Mercredi de la semaine passée, en soirée, j’étais allée au Cinéma National Populaire (CNP) de la Place des Terreaux, avec Marie et Fritzi. C’est un petit cinéma charmant, il m’a fait penser au Clap en raison des quelques films indépendants qu’il présente et des tarifs qu’il offre : un abonnement de 5 films pour 25 euros, ce à quoi j’ai adhéré, puisqu’il est bon pour six mois. L’architecture de la salle, qui était petite, était simplement magnifique, avec ses arcs de pierre et de ciments qui se rejoignaient sur un plafond noir. Nous y avons vu le film Leonera, un drame argentin qui a fait partie de la sélection officielle de Cannes. L’œuvre racontait l’histoire d’une femme qui, incapable de se souvenir des circonstances entourant un meurtre qui s’est produit dans son appartement, est incarcérée et qui accouche d’un enfant que sa mère voudra lui enlever. En bref, c’était assez lourd comme visionnage, mais intéressant en raison du contraste entre la violence qu’on connaît des prisons et la naïve douceur d’un environnement carcéral pour femmes qui ont de jeunes enfants.
J’ai eu 21 ans dimanche passé et nous avons célébré mon anniversaire préalablement samedi. Comme mon studio est très petit et qu’il ne se prête pas à de sérieux regroupements sociaux, Giulia m’avait proposé de tenir dans son salon mon anniversaire, ce que j’ai accepté avec plaisir. Après que Giulia m’ait préparé des pâtes aux tomates et au thon, nos amis habituels sont venus (pas Élise car elle était déjà rentrée pour Noël), ainsi que d’autres étudiants en échange que je vois moins souvent mais que j’apprécie tout de même et des amis de philo qui étudient avec Giulia ; nous devions être une vingtaine personne, je n’avais jamais eu un si grand anniversaire! C’était une soirée tranquille comme d’habitude, tout le monde buvait son verre avec presque tous une cigarette, jusqu’à ce que minuit tape : Giulia nous a présenté un gâteau italien que sa mère avait rapporté, le panettone, accompagné de quelques lampions qui faisaient office de bougies – heureusement, j’ai réussi à éteindre les trois d’un même souffle! J’ai même reçu des cadeaux : un recueil de nouvelles de littérature actuelle roumaine, Pourquoi nous aimons les femmes, d’Alex et son frère, un roman japonais, Kitchen, de Yuta, une petite aquarelle de Pélou, un pot avec des narcisses à faire croître de Vincent et Catinca, des chocolats Voisin de Catherine et, de mes autres amis, un ensemble de collier et de boucles d’oreille en bois avec quelques accents mauves. Franchement, j’étais choyée ; ce n’était pas tant pour les cadeaux que ce rassemblement agréable autour de moi, en France, en Europe, où, il y a trois mois, je me sentais une intruse. Je reproduis le petit mot qui était écrit sur la carte que le groupe m’a offerte, car il est touchant et témoigne bien du sentiment qui m’a habitée, qui m’habite encore (et je laisse là les quelques maladresses de langage, elles contribuent à la beauté de la situation) :
« Chère Julie,
Voilà ton premier anniversaire à l’autre côté de l’océan.. et ici il fait froid aussi :) heureusement que tu ai trouvé des amis qui te chauffent!
Joyeux anniversaire :) »
Et les signatures suivaient. Je pense que je n’aurais pu rien espérer de mieux pour mon anniversaire, « au vaisseau de mes vingt ans » : le partage d’une présence réciproque en territoire français dans quelque chose de même plus grand qu’une métaphore filée. Disons que ça éloigne un peu le manque de neige et minimise la constance du gris.Voilà ton premier anniversaire à l’autre côté de l’océan.. et ici il fait froid aussi :) heureusement que tu ai trouvé des amis qui te chauffent!
Joyeux anniversaire :) »
Les derniers jours se sont écoulés au fil des évaluations de fin de semestre. J’ai passé du temps à bosser à la bibliothèque de Lyon 2 avec Giulia et Géraldine. J’étais nerveuse, surtout pour mon mardi à trois examens dont deux se déroulaient à l’oral. Lorsqu’est venu le grand jour, afin de désamorcer mon stress, j’ai dit à M. Auclerc, avant de commencer mon exposé, que nous n’avions pas de tels examens au Québec – un tête-à-tête avec le prof où l’on présente de vive voix notre travail. Je ne tremblais pas, mais c’était proche, je pense ; j’ai au moins pris confiance au fil de l’avancement de mon exposé. On dirait que nous avons, Québécois, toujours une mentalité de colonisés, comme si on était toujours inférieurs à la mère patrie – tant par rapport aux différences d’enseignement, qu’à notre méfiance vis-à-vis de l’accent français, par exemple. Pourtant, nous ne serions pas autant « nés pour un petit pain » que nous le pensons : M. Auclerc, au terme de mon oral, m’a dit que je n’avais pas à m’inquiéter! Pour ma part, je lui ai dit que j’avais beaucoup apprécié ma découverte de Ponge par l’intermédiaire de son cours et il était content d’avoir suscité un tel enthousiasme. Nous avons donc été, encore une fois, rassurés tous les deux.
Je redoute pourtant mes évaluations de philo où j’ai dû écrire des dissertations en classe. Personne n’a expliqué quelle méthode il fallait utiliser – « soyez clairs » –, alors j’espère que j’aurai bien fait ça, je pense au moins que mes examens valent la note de passage. Puis, sinon, j’aurai les connaissances acquises et les réflexions débutées sur lesquelles me consoler. À ce sujet, j’ai découvert l’idée de liberté transcendantale chez Kant, comme quoi on est toujours libre d’agir, peu importe les conditions environnantes, car la cause intérieure est insensible à la causalité extérieure. C’est pourquoi le voleur, même s’il est pauvre et ignorant, doit être accusé de son crime. Ah, le charme de l’idéalisme, très rousseauiste, d’ailleurs.
J’attends – je le sais, à tort – la neige. Mais je me réjouis quand même de ces quelques voitures que je vois parfois qui portent sur leur toit une épaisse couche blanche. Je me demande toujours d’où elles viennent. La semaine passée, j’ai succombé et j’ai mis mes deux mains dans un des plafonds de neige et j’ai formé une motte. C’était trop bien de sentir ma balle se durcir et ses contours fondre entre mes doigts. J’avais retrouvé, pendant quelques instants, le temps et l’espace perdus.