo

Après un sommeil profond mais court dans le train de nuit, je suis arrivée à Milan vers huit heures du matin. La première entreprise de Yuta et moi fut donc celle d’aller poser nos bagages à l’auberge, mais nous avons eu du mal à la trouver à cause de notre sens de l’orientation peu affiné – peut-être à cause de la nuit plus ou moins réparatrice et de nos sacs à porter. Nos va-et-vient nous ont permis, du coup, de découvrir un peu le quartier de la gare Milano Centrale, qui m’a fait penser à la Part-Dieu, si on lui ajoute une odeur de pollution : de gros boulevards, des architectures modernes mais sans charme, des commerces et des bureaux. Néanmoins, nous nous sommes hasardés dans un petit café de la via Giola pour prendre le petit-déj – « Una pasta è un caffè, per favore ! (…) Grazie ! » – parmi les travailleurs qui passaient prendre leur espresso avant de se rendre au boulot. C’est alors que j’ai vraiment remarqué la différence du rapport au café entre les Italiens et les Français : alors que les Français boivent tranquillement, par exemple, un bol de café au lait sur la terrasse d’un café, les Italiens que j’ai vus ont souvent bu presque d’un trait le contenu de leur minuscule tasse, accoudés au comptoir. À ce sujet, j’ai remarqué un slogan assez révélateur sur une des immenses machines à café : « espresso & cappuccino : stile di vita italiano ». Soit : l’Italie a quelque chose de délicieux, de concentré, d’addictif et d’urgent.

Après avoir déposé notre chargement dans le dortoir, nous nous sommes rendus au centre-ville, que Giulia m’avait révélé comme incontournable. En effet, il l’était avec sa Piazza del Duomo, le Duomo était une cathédrale gothique tout à fait époustouflante : elle est faite de briques et de marbre très pâles et ornée de plus de 150 flèches qui montent de façon acérée vers le ciel. Il m’a semblé que cette église était la parfaite manifestation de la pensée augustinienne, à laquelle on associe l’architecture gothique et à laquelle j’ai été plus qu’initiée dans mon cours sur Les Pensées de Pascal, comme quoi le bonheur n’est pas de ce bas monde et que le seul salut se trouve dans la grâce divine. Bien sûr, l’intérieur aussi était magnifique, avec ses vitraux qui filtraient la lumière, ce qui évoque encore dans l’architecture gothique la clarté de Dieu.

Le parvis de la cathédrale ainsi que la place étendue étaient remplis de pigeons et de gens – bien que c’était le centre-ville, il n’y avait pas tant de touristes, alors nous en étions heureux, ça donnait un peu d’oxygène. Tout était d’un pavé égal, excepté certaines bordures tapissées de petites pierres saillantes, jolies mais très palpables à travers les chaussures, incommodantes par la même occasion ; Giulia m’a révélé que ces cailloux sont facilement amovibles et que, du coup, ils sont souvent utilisés comme projectiles pendant les manifestations ! Installée dans les marches menant à l’église, j’y suis restée longtemps accroupie, le soleil plombant sur moi, mes vêtements noirs emmagasinant la chaleur de la lumière, si bien que je pense que je me suis même endormie. Mon sac était en sécurité contre moi, il n’y avait pas de soucis à se faire, même si Yuta était parti de son côté. De plus, ce moment d’oisiveté a provoqué une drôle de rencontre. Alors que j’avais émergé de ma torpeur, un monsieur d’un certain âge est venu me parler en esquissant quelques mots de français : il m’avait vue de sa fenêtre, lorsque j’étais recroquevillée, et je lui avais inspiré un poème qui s’intitulait quelque chose comme « Fatiguée ou triste ? ». Niaisement, je lui ai répondu que je n’étais pas triste parce que j’étais en voyage, mais il a répondu que les deux se pouvaient. Ce César était bien gentil, content de ce que nos deux prénoms soient d’origine latine, et même pas harassant, s’étant éclipsé par lui-même après ces quelques mots échangés. Je lui ai donné mon adresse mail pour qu’il m’envoie le texte – que j’aurais pu lire avec une aide italienne –, mais je ne l’ai jamais reçu ; je ne saurai jamais si j’étais fatiguée ou triste, d’autant plus que je n’avais pas compris son explication des métaphores qu’il avait élaborées dans ce qui m’a semblé être un poème en prose.

Yuta et moi avons déambulé sur la via Magenta, et avant sur la via Dante, truffée de boutiques où les vêtements, évidemment, sont tous plus beaux et chers les uns que les autres. Tout ce que je connaissais de Milan, quand j’étais à Québec, s’arrêtait à son statut de capitale internationale de la mode et cette connaissance restreinte n’a du moins pas été démentie : en plus des trésors esthétiques que contiennent les commerces, tout le monde est habillé avec une superbe classe et environ une femme sur quatre porte un des sacs bruns à motifs dorés conçu par Louis Vuitton. Enfin, nous avons marché jusqu’à l’église de la Renaissance Santa Maria delle Grazie et avons pris une pause devant ce monument de dépouillement pour nous reposer de notre promenade sous le soleil. Comme Yuta aussi rédige un journal de bord, nous avons pris ce temps pour déposer des notes dans nos cahiers respectifs, à travers les enfants qui jouaient à cache-cache sous le regard bienveillant de leur mère. Je ne sais toujours pas trop pourquoi, mais j’étais particulièrement triste à ce moment-là, comme si j’avais imaginé que la beauté de l’Italie allait me combler une bonne fois pour toutes, alors que je me sentais encore vide. Mais la vie n’a pas d’absolus à offrir, quand le comprendrai-je donc définitivement, je ne sais pas. Cependant, dans l’écriture, j’ai décidé que mes plaintes devaient cesser et que je devais, en conséquence, profiter de la chance énorme de voyager en Europe et d’être en santé, m’imprégner de « l’étincelle d’or » que parfois l’existence offre, dans la beauté, dans les contacts humains. Puis, j’ai eu envie de m’acheter un gros collier avec des perles de diverses couleurs – ce que je n’ai pas encore fait – pour égayer mes tenues noires.

Cela dit, le creux que j’ai ressenti cet après-midi-là présageait peut-être la navrante découverte que j’allais faire le soir même. Alors que Yuta et moi buvions une bière dans un agréable bar alternatif – avant 21 h, c’était l’apéro, ce qui signifiait que nous pouvions manger à volonté dans un buffet en achetant une consommation –, j’ai eu l’idée de regarder les photos que j’avais prises pendant la journée, mais je n’ai jamais trouvé mon appareil dans mon sac. Ma déception était gigantesque ; je ne sais pas si je l’ai oublié quelque part ou si on me l’a simplement volé, même si je faisais toujours attention à une telle éventualité en enroulant autour de mon poignet le cordon de l’appareil. Ce qui m’a le plus fâchée, c’était les photos de Bucarest que j’avais perdues, photos avec des amis que je reverrai dans trop longtemps, pour être optimiste : ce petit prisme de plastique et de filages transportait avec lui tant de lumière çà et là emmagasinée. Je me suis consolée en me disant que la disparition de ma mémoire numérique n’altérait en rien la qualité du voyage passé, puisque, encore une fois, « tout [était] perdu sauf le bonheur ». De toute façon, j’avais toujours mon carnet de notes – celui que ma très chère collègue Émilie m’avait offert avant de partir – qui contenait mes pauvres descriptions et impressions. Ainsi, sans photos, j’étais condamnée à communiquer l’approximation lorsque j’allais devoir parler de mon voyage ; je pensais constamment à l’incapacité de la littérature selon Blanchot, comme quoi, grossièrement, on ne peut jamais dire exactement ce que l’on voudrait. J’avais d’ailleurs lu dans Eminescu, le poète roumain, qu’il faut accepter de ne pouvoir pas tout écouter et de ne pas pouvoir tout retenir non plus. J’ai dû en acquérir, tant bien que mal, la sagesse, bien que j’aie rajouté, à la suite de la perte, beaucoup de notes pour préserver mes souvenirs déjà évanescents. Et, en bonne littéraire que je suis, j’ose affirmer que les mots peuvent rajouter une couche d’intimité, d’émotions, à un récit purement référentiel, ce que crée la photographie, en quelque sorte.

Le lendemain, avec une espérance naïve de retrouver mon appareil, Yuta et moi sommes retournés dans un café Internet où nous étions allés pour consulter nos courriels et à l’Office de tourisme, sans rien y trouver. Si j’arrive maintenant à bien canaliser mon découragement, ce n’était pas encore ainsi à ce moment-là, mais Milan allait encore savoir m’éblouir. En effet, retournés sur la Piazza del Duomo, Yuta et moi avons entendu une mélodie qui nous a attirés tous les deux vers sa source. De jeunes hommes à l’allure très branchée se produisaient sur la place : un quatuor de violons, un accordéon et une guitare revisitant Vivaldi, si mon oreille a été juste. L’ensemble n’était pas composé de virtuoses, mais c’était presque mieux ainsi, tant leur enthousiasme était communicatif et donnait une vitalité particulière à leur spectacle. Avec le décor de la place, dont les gigantesques colonnes et le gigantesque arc de la Galleria Vittorio Emanuele II, cet événement impromptu s’est avéré simplement salvateur, parce que cette musique classique m’a soulagée de mes problèmes de photos, qui m’ont paru presque secondaires pendant ces instants-là. D’ailleurs, un des violonistes a dû remarquer que j’étais émerveillée, car, après les pièces interprétées, il donnait la réplique à un de ses collègues en jouant des fragments techniques et en me jetant quelques vifs regards – les Italiens ! Peu importe, j’étais bien heureuse d’avoir croisé cet orchestre de rue très chic qui, bien sûr, parce qu’il est de Milan, ne se compare à rien d’autre.

Pour déjeuner, ce midi-là, nous avons suivi encore une fois un conseil de Giulia – elle nous avait fait une liste de lieux à visiter à Milan avec les adresses – et nous nous sommes rendus chez Luini, une boulangerie artisanale située près du Duomo. Après avoir attendu dans la queue constituée d’étudiants et d’adultes, j’y ai acheté un panzerotto, spécialité de l’endroit, qui est une espèce de pâte, moins feuillée et grasse que celle du croissant, mais on peut comparer, dont l’intérieur est garni de différents ingrédients : j’ai choisi proscuitto è mozzarella. C’était servi chaud, miam ! En après-midi, Yuta voulait visiter des magasins de disques et des librairies, mais je n’en avais pas trop envie pour ma part, alors nous nous sommes séparés pour nous rencontrer plus tard.

Je suis d’abord allée prendre un café au comptoir du petit Chocolat sur la via Boccaccio pour ensuite me rendre au Musée de la Triennale, musée consacré au design italien. L’exposition en cours, se nommant « Série, hors série », portait sur la relation le prototype et la série, entre le design et l’industrie. Ce qui ferait la spécificité de la conception italienne, ce serait qu’elle parvient à préserver dans ses objets un équilibre entre la personnalisation première du prototype et sa démultiplication stérilisante dans la série. En effet, il s’agit de penser à tout ce que connote l’inscription « made in Italy » pour comprendre comment les Italiens réussissent maintenir ce juste : élégance, fonctionnalité et durabilité. Ma visite m’a donc permis de voir différents produits de ce design italien, que j’ai scrutés un à un. Entre autres, j’ai bien aimé la rustre cafetière Bialetti, l’ancêtre de toutes les cafetières italiennes, le fossile moderne, un bloc de polymère à travers lesquels des formes vides de plastiques creusaient des vides et une chaise à structure de métal et à enveloppe de cuir, image du corps humain. Cette exploration du design, parce qu’il est la beauté rendue utile, m’a fait penser à la conception platonicienne du Beau, que j’aurais autrement pensée révolue. Au terme de l’exposition, j’ai constaté que Milan montrait vraiment que l’Italie, immensément riche de son histoire artistique, est encore aujourd’hui le leader en esthétique, sachant s’adapter aux exigences de la technologie et des productions de masse de son époque, alors que Rome, par exemple, semble plutôt mortifiée par son passé.

Le lendemain, le dernier jour du voyage, d’autant plus triste que nous ne verrions véritablement pas Geraldine, nous sommes allés visiter le Castello Sforzesco, les Sforza étant une dynastie d’origine milanaise. D’abord une forteresse et aujourd’hui un musée, cette construction est issue du XVe, ce qui explique son apparence Renaissance, bien que les années de dominations espagnole et autrichienne et d’autres événements historiques subséquents, comme la Deuxième Guerre mondiale, aient opéré sur elle des rénovations de style plus récent. Nombre de ducs ont vécu dans ce château, ainsi que Léonard de Vinci, qui a décoré une partie de l’intérieur, que nous n’avons malheureusement pas visité. Cette demeure fortifiée s’est révélée elle aussi admirable : de la brique rougeâtre à travers laquelle on distinguait parfois des motifs noirs, d’autres fois beiges, beaucoup de petites ouvertures et de fenêtres de forme rectangulaire, placés à la verticale, des tours aux quatre coins avec une autre, centrale, avec une horloge sur la devanture et une fontaine sur cette place du devant. Puis, derrière, c’était tout aussi agréable, car le grand espace vert de la ville y est situé. Parce que j’y étais déjà allée le jour précédent, avant d’entrer dans le Musée de la Triennale, je savais que Yuta devait absolument explorer le Parco Sempione, sans doute l’un des plus beaux que j’ai vu de toute ma vie – il y a même une bibliothèque municipale à l’intérieur, le paradis de la lecture et de la nature conjugués ! Initialement, c’était un boisé, alors on en sent encore la densité, malgré les sentiers qui le traversent de partout et son lac intérieur. Ce parc a voulu être conçu selon le modèle des jardins romantiques, où les courbes ainsi que les jeux d’ombres et de lumière abondent et sûrement que les gigantesques arbres qui nous ont impressionnés collaboraient à ce décor de rêverie. S’ils prennent du temps à atteindre leur maturité, la majesté – toute italienne – qu’ils développent dans cette lenteur s’avère hors du commun. L’harmonie des couleurs du parc est d’ailleurs agréable à l’œil dans sa recherche : le vert, le rouge des arbres décoratifs, les lampadaires foncés, les chemins de gravier clair. C’est ainsi dire que nous avons évolué sans bruit dans ce havre de beauté, pendant de longues minutes. Je n’avais pas d’appareil-photo pour immortaliser ces moments incroyables, mais c’était presque mieux ainsi, parce que je devrais vraiment sentir les lieux et le temps pour ne pas l’oublier jamais, au lieu d’utiliser la photographie comme béquille – mais pour soutenir quel souvenir si on n’a rien vu, au final ? Mon père avait déjà dit, d’ailleurs, à ce sujet, qu’il ne voulait plus voyager avec un caméscope, parce qu’on perd trop du voyage avec l’œil toujours devant l’image et non pas devant la réalité.

Nous avons encore beaucoup marché, comme pour capturer Milan qui disparaissait incessamment, à notre grand dam. Nous avons évolué à travers les quartiers chics près du parc et trouvé une boulangerie ouverte le dimanche, où j’ai mangé une part de pizza mozzarella-épinards avec leur délicieux pain comme pâte. Puis, dans un quartier pavé pour les piétons exclusivement, nous avons visité un marché aux puces milanais, c’est-à-dire un mélange d’œuvres d’art, de bijoux tous jolis et de pièces vintage de designers. Nous avons finalement salué la Scala, la fameuse et massive maison d’opéra, en redescendant une dernière fois vers la Piazza del Duomo, que je devais bien essayer de mémoriser intimement. J’ai longuement regardé son superbe écran géant qui présentait en continu, en italien et, en petits caractères, en anglais, les multiples événements culturels de Milan ; l’arrière-plan de ces publicités était toujours noir et des sculptures d’inspiration classique, blanches, en constituaient toujours les illustrations, comble de l’élégance. Et nous nous sommes engouffrés dans la bouche de métro, répétant dans nos têtes « Arrivederci (au revoir), Milano ! » Par la suite, j’ai eu envie de suivre des cours d’italien à Québec pour vivre encore cette allégresse sonore, que le petit guide Routard de langue italienne de Yuta nous avait inculquée.

Dans mes moments d’éblouissement profond, j’en suis venue à me demander pourquoi vouloir voyager quand on habite à Milan, tant cette ville, au terme de mon séjour, m’avait apparu représenter l’apothéose de la beauté et de la culture dans une ville qui constitue tout à la fois le centre économique de l’Italie. Pour paraphraser une chanson que j’ai entendue à Milan, la poésie semblait presque une chose légère dans cet environnement sublime. Même, Yuta était absolument amoureux de la ville et voulait y habiter. Moi, je ne sais pas, c’était peut-être, malgré tout, trop pour moi : l’impression d’une odalisque néoclassique à laquelle on a ajouté, en peinture, une vertèbre pour qu’elle ait des dimensions corporelles harmonieuses mais irréelles. D’ailleurs, j’ai vu une cycliste à caractère quasiment cinématographique : une jeune femme qui se déplace à vélo – élégant, noir, de style plus ou moins ancien – avec des escarpins rouges, à talons pas trop hauts, avec un bonnet évidemment assorti à ladite couleur. En fait, Milan m’a toujours donné l’impression d’être devant des images – que je pourrais dire merveilleuses avec Rimbaud. L’important, c’est d’avoir vu et on dirait que Rousseau le savait déjà avec son illustre maxime « les voyages forment la jeunesse » tirée de L’Émile. C’est vrai que, maintenant, je sais un peu plus ce dont j’ai envie pour ma vie future. Bien sûr, les gens ont beaucoup d’argent en Italie et le dépensent conséquemment, mais c’est surtout leur fierté et leur infinie sensibilité esthétique dont j’ai envie de me souvenir. Et ça n’efface pas le reste, de toute façon, c’est seulement une manière plus fine d’apprécier l’existence. C’est pourquoi nous n’oublierons pas la Roumanie après avoir visité l’Italie, ce avec quoi la maman d’Alex nous taquinait.

De retour à Lyon, quand j’ai demandé à Giulia pourquoi elle sentait le besoin d’aller voir ailleurs, elle m’a répondu, en riant, que ça fait vingt ans qu’elle y habite : l’habitude, le désenchantement viendrait donc à bout de tout ! Cela dit, Giulia envisage de réaliser son master en esthétique : Yuta et moi avons mal vu ce qu’elle pourrait étudier d’autre à Milan, d’autant plus que sa fac, l’Università degli Studi di Milano, que nous avons visitée le premier jour, avec ses colonnades et ses arcs, ressemblait à un musée.

samedi 9 mai 2009

Rome – Roma

Nous avons pris l’avion vers Rome le 14 avril à partir de Budapest. Le vol n’était pas long, à peine deux heures. Mais ces quelques instants dans le ciel européen nous ont déjà permis de commencer notre voyage en Italie. En regardant les passagers devant nous, pensé à mes notes de cours du Programme individuel de lecture prises au sujet de La Chartreuse de Parme. J’en recopie un passage ici : « L’Italie est une matière pour Stendhal, elle exerce un certain pouvoir sur son imaginaire, exotisme. La figure italienne représente les passions, la vie dangereuse, l’individualisme et les plaisirs. » Les passagers, en avant de Yuta et moi, d’un calme presque impassible avant d’être pris d’un fou rire, avaient tout de ce stéréotype italien : pendant les explications données par les agents de bord à propos des procédures de sécurité à suivre au besoin, ces jeunes hommes italiens ont dû être avertis par une hôtesse car ils parlaient carrément par-dessus l’exposé des consignes ; pendant le vol, certains étaient debout pour se parler entre eux, comme incapables de rester assis ; quand l’avion eût bien atterri, tout le monde a chaudement applaudi. Bien sûr, il va sans dire qu’ils étaient tous élégants avec leurs jeans de la dernière mode et leurs cheveux mieux coiffés que les miens. Et ils nous regardaient, nous, les étrangers, avec leurs grands yeux fiévreux qui démentaient toute tentative de subtilité. Nous sommes arrivés sains et saufs à Rome et n’avons que visité, ce jour-là, notre auberge près de la gare Termini.

Le lendemain, nous avons commencé notre exploration de Rome en grand en en visitant son pays intérieur : la cité du Vatican. Il y avait beaucoup de gens, mais ce n’était pas d’un extrême désagrément, sinon les multiples vendeurs dans la rue qui voulaient nous offrir plein de machins touristiques. Nous avons alors brièvement fait la queue pour accéder à la fameuse Place Saint-Pierre de Rome, dont les entrées devaient toutes passer par des passerelles de sécurité, où l’on détectait si l’on avait du métal sur soi et où l’on demandait également d’ouvrir les sacs ; le Pape est bien protégé. Puis, nous sommes arrivés sur la grande place et avons fait la queue pour entrer dans la basilique éponyme ; j’avais noué mon écharpe autour de ma tête pour la recouvrir de l’ardent soleil italien. Cette nouvelle attente nous a permis de bien observer la finesse monumentale de la Piazza San Pietro. Elle est évidemment très grande, de forme circulaire, pavée en gris foncé et entourée de quatre colonnades de pierre pâle, répondant à celles qui ornent la façade de la basilique, comme le font la multiplicité de sculptures de saints juchés sur ces dernières. Au centre, il y a deux fontaines, symétriquement disposées ; encore au centre, vers le haut, il y a un obélisque, vestige du règne de l’empereur Constantin, au temps de l’ancienne basilique, c’est-à-dire vers les années 300. La construction de la basilique actuelle a commencé vers les années 500 pour se terminer quelque 120 années plus tard ; elle a été voulue comme le monument représentant la chrétienté, ce qui explique à quel point la grandeur sublime qu’elle dégage. L’extérieur rappelle un temple grec en ce que les architectures de la Renaissance puisaient leur inspiration dans les modèles antiques – les principaux concepteurs de cet édifice sont Michel-Ange, Bramante et Le Bernin : colonnes corinthiennes, chapiteau au-dessus de l’entrée centrale et dôme, bleu pâle, strié de blanc et surmonté d’une croix. Le grand nombre de lignes verticales de cette devanture, en plus de celles des colonnes qui forment l’enceinte, octroyaient à ce paysage un équilibre rigide, symbole de la force du pouvoir religieux. À ce sujet, j’ai vu de loin un monsieur en blanc, dont le sourire était agrandi sur un écran géant, qui s’est révélé être Benoît XVI : puisque nous avons visité Saint-Pierre de Rome un mercredi, nous avons eu droit à l’audience papale, prononcée en italien et en espagnol ce jour-là. D’ailleurs, nous avons pu pénétrer la basilique lorsque cette sortie du pape fut terminée et son intérieur était aussi époustouflant que ce que le dehors nous avait donné à voir. Si le Royaume de Dieu existe, j’espère qu’il ressemble à cet espace en forme de croix somptueusement décoré, gros de cinq nefs, d’autant plus immense qu’avec son dôme, sa hauteur atteint environ 150 mètres – impossible de cadrer cette expérience dans une photographie. Si j’avais été émerveillée à Lyon par Fourvière, ce nouveau lieu sacré que je visitais n’avait rien à voir, avec ses sculptures, par exemple, dont La Piéta en marbre de Michel-Ange, représentant la vierge Marie en douleur après de Jésus descendu de la croix. Sinon, l’intérieur de la basilique est de style baroque, esthétique caractérisée par la surcharge de ses ornements et par une recherche du mouvement ; Saint-Pierre de Rome ne souffre par contre d’aucun trompe-l’œil. La pièce-clé du décor était le baldaquin en bronze de l’autel central, dont les colonnes sinueuses soutenaient un dais habillé de feuilles d’achantes. Pour le reste – je sens ici que les mots ne suffisent pas à la description –, des motifs dorés partout, des voûtes resplendissantes de leur bleu céleste et de leurs peintures d’anges et de saints et un plancher fait de fines mosaïques. Au final, grâce, entre autres, aux immenses piliers qui soutenaient cette surcharge visuelle, aucune sensation d’étouffement ne nous importunait, tant la place s’avère ordonnée et aérée : il ne reste qu’à vivre l’émerveillement et le sentiment d’une présence tout à fait transcendante.

La fin de notre parcours dans le pays de l’Église catholique a fait durer la joie, car nous sommes allés dans les Musées du Vatican. Il y avait véritablement des kilomètres de salles et de couloirs à visiter, tout aussi magnifiquement décorés les uns que les autres, soit par des toiles représentant des scènes religieuses, soit par des cartes géographiques anciennes, etc. Dans la Pinacothèque, j’ai vu, dans la pénombre qui préservait les couleurs de cette fragile œuvre, La Cène de Léonard de Vinci en fresque, devant laquelle je me suis longuement attardée, muette ; j’ai contemplé l’intérieur de la chapelle Sixtine, l’œuvre de Michel-Ange qui contient, entre autres, la fameuse Création de l’homme ; enfin, nous nous sommes arrêtés dans la salle de Raphaël et j’ai pu y voir l’incontournable École d’Athènes. Habituellement, l’art figuratif ne m’interpellait pas trop. Même, avec mes cours d’histoire de l’art et d’esthétique, j’avais presque développé à son égard un certain désintéressement, comme si c’était seulement un art de la reproduction, n’impliquant pas de créativité ni de recherche formelle, en quelque sorte, les artistes étant emprisonnés dans leur préjugé objectiviste. Pourtant, clouée sur place devant nombre de toiles, je ne pouvais plus envisager une telle stérilité à l’égard de l’art d’inspiration classique de la Renaissance. En effet, comme le disait M. Thélot, le grand art transmet des émotions. Et ces chefs-d’œuvre de peinture m’en ont mis plein la vue avec leur accomplissement coloré de beauté narrative. À Lyon, Giulia m’avait dit, à ma grande incompréhension, qu’elle n’avait pas beaucoup aimé l’exposition d’art abstrait « Repartir à zéro » : encore une fois, je n’avais pas imaginé en quoi être d’origine italienne pouvait influencer les critères de jugement esthétique. Comme si ce n’était pas assez, à la suite de ces œuvres géniales, nous avons croisé plus loin, Le Penseur de Rodin au tournant d’un couloir ; encore, une toile de Braque représentant deux oiseaux blancs, dans la collection d’art moderne religieux. C’est ainsi dire qu’à la fin de la journée, j’étais saturée de toute cette magnificence visuelle et spirituelle. Je ne sais pas si c’est l’œuvre d’un conditionnement socioculturel, débuté à l’école primaire, que d’envisager l’existence possible de Dieu et de la charité de Jésus-Christ, mais cette visite du Vatican m’a profondément émue, alors que Yuta, lui, prenait des photos par les fenêtres, pour les rares photos qu’il a prises.

Mais la beauté de Rome n’est pas exclusive à son cœur religieux, c’est carrément un musée au quotidien envers lequel j’imagine mal devenir habituée, désensibilisée. Toutes ses rues sont pavées, les immeubles de couleur, les fenêtres encadrées par des volets à petites lattes. Le lierre est en santé, d’un vert riche, ponctuant de vie les petites ruelles secrètes et les cul-de-sac, où l’on voit, quelques fois, des icônes religieuses.. Ses places sont toujours bondées, quelques déchets collaborent au désordre et les fontaines sont actives, l’eau jaillissant souvent à travers diverses sculptures mythologiques – d’autres points d’eau, plus petits, servent aux ravitaillements en eau potable des passants – à la Fontaine de Trévi ou à la baroque Piazza Navona, par exemple. Sur cette place vers laquelle nous avions progressé après notre sortie de la cité du Vatican, il y avait une plaque d’égouts, je crois, sur laquelle il était écrit « Illuminazione generale » ; j’ai vérifié et « illuminazione » signifie, en italien, à la fois « éclairage » et « illumination » à la fois, dans son sens plus abstrait. L’appellation devait désigner le nom de la société publique d’électricité, mais, pour m’amuser, j’aimais mieux y lire le signe d’une splendeur vécue collectivement, tant j’étais éblouie, depuis le début du jour, par l’Italie. En fait, extérieurement, Rome a donné l’impression d’une beauté comparable à celle du Vieux-Lyon, sauf qu’elle s’étend à tout son grand centre-ville plutôt qu’à trois rues. Les Romains, pour leur part, sont évidemment tout aussi élégants que leur environnement, évoluant avec style sur leur motocyclette.

Le soleil se couchait, teintait la pierre pâle de sa chaleur et nous marchions encore dans la ville, comme avides d’en découvrir toujours plus sous le ciel d’un bleu d’une perfection fuyante. Nous avons traversé le Tevere bordé d’arbres, le fleuve qui serpente à travers la ville, en marchant sur un pont, d’aspect ancien et massif et nous sommes arrêtés quelques minutes pour vivre le paysage. Nous avons sinué en soirée sur la rive gauche du Tevere, dans le quartier de la via Trastevere que Yuta avait découvert dans les livres et soi-disant moins touristique. On se sentait, en effet, un peu dégagé de l’affluence, ce que nous appréciions beaucoup, parce que ça nous permettait d’encore mieux sentir le charme de Rome. À ce sujet, nous avons aperçu une ruelle au-dessus de laquelle il y avait une corde à linge qui reliait deux fenêtres situées vis-à-vis : beau comme dans un film, sauf que la vie, en sa qualité « réelle », presque mieux ! Nous avons trouvé un petit resto où j’ai mangé une pizza proscuitto e funghi et sommes revenus jusqu’à notre auberge, à pied et avec le plan à la main, dans la Rome nocturne.

Le lendemain, devant faire vite, nous nous sommes attaqués à un autre monument de Rome, c’est-à-dire son Colisée et tout son quartier antique. Nous avons bu un caffè serré – délicieux ! – à proximité pour mieux apprécier ensuite ce gigantesque vestige, qui témoigne du certain pouvoir d’éternité des hommes. Nous ne sommes pas entrés à l’intérieur, car, évidemment, il y avait une interminable queue, même si nous n’étions pas en saison particulièrement touristique, et parce que ce Coliseum suffit en lui-même – avec les plaques à portée éducatives qui l’entourent. Aussi le voyage se justifiait-il seulement en scrutant le ciel à travers les arcs et multiples ouvertures de cet amphithéâtre, imaginant le temps de Jules César, la grandeur pourtant révolue de l’Empire Romain. Bien qu’ayant subi une certaine dégradation, ce travail d’architecture était impressionnant dans sa capacité à survivre à la rudesse impitoyable du temps. D’ailleurs, si l’Arc Titus s’élevait encore triomphant, la périphérie du Colisée était jonchée de ruines diverses : des morceaux de ce monument lui-même, des tronçons de colonnes encore cannelées mais anonymes et des fondations sur lesquelles plus rien ne s’élève. C’était beau et triste sous le ciel gris, le tout entremêlé de vifs coquelicots, si bien qu’encore une fois, je me retrouvais dans une expérience du sublime, à savoir vivre une nostalgie à contempler ce qui n’existera plus jamais. Mais ça n’intéressait pas la majorité des gens, occupés à consommer le Beau et à se bousculer : tellement vouloir voir pour ne plus rien voir du tout. Comme lorsqu’ils prenaient des photos avec flash dans la cappella Sistina, ce qui dégradera à vitesse exponentielle les couleurs des œuvres, ou à se dépasser dans la queue lorsqu’on attendait pour entrer dans Saint-Pierre de Rome, alors que la moindre personne civilisée – sans être croyante – sait mettre son égoïsme de côté quand il le faut.

Nous avons ensuite sinué jusqu’à la Piazza del Campidoglio, qui accueille le Palais du Sénateur et qui est pavée de dalles formant le tracé de divers losanges en gris pâle à travers le reste de gris presque noir. Je ne procède pas d’une description minutieuse de cette place d’une esthétique magnifiquement équilibrée, me contentant de dire qu’elle a été conçue par Michel-Ange elle aussi – Google pourra combler les lacunes de la mémoire. Retournant vers le centre, nous avons également visité le Panthéon, ce temple religieux construit vers l’an 1 avant Jésus-Christ, originairement destiné à la célébration des divinités antiques : son extérieur est standard, les longues colonnes soutenant un chapiteau, mais l’intérieur m’a surprise, en ce qu’il est entièrement circulaire, enveloppant.

Au hasard des rues, Yuta et moi avons trouvé une trattoria au fond d’un cul-de-sac – comme dans le Petit-Champlain, la Trattoria San Angelo –, avec des parasols de couleur, des murs de pierre et du lierre. Nous en avons profité pour manger, pour dix euros, environ, il primo piatti (le premier plat, car on dirait qu’ils ont toujours des menus à plusieurs services), c’est-à-dire la pasta italiana : Yuta a mangé des lasagnes et, moi, des linguines au pesto, un pesto goûteux et crémeux, agrémentées d’un parmesan au goût fort. Il va sans dire que c’était molto bene. À vrai dire,l’amour que Yuta et moi avons en commun pour la gastronomie italienne a pris une place importante dans notre voyage. Nous avons apprécié le café, bien sûr, puis la cioccolata calda (un chocolat chaud mais super épais et très chocolaté dans son goût) et, enfin, le gelato, cette glace italienne qui fait rêver la terre entière. Ayant fouillé dans un guide de voyage italien sur Rome dans une librairie, j’ai trouvé l’adresse d’un des meilleurs glaciers de la ville, Giolitti, que nous sommes allés tester par la même occasion, où j’ai choisi les saveurs de cioccolato et limone, ce que l’employé a approuvé par un « bene ! » Par la suite, Yuta et moi avons dégusté silencieusement, dans la rue quadrillée de pierres, notre bonheur épicurien, comme si les gelati concrétisaient l’apogée de la dolce vita.

Ce furent deux jours très brefs mais d’autant plus intenses avant d’aller prendre le train de nuit vers Milan. Nous avons beaucoup marché, tant et si bien que je pense jamais n’avoir eu autant mal aux pieds : même après une bonne nuit de sommeil, je me réveillais avec ceux-ci toujours amollis, la dureté des pavés romains s’avérant sans merci. Néanmoins, nos longues promenades nous ont permis d’acquérir un panorama d’ensemble du centre-ville, imprégnés que nous étions des quartiers et de leurs essences diverses. Entre autres, nous avons été ravis de découvrir la via Margutta, une rue plus chic que les autres avec de multiples galeries d’art, ou des passages plus calmes où des enfants jouaient au ballon en criant : ces brefs moments nous ont permis de sentir davantage l’âme vivante de Rome, ce que l’incroyable densité de touristes et de patrimoine historique rend plus difficile. Nous sommes partis dans le crépuscule et, du point surélevé où nous étions, sur la Piazza della Repubblica, nous voyions le dôme de Saint-Pierre de Rome, éclatant dans son lointain azur. Lorsque nous étions dans l’avion vers Rome, un Italien – qui avait mal aux oreilles comme moi en atterrissant – s’était exclamé « que magnifico ! » devant le coucher de soleil qu’on pouvait voir du hublot ; j’ai pensé que cette manifestation de la nature se révélait presque banale devant la beauté incroyable de l’homo faber que Rome nous a donnée à voir.

mercredi 29 avril 2009

Budapest

Après avoir étonnamment bien dormi dans le train de nuit en partance de la Roumanie, nous sommes arrivés le 13 avril, en matinée, à Budapest. Comme c’était un jour férié, le lundi de Pâques, la ville était extrêmement calme, ce dont Yuta et moi nous réjouissions, en plus d’avoir encore une température exceptionnelle pour ce temps-ci de l’année. Nous avons donc découvert cette capitale de la Hongrie dans un agréable bruissement urbain encore entremêlé de chants d’oiseaux moins forts qu’à Bucarest, cependant. Le panorama de Budapest, traversée par le Danube et sise au tiers sur une colline, nous a fait penser à celui de Lyon. Mais la comparaison s’arrête pratiquement à ce stade, car l’arrière-plan historique de la cité hongroise est nettement différent, cette dernière marquée par des années de domination ottomane puis autrichienne et par le communisme, en plus d’avoir été ravagée par la Seconde Guerre mondiale. Cela dit, c’est encore aujourd’hui à Budapest que se trouve la plus grande synagogue active d’Europe.

Yuta et moi avons commencé par visiter le quartier du Château de Buda, qui appartient au Patrimoine mondial de l’Unesco. Son Palais royal, trois fois détruit depuis son édification datant du Moyen-Âge, a été reconstruit à tout coup selon le style choisi par l’époque ; sa forme actuelle est celle d’une architecture classique, adoptée après la Seconde Guerre, constituée de divers blocs rectangulaires au-dessus desquels se surélève, au centre, un dôme vert pâle. Aujourd’hui, en raison des dommages subis au cours du XXe siècle, le Palais royal contient essentiellement des musées, dont la Galerie nationale hongroise. Nous n’y sommes pas entrés, mais j’en retiens en revanche la magnifique esplanade, elle-même un élégant agencement de fer forgé peint en noir et de murailles ajourées faites de pierres claires, en plus d’offrir une superbe vue de Budapest sous un ciel parfaitement bleu. Et nous n’étions visiblement pas les seuls émus par ce paysage, car il y avait, parmi les nombreux touristes, de nouveaux mariés décoiffés par le vent. Nous avons également sinué à travers les rues plus résidentielles du quartier du Château, peuplées de maisons colorées, dont les motifs illustraient l’influence baroque qui les caractérise, alors que leurs bases seraient issues de l’époque romaine ! Avant de redescendre dans la partie Pest de la ville, nous sommes allés voir l’Église Mathias, vestige de la monarchie en ce qu’elle a longtemps constitué le lieu de couronnement des rois hongrois. Parce qu’elle était en rénovation et que des échafauds et autres outils recouvraient sa façade, je n’ai pas pu m’exclamer devant son style gothique. Peut-être que c’était seulement un mauvais moment dans l’année pour voyager, mais il m’a semblé que tout était en reconstruction – cela doit témoigner de la constance du travail dévastateur que le temps opère.

Néanmoins, le Parlement hongrois, situé sur les rives du Danube et vieux de cent ans, a pu me satisfaire avec son style néogothique, fait de pointes acérées s’élevant vers le ciel, et son mélange de presque blanc et d’orange brûlé. J’ai gardé l’impression que ces teintes étaient assez répandues dans Budapest, dont l’éclectisme architectural est assez marqué, par ailleurs, au carrefour d’influences slaves, latines et souvent turques, tant dans les lieux de cultes faits de bulbes d’oignons dorés que les bains ornés de larges coupoles bleu foncé, surmontées de faucilles de lune. Les ponts qui traversaient le Danube étaient également d’aspect varié. J’ai particulièrement aimé le Pont des Chaînes, celui qui relie les deux rives du centre-ville : c’est le plus vieux de Budapest, avec une arche centrale massive, faite de pierre. Enfin, vers le sud, le pont Élizabeth, au contraire, était d’une minceur presque sèche, comme s’il souffrait encore de sa reconstruction post-guerre.

En fin de notre première journée, Yuta et moi sommes allés dans un petit parc près de notre auberge où avait lieu un festival de jazz et de vin hongrois, ce qui constitue toujours un mélange de choix, comme si c’était une concrétisation de la synesthésie. Assise sur un talus herbé, j’y ai goûté un rouge sec, dont j’ai oublié le cépage, mais dont je garde, au moins, un bon souvenir gustatif. Nous avons d’autant plus apprécié cet événement qu’il semblait fréquenté par les Budapestois eux-mêmes et que c’était une manière de s’imprégner de leur style de vie ; ce que nous avions précédemment vu de Budapest était toujours agrémenté d’insupportables vendeurs d’excursions touristiques et de boutiques souvenirs – qui possédaient quand même de belles poupées de l’Est. Pour le peu de contacts directs que j’ai eus avec les Hongrois, ils furent tous empreints de gentillesse. À l’auberge, à notre arrivée, la préposée de la réception nous a servis du café, des biscuits et – nous l’avons pris plus tard – un petit verre d’alcool hongrois, cela pour nous souhaiter la bienvenue. De plus, dans un des souterrains menant au métro, une dame m’a demandé en hongrois quelque chose à propos des trajets, mais, évidemment, je n’ai absolument rien compris ; me reconsidérant après avoir aperçu mon air effaré, elle me touche le bras et s’excuse. J’ai eu l’impression d’avoir capté cette chaleur humaine propre à l’Est à travers ces deux brèves relations, même si, à la différence de Bucarest, nous ne connaissions personne à Budapest et que, par contraste, cela créait une espèce de vide. De surcroît, comme la langue n’est pas d’origine latine ni même germanique, on ne peut pas compter sur le langage pour nous intégrer : les sons et l’orthographe sont vraiment rebutants. C’est sans doute pour cette raison qu’on répond systématiquement, dans les lieux publics, en hongrois et en anglais.

Le second jour, nous nous sommes promenés le long de l’avenue Andrássy, elle aussi inscrite au Patrimoine mondial. C’est une avenue issue du XIXe siècle, conçue selon le modèle des boulevards épurés d’Haussmann, et bordée d’arbres, de squares – dont un dédié au compositeur Liszt – et de fontaines. Sa première partie regorge de boutiques huppées et s’aère un peu, par la suite, pour accueillir l’Opéra de la ville et des musées. Entre autres, nous avons approché le Musée de la terreur, qui relate, entre autres, les horreurs communistes, et dont l’apeurant dehors, presque noir et décoré de formes angulaires métalliques, nous a suffi. En tout cas, ça rappelait la proximité des tourments que cette ville aujourd’hui paisible a vécus ; nous avons tout autant opté pour le chemin de la sérénité et avons préféré continuer notre déambulation. L’avenue, longue de près de deux kilomètres et demi, débouche sur la place des Héros et son Monument du millénaire. Cet impressionnant ensemble de sculptures, qui célèbre le millénaire de la conquête magyare, se compose d’une longue colonne coiffée d’un archange Gabriel turquoise et entourée des sept chefs qui ont mené l’invasion. Après ce bref moment d’histoire, nous avons profité du grand parc derrière, nommé Bois de la ville, au sein duquel il y a le château Vadjahunyad, construit sur une petite île, et un bain turc, alimenté par les sources thermales naturelles de Budapest. D’ailleurs, dans les collines de Buda, ces eaux chaudes ont créé des grottes dans lesquelles des milliers d’Allemands se sont cachés au moment de la guerre. Le temps de se reposer un peu au parc et le moment de partir, encore une fois, arrivait déjà : nous avons regagné l’auberge en empruntant la ligne de métro qui descend sous l’avenue Andrássy, qui a la particularité d’être le premier métro d’Europe continentale et de posséder encore ses entrées d’origine, fabriquées en fer forgé.

Malgré les aléas qu’elle a subis, Budapest nous a révélé une esthétique homogène, où la multiplicité de monuments historiques en bon état cohabite avec une ville propre, truffée de cyclistes, et moderne. Je n’ai pas vu de moulins à vent, mais cette charmante capitale, aussi appelée la Perle du Danube, pourrait bien me donner le goût de revenir les voir ainsi que de déguster, à nouveau, la goulasch hongroise, une soupe aux légumes à bouillon pimenté.

samedi 25 avril 2009

Bucarest - Bucuresti

Le 8 avril dernier, je suis partie à la rencontre de l’Europe de l’Est. Bucarest, mon premier arrêt, constituait presque la limite du monde connu : on peut trouver cette ville sur Google Maps, mais l’intérieur de cette capitale n’est pas encore cartographié. Qu’on ajoute à cela l’aura d’insécurité qui accompagne les pays de l’Est, mon périple comportait presque un caractère audacieux – mais je voyage bien pour me dépayser et secouer mes assises. Cela dit, j’étais loin d’y aller seule : là-bas, Alex, le Roumain que j’ai rencontré à Lyon et qui n’y restait qu’un semestre, allait m’accueillir chez lui, dans sa famille ; Yuta me rejoignait le 8 avril également à Bucarest, en soirée. Encore, cela à l’aimable initiative de Catinca, la mère de celle-ci venait me chercher à l’aéroport à mon arrivée pour me mener au centre-ville, afin que j’évite la congestion permanente des voies de circulation en transport en commun ; le nombre de voitures a explosé dans les dernières années et la ville supporte mal cette affluence.

Je suis donc arrivée en après-midi à Baneasa, un petit aéroport pour les vols internes ou économiques, et je suis entrée sans problème dans le pays ; mon passeport s’est mérité un sourire dû à la surprise, je pense, du douanier. Puis, comme prévu, Mme Dumitrascu m’attendait à l’entrée et, dans les traits de famille et l’élégance qu’elles ont en commun, on aurait dit que je retrouvais Catinca à travers elle. Nous nous sommes rendues à son appartement – très chic, plein de livres et de boiseries –, où j’ai accepté l’offre à déjeuner de Mme Dumitrascu. Cela présageait déjà toute l’incomparable hospitalité du peuple roumain ! Mon hôtesse a également invité Alex à partager notre copieux repas et il est monté nous rejoindre dans les minutes qui ont suivi ; ce dernier n’avait pratiquement pas changé, sinon que ses cheveux étaient plus courts un peu.

Le premier visage de Bucarest que j’ai découvert était sans doute l’un des plus charmants, c’est-à-dire le quartier des ambassades et des instituts culturels – celui du mythique Institut français dont Alex parlait beaucoup en France, car ses nombreuses projections cinématographiques sous-titrées l’ont aidé dans son apprentissage de la langue française. Alors que je m’attendais à pénétrer une ville terne et sans éloquence, j’ai vite changé mon point de vue avec un agréable étonnement. Ce secteur, où se mêlent grandes maisons, blocs d’appartements et bâtiments administratifs, présentait des constructions dont le charme ancien me rappelait l’architecture française : des couleurs claires, de longues fenêtres françaises à carreaux, des mansardes. Également, des colonnades travaillées – certaines constituaient carrément des sculptures du corps féminin, par exemple – offraient souvent le support à un balcon frontal. Avec la quantité d’arbres qui garnissaient les terrains, j’avais l’impression de retrouver la majesté de la rue des Érables, à Québec ! J’étais éblouie, d’autant plus heureuse que ces traces architecturales de l’identité latine de la Roumanie soient aussi perceptibles un peu partout à travers la ville, à travers ce qui subsiste des blessures urbaines infligées par la période communiste et par l’après-communisme également. Je développerai plus loin.

Situé sur la rue où a habité l’écrivain et philosophe roumain Mircea Eliade, l’appartement d’Alex et de ses parents n’allait pas me décevoir non plus : grand et aéré, des livres dans une bibliothèque vitrée, des planchers de bois qui craque et, surtout, un balcon qui donne sur une cour intérieure. Cette petite plate-forme, qui communique avec la cuisine, donnait assez de place pour y installer une chaise confortable et pour que quelqu’un se tienne debout à côté ; tout autour de la balustrade étaient installées des plantes vertes dont l’une avait fleuri en rose. Et, devant, nous pouvions contempler un arbre dont les bourgeons se développaient dans un silence ponctué de chants d’oiseaux. Le temps étant ensoleillé et délicieusement doux pendant tous les jours que j’ai passés à Bucarest, ce balcon fut pour tous un endroit de prédilection – avec Mihai, le frère jumeau d’Alex, nous avons commencé par y boire du jus de fruits et carottes dans des verres à vin.

Avant d’aller chercher Yuta à Otopeni (l’autre aéroport de Bucarest, plus grand et plus moderne), nous avons marché un peu dans la ville pour que je la découvre davantage. À la place Rosetti, tout près de chez Alex, j’ai assisté à un événement environ trisannuel : un monsieur était grimpé sur la statue centrale pour boire un coup avec celle-ci, ce qui captivait l’attention de plusieurs passants ! Puis, en déambulant près d’une bouche de métro, j’ai fait la rencontre avec un des « monstres de l’inconscience » qui décorent la ville. Ce sont des sculptures – celle que j’ai vue était une créature à la gueule ouverte – créées à partir des rebuts ménagers, projet visant à sensibiliser les gens au mode de consommation sauvage ; à plusieurs endroits dans la ville, dont sur la mairie, de grandes affiches blanches et vertes disaient que « la ville croît vert ». L’écologiste en moi s’avérait bien ravie ! La littéraire aussi : en errant, nous avons croisé des affiches sur lesquelles étaient inscrites des proverbes divers ; près de la Piata Universitatii, il y avait des stands de bouquinistes installés sur le trottoir, décorés par des figures d’intellectuels peintes avec des stencils. La beauté de la situation était accentuée par l’inscription suivante : « la culture est descendue dans la rue ». Même si je n’avais pas vraiment de préjugés négatifs sur la Roumanie, je n’avais jamais imaginé une effervescence culturelle aussi proche du peuple, ce qui m’a simplement touchée.

Aussi n’étais-je qu’au début de mon attendrissement, car de l’intérieur aussi la Roumanie s’avère charmante : j’ai reçu de la famille Craciun un accueil exceptionnel. Mme Craciun, une petite dame aux cheveux courts et noirs, constamment pleine d’attentions, m’a fait changer trois fois de pantoufles pour que je porte celles qui m’allaient le mieux et a cuisiné pour nous pendant tout notre séjour sans vouloir qu’on ne l’aide. Évidemment, nous avons bien mangé et beaucoup, de surcroît : entre autres, du cascaval – un fromage à pâte pressée –, des plats de viande et de pommes de terre, des salades de légumes, de la soupe au vrai bouillon de poulet et des petits roulés de pâte feuilletée aux pommes et aux noix. C’est ainsi dire que la cuisine a été un lieu important pendant le voyage, où, en plus de nous régaler, nous discutions tranquillement avec Mme Craciun, qui parle français, tout en écoutant la Romantica Radio, une chaîne bucarestoise qui joue des chansons d’amour populaires majoritairement en anglais et en espagnol. J’ai aussi rencontré M. Craciun, mais les échanges étaient plus difficiles car il ne parlait ni anglais, ni français. Du moins, comme Vincent m’avait prêté son petit guide Le roumain de poche, j’ai pu à quelques occasions glisser un « Buna sera » ou un « Nocta buna » pour entrer en contact verbal avec ce monsieur de grande taille, au regard vif et rieur.

Le deuxième jour, nous sommes allés voir un monument majeur de la ville, le Palais du peuple, un souvenir de l’époque communiste, lorsque le dictateur Ceausescu était au pouvoir ; aujourd’hui, le Parlement du pays siège dans une fraction de cet immense bâtiment, le deuxième plus grand au monde, après le Pentagone. Pour schématiser au possible, le Palais du peuple est un édifice constitué de deux blocs de formes rectangulaires, un très grand pour la partie du bas et un plus étroit pour le haut, ce qui donne l’allure d’une forteresse à cette construction. L’épuration angulaire de cette architecture produit l’effet d’une solennité inquiétante, sentiment d’ailleurs amplifié par le boulevard rectiligne qui s’étend longuement devant. En sachant que des quartiers historiques ont été détruits pour accomplir cet ouvrage et que, sans en avoir eu le temps, Ceausescu voulait que tous ses ministères soient installés dans les immeubles juxtaposés au Palais du peuple, je n’ai pas d’autre mot que celui de « mégalomanie » pour décrire ce vestige, encore en parfait état, du communisme – le premier que j’aie vu de ma vie. La peur que m’a inspirée ce lieu m’a fait mieux comprendre, par la suite, la douleur perceptible à travers le reste de la ville, la souffrance dont les constructions diverses gardent le silencieux témoignage : des façades en mauvais état, quelques pâtés de maisons ternes, peut-être sales, des chiens errants, des bâtiments à moitié peints d’une couleur, laissés en plan, d’autres abandonnés depuis 20 ans, depuis la chute de l’URSS et plusieurs blocs, identifiés par des pastilles de couleur, susceptibles de s’effondrer. Et cela est toujours dispersé à travers les architectures fines dont j’ai précédemment parlé, les nombreuses églises d’inspiration byzantine – le christianisme orthodoxe est la religion dominante en Roumanie –, les secteurs que nous traversions en silence habités par les gitans et les immeubles ultramodernes qui témoignent d’une radicale occidentalisation de la ville, à un point tel qu’elles ne s’intègrent que rarement au panorama bucarestois. Comme Mihai me le faisait remarquer, le problème est qu’en Roumanie, avec de l’argent, on peut tout faire, ce qui permet, par exemple, de ne pas respecter les lois d’harmonisation de l’architecture urbaine. Si quelques quartiers de la ville semblent marqués par une pauvreté matérielle, c’est plutôt le caractère transitoire du décor qui m’a semblé le plus accentué : quelquefois, des passerelles de bois servent à circuler au-dessus des rues perpétuellement en construction dans le vieux quartier ; au-dessus de plusieurs rues, les fils pour l’électricité et pour les communications demeurent visibles et forment des espèces de nids aux intersections. Du coup, Bucarest apparaît comme une ville bigarrée, au sein de laquelle on sent une tension entre l’indigence du passé et l’attrait du nouveau dans sa forme la plus extrême, c’est-à-dire un capitalisme sauvage, obsédé par l’image de la richesse. Alex me disait d’ailleurs que l’automobile constitue là-bas un symbole de statut social, ce qui explique pourquoi la ville soit tant encombrée de voitures qui circulent ou même stationnées n’importe où.

Malgré ces désagréments somme toute mineurs, nous avons bien profité de notre passage à Bucarest, comme si nous vivions par anticipation la dolce vita italienne – que je vais finir par croire simplement européenne. En effet, à toute heure du jour, même en semaine, les parcs étaient remplis de gens d’âges divers, les bancs des rues également occupés. Cette oisiveté passagère, mariée à la douce allégresse du temps qui me rappelait celle de l’été, dégageait dans la ville un enthousiasme paisible. Et nous y avons participé, profitant tout autant des petits plaisirs de l’existence. Par exemple, le jeudi, pendant qu’Alex bossait à la fac, sur une terrasse d’un resto du quartier historique, Mihai, Yuta et moi avons dégusté les délicieux papanasi (prononcer « papanach »), une sorte de beignets au fromage blanc servis avec de la confiture de fruits ; à chaque jour, tout le monde ensemble, nous visitions les diverses aires vertes de la ville, toutes embaumées des forts parfums des arbres et arbustes en fleurs. Je crois que la plus belle était le Cismigiu, ce parc avec de grands espaces où s’étendre dans l’herbe chauffée au soleil, ses tulipes orangées – ça faisait bien Europe de l’Est ! –, ses monuments épurés qui bordent les allées, ses ponts ouvragés et son immense lac, derrière lequel on voit la Maison de la presse libre. Installés dans la pelouse juste assez longue, à moitié endormis par la chaleur, nous me donnions l’impression de faire partie du poème de Rimbaud, « Sensation » – « je ne parlerai pas, je ne penserai rien » –, si cela peut signifier un peu l’osmose dans laquelle nous baignions. D’ailleurs, cette communion n’a pas seulement relevé de l’espace, mais aussi de la musique qui nous reliait intimement : un peu partout, Yuta jouait sur sa flûte irlandaise la fameuse valse d’Amélie Poulain ; après avoir vu vendredi soir le film Paris, en chœur, nous en fredonnions la bande-sonore de façon quasiment obsessionnelle.

La France, comme toujours, exerçait sur nous son envoûtement particulier. C’est pourquoi, tel que mentionné, le vendredi, nous avons vu, dans la petite salle de projection Elvira Popesco de l’Institut français (!), le film Paris, de Cédric Klapisch, qui met en scène les élégants Romain Duris et Juliette Binoche. Il raconte l’histoire d’un trentenaire qui apprend qu’il va mourir et, du coup, de la transformation du regard de ce dernier sur son entourage, son environnement. Plus précisément, diverses histoires d’amour, parfois heureuses, parfois non, exposent toutes ensemble une philosophie du « carpe diem » – j’aime la traduction de « cueille l’instant ». Klapisch nous enseigne à saisir le Beau dans toutes ses formes – artistique, relationnelle, existentielle –, avant qu’il ne nous échappe complètement ou, plutôt, qu’on lui échappe. Ça me convient. Et, par la même occasion, il me semble que je comprenais mieux le jugement intransigeant d’Alex – le plus grand amoureux de la France que je connaisse – envers Bucarest qui n’illumine pas, le soir, la majorité de ses bâtiments dignes de l’être : on ne doit jamais être indifférent à la beauté.

Les jours à Bucarest se sont écoulés rapidement. Même si nous avons allongé notre séjour d’une nuitée par rapport à ce que nous avions initialement prévu, c’était déjà dimanche qui nous surprenait. Nous sommes allés nous gorger de soleil roumain pour une dernière fois au café-bar branché du Théâtre national, dont la grande terrasse est installée sur le toit dudit bâtiment ; Modalina, une Roumaine que j’avais rencontrée de passage à Lyon, est venue nous y rejoindre. Enfin, pour remercier mes hôtes, j’ai acheté des fleurs chez la marchande du coin en pensant faire essentiellement plaisir à la maîtresse de maison, alors qu’Alex m’a révélé qu’il croyait que ce serait son père le plus le content ! J’en étais heureuse, en quelque sorte, car ça me permettait d’exprimer, au-delà du langage, à travers le bouquet, ma reconnaissance. À leur tour, les Craciun m’ont offert un ensemble de collier et de boucles d’oreille ainsi qu’une édition bilingue (roumain-français) de l’œuvre de leur poète romantique national, Mihai Eminescu : j’étais choyée. Nous étions en retard au moment de partir vers la Gare du Nord, mais j’ai quand même réussi à esquisser un « multumim mult pentru tot » (merci beaucoup à vous pour tout) et un « la revedere » (au revoir).

Pendant nos cinq jours d’exploration de Bucarest, nous avons visité deux musées : le Musée du paysan, qui présente, à travers une multiplicité d’objets et constructions, différentes facettes de la vie en campagne roumaine, et le Musée du village, composé d’un regroupement de maisons traditionnelles et chapelles provenant de toutes les provinces de la Roumanie. Dans le premier lieu d’exposition, chaque salle était accompagnée d’un petit texte, plus ou moins visible, en français, qui expliquait succinctement les enjeux de la salle. Il y a un de ces préambules qui m’a particulièrement marquée, disant que la magnificence n’avait pas toujours rimé avec richesse, la magnificence étant plutôt issue du fragile mélange du pauvre et du luxe ; je trouvais que c’était vrai et pas seulement pour la portée poétique de cette affirmation. Il se dégageait une belle rusticité de ces témoignages historiques, dont la simplicité, dans son sens le plus positif, me semble avoir imprégné la culture roumaine même. En effet, on y sent des gens authentiques, au sourire franc, qu’on les connaisse peu ou beaucoup, et satisfaits d’une vie qui n’a pas besoin de millions d’artifices, ce que j’espérais trouver en Europe de l’Est. À ce sujet, je dois avouer que, si nous n’avions connu personne à Bucarest, le charme qu’a exercé cette ville sur nous aurait été moins immédiat, car il est clair que la chaleur de ses citoyens y contribue ; sinon, peut-être que ses contradictions nous auraient choqués davantage. C’est ainsi dire que c’était une vraie chance, grâce à Alex, de pouvoir la visiter de l’intérieur, même si l’extérieur révèle une capitale délicate, avec ses fleuristes, ses bouquinistes, son cher Institut français et son Arc de Triomphe, entre autres, qui font perdurer le mythe du Paris des Balkans.

Le printemps m’a sans doute aussi aidée à comprendre cette ville pleine de parcs : un amalgame de bourgeons verts en croissance et de minuscules feuilles d’un tendre vert. C’est pourquoi je n’étais pas étonnée lorsqu’Alex m’a mentionné que, même s’il parlait souvent contre Bucarest, il aime sa vie. À quelques reprises, profitant des bienfaits naturels de la cour intérieure de chez Alex, j’ai pensé à Soljenitsyne (penseur russe qui a vécu le Goulag) qui disait, dans Études et miniatures, quelque chose comme tant qu’il pourra sentir une fleur de pommier, la liberté existera. Bien sûr, la Roumanie a beaucoup évolué depuis 1989, ce que j’ai essayé de rendre visible à travers mes descriptions, mais les Roumains ont tout de même offert à Yuta et moi, menacés par le désenchantement des pays surdéveloppés, une belle leçon de sagesse et d’émerveillement qui demeurent purs.