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samedi 20 décembre 2008

« au vaisseau de mes vingt ans »

vendredi 19 décembre 2008, et le gris habituel

Mercredi de la semaine passée, en soirée, j’étais allée au Cinéma National Populaire (CNP) de la Place des Terreaux, avec Marie et Fritzi. C’est un petit cinéma charmant, il m’a fait penser au Clap en raison des quelques films indépendants qu’il présente et des tarifs qu’il offre : un abonnement de 5 films pour 25 euros, ce à quoi j’ai adhéré, puisqu’il est bon pour six mois. L’architecture de la salle, qui était petite, était simplement magnifique, avec ses arcs de pierre et de ciments qui se rejoignaient sur un plafond noir. Nous y avons vu le film Leonera, un drame argentin qui a fait partie de la sélection officielle de Cannes. L’œuvre racontait l’histoire d’une femme qui, incapable de se souvenir des circonstances entourant un meurtre qui s’est produit dans son appartement, est incarcérée et qui accouche d’un enfant que sa mère voudra lui enlever. En bref, c’était assez lourd comme visionnage, mais intéressant en raison du contraste entre la violence qu’on connaît des prisons et la naïve douceur d’un environnement carcéral pour femmes qui ont de jeunes enfants.

J’ai eu 21 ans dimanche passé et nous avons célébré mon anniversaire préalablement samedi. Comme mon studio est très petit et qu’il ne se prête pas à de sérieux regroupements sociaux, Giulia m’avait proposé de tenir dans son salon mon anniversaire, ce que j’ai accepté avec plaisir. Après que Giulia m’ait préparé des pâtes aux tomates et au thon, nos amis habituels sont venus (pas Élise car elle était déjà rentrée pour Noël), ainsi que d’autres étudiants en échange que je vois moins souvent mais que j’apprécie tout de même et des amis de philo qui étudient avec Giulia ; nous devions être une vingtaine personne, je n’avais jamais eu un si grand anniversaire! C’était une soirée tranquille comme d’habitude, tout le monde buvait son verre avec presque tous une cigarette, jusqu’à ce que minuit tape : Giulia nous a présenté un gâteau italien que sa mère avait rapporté, le panettone, accompagné de quelques lampions qui faisaient office de bougies – heureusement, j’ai réussi à éteindre les trois d’un même souffle! J’ai même reçu des cadeaux : un recueil de nouvelles de littérature actuelle roumaine, Pourquoi nous aimons les femmes, d’Alex et son frère, un roman japonais, Kitchen, de Yuta, une petite aquarelle de Pélou, un pot avec des narcisses à faire croître de Vincent et Catinca, des chocolats Voisin de Catherine et, de mes autres amis, un ensemble de collier et de boucles d’oreille en bois avec quelques accents mauves. Franchement, j’étais choyée ; ce n’était pas tant pour les cadeaux que ce rassemblement agréable autour de moi, en France, en Europe, où, il y a trois mois, je me sentais une intruse. Je reproduis le petit mot qui était écrit sur la carte que le groupe m’a offerte, car il est touchant et témoigne bien du sentiment qui m’a habitée, qui m’habite encore (et je laisse là les quelques maladresses de langage, elles contribuent à la beauté de la situation) :
« Chère Julie,
Voilà ton premier anniversaire à l’autre côté de l’océan.. et ici il fait froid aussi :) heureusement que tu ai trouvé des amis qui te chauffent!
Joyeux anniversaire :) »
Et les signatures suivaient. Je pense que je n’aurais pu rien espérer de mieux pour mon anniversaire, « au vaisseau de mes vingt ans » : le partage d’une présence réciproque en territoire français dans quelque chose de même plus grand qu’une métaphore filée. Disons que ça éloigne un peu le manque de neige et minimise la constance du gris.

Les derniers jours se sont écoulés au fil des évaluations de fin de semestre. J’ai passé du temps à bosser à la bibliothèque de Lyon 2 avec Giulia et Géraldine. J’étais nerveuse, surtout pour mon mardi à trois examens dont deux se déroulaient à l’oral. Lorsqu’est venu le grand jour, afin de désamorcer mon stress, j’ai dit à M. Auclerc, avant de commencer mon exposé, que nous n’avions pas de tels examens au Québec – un tête-à-tête avec le prof où l’on présente de vive voix notre travail. Je ne tremblais pas, mais c’était proche, je pense ; j’ai au moins pris confiance au fil de l’avancement de mon exposé. On dirait que nous avons, Québécois, toujours une mentalité de colonisés, comme si on était toujours inférieurs à la mère patrie – tant par rapport aux différences d’enseignement, qu’à notre méfiance vis-à-vis de l’accent français, par exemple. Pourtant, nous ne serions pas autant « nés pour un petit pain » que nous le pensons : M. Auclerc, au terme de mon oral, m’a dit que je n’avais pas à m’inquiéter! Pour ma part, je lui ai dit que j’avais beaucoup apprécié ma découverte de Ponge par l’intermédiaire de son cours et il était content d’avoir suscité un tel enthousiasme. Nous avons donc été, encore une fois, rassurés tous les deux.

Je redoute pourtant mes évaluations de philo où j’ai dû écrire des dissertations en classe. Personne n’a expliqué quelle méthode il fallait utiliser – « soyez clairs » –, alors j’espère que j’aurai bien fait ça, je pense au moins que mes examens valent la note de passage. Puis, sinon, j’aurai les connaissances acquises et les réflexions débutées sur lesquelles me consoler. À ce sujet, j’ai découvert l’idée de liberté transcendantale chez Kant, comme quoi on est toujours libre d’agir, peu importe les conditions environnantes, car la cause intérieure est insensible à la causalité extérieure. C’est pourquoi le voleur, même s’il est pauvre et ignorant, doit être accusé de son crime. Ah, le charme de l’idéalisme, très rousseauiste, d’ailleurs.

J’attends – je le sais, à tort – la neige. Mais je me réjouis quand même de ces quelques voitures que je vois parfois qui portent sur leur toit une épaisse couche blanche. Je me demande toujours d’où elles viennent. La semaine passée, j’ai succombé et j’ai mis mes deux mains dans un des plafonds de neige et j’ai formé une motte. C’était trop bien de sentir ma balle se durcir et ses contours fondre entre mes doigts. J’avais retrouvé, pendant quelques instants, le temps et l’espace perdus.

vendredi 19 décembre 2008

décembre à lyon

mercredi 10 décembre 2008, des flocons de papier dans la fenêtre

En fin de semaine passée, Lyon était lumineuse, même plus qu’à l’habitude, car elle célébrait son propre rayonnement avec l’annuelle Fête des Lumières. Les rues du centre-ville et du Vieux-Lyon ont été bondées pendant toute la fin de semaine par les citoyens, les touristes et les marchands qui ont tous festoyé à leur manière. C’était presque une fête de la consommation – de nourriture, d’odorant vin chaud et d’électricité. Pourtant, cet événement s’avère initialement voué à la Vierge Marie, dont la bonté aurait autrefois sauvé les Lyonnais de la peste; seule Fourvière, la basilique juchée sur une colline, en gardait la mémoire, car elle était illuminée de bleu et, à côté d’elle, en caractères lumineux, était inscrit « Merci Marie ». Le remerciement est même encore affiché aujourd’hui. Outre ce message religieux qui transformait le paysage habituel, ce sont les milliers de lumières qui changeaient le visage de la ville : des lampes qui révélaient sous de nouveaux angles des bâtiments, des guirlandes ampoules de couleurs accrochées au-dessus des rues (même au-dessus de celles qui ne sont pas du centre), des projections de diverses animations, des œuvres lumineuses d’étudiants en arts plastiques, etc. En bref, un vrai délice pour les yeux et les oreilles aussi, parfois, car ces installations visuelles étaient souvent doublées d’une ambiance sonore d’inspiration électronique. Vendredi dernier, j’ai assisté à la projection sur le Musée des beaux-arts de la Place des Terreaux d’une des pièces maîtresses de tous les projets : c’était la courte histoire d’un enfant qui prenait l’assaut de la ville. La facture faisait penser à celle du Moulin à images, c’était joli et les éléments de la vidéo s’incrustaient dans les particularités architecturales de l’immeuble. Ce que j’ai préféré, c’était la fin. Le musée était enseveli sous des taches de peinture multicolore et une écriture d’enfant traçait par-dessus, avec une orthographe horrible, des règlements : pas le droit de couper la parole, etc., jusqu’à ce que la voix du gamin dise : « pas le droit de graffiter sur les murs! ». C’était beau de mise en abyme, ça exaltait presque la fibre révolutionnaire de foule française qui s’est permis de rire un peu de ce clin d’œil qu’on lui a lancé. Et méditer, peut-être, sur ce que l’art pourrait avoir de contestataire. Lundi soir, je suis allée voir d’autres installations encore : une partie du parc de la Tête d’Or était illuminée de façon stupéfiante elle aussi, avec ses arbres multicolores et ses barques clignotantes, et les berges du Rhône, décorées, entre autres, par des projections de hublots où l’on voyait passer, avec la patience de l’observateur, des sirènes. Tout a été franchement magnifique et je suis triste, en quelque sorte, de savoir que je ne pourrai pas assister à ces effusions de clarté et de couleurs l’an prochain. C’était très agréable de revisiter sous une nouvelle lumière – c’est le cas de le dire – des lieux qui m’étaient autrement presque familiers. Dernière chose : une œuvre d’art expérimental m’a particulièrement touchée : c’était un cube illuminé de l’intérieur et troué à de multiples endroits ; depuis chaque trou pendait un gant de plastique. Une affichette expliquant qu’on avait voulu ainsi rendre la lumière tangible, tactile, j’ai bien apprécié ce brin de poésie au sein du capharnaüm urbain qu’est l’arrêt de métro Guillotière, où l’œuvre était située.

Sinon, pour le reste, il n’y a rien de très particulier qui se passe. Les cours se terminent, personne n’applaudit les profs – même pas ceux qui le mériteraient. Pour le TD de XIXe siècle, j’ai fait un exercice formatif, qui consistait en la rédaction d’une introduction et d’un plan détaillé, en vue de la dissertation que nous devrons écrire pour l’évaluation finale du CM. Je pensais avoir bien travaillé, je comprenais Zola et son naturalisme, mais je redoutais quand même la fameuse méthode française, et ce n’était pas à tort : j’ai eu 8 / 20 – pour passer, il faut 10. En fait, j’avais de bons éléments d’analyse, certains mêmes que peu avaient vu selon les dires du prof, mais mes observations étaient mal organisées et mon introduction trop succincte, en plus de contenir des passages mal formulés. Je suis au moins contente d’avoir fait ce devoir, car je vais savoir à quoi m’en tenir pour l’examen. Et je vais aussi savoir que, lorsqu’on demande une preuve d’un argument amené, ce n’est pas nécessairement une citation du texte, mais seulement une allusion à une œuvre ou tout autre élément de nature aussi éthérée ; les Français ne connaissent pas la rigueur intellectuelle de l’Amérique, je pense qu’ils y préfèrent l’éloquence. D’ailleurs, je n’ai jamais eu de retour sur mon explication linéaire de la quatrième promenade de Rousseau : je n’ai jamais revu la prof, car Mme Cron aurait trop eu d’absences et elles seraient désormais impossibles à rattraper.

Ce n’est pas officiellement l’hiver encore, mais je pense que nous avons ici atteint ce à quoi ressemble l’hiver à Lyon : il fait zéro, environ, et en de rares occasions à la pluie s’entremêlent de discrets flocons de neige. Ça me rend folle à chaque fois, c’est continuellement une première neige, qui ne reste malheureusement pas au sol. J’ai au moins des flocons de papier permanents dans ma fenêtre. Ce qui est le plus drôle, c’est de voir les Français, tout recroquevillés, frissonnants et emmitouflés dans leurs manteaux, comme si nous étions en Arctique. Et Élise et moi qui nous entêtons à dire que ce n’est pas trop froid – car nous avons un barème d’évaluation de la température qui n’est nullement français, plutôt très québécois. Il me semble que ma résistance à ces temps plus frais me rend fière de ma patrie marquée par son caractère nordique. Cela dit, il faudrait que je m’achète des gants, car j’ai laissé ceux que j’avais au Québec ; je ne sais pas comment j’imaginais la température lyonnaise, mais il demeure vrai que les mains rougissent lorsque le temps oscille autour du point de congélation.