dimanche 23 novembre, dans la nuit pluvieuse
J’ai à nouveau apprécié, jeudi soir, du Beaujolais nouveau – acheté à Lyon – afin de m’assurer qu’il n’était pas si mauvais et de partager avec ceux qui n’étaient pas venus à Beaujeu le plaisir de cette fête d’envergure nationale ou même internationale. Puis, après mon cours du vendredi, je suis partie en fin d’après-midi pour Aix-en-Provence. La résidence avait besoin de mon absence pour repeindre mon studio pendant le week-end : j’en ai profité pour aller visiter Sylvie-Anne – et pour quitter la grisaille lyonnaise.
Quand j’étais allée à Nîmes en 2006, j’avais découvert la Provence et bien aimé ses couleurs (bleu et jaune), son ambiance, son caractère austral. Et je suis encore une fois tombée sous le charme. Juste en arrivant, la végétation usuelle de la région est toujours d’une agréable surprise : des palmiers et des plants d’aloès décoraient la ville. Il n’a cependant pas fait très chaud pendant mon court séjour, car, à ma grande joie d’assister à ce moment spécial, se produisait un phénomène météorologique particulier au climat provençal : le mistral. Le mistral est un vent sec et fort qui souffle pendant des périodes de un à trois jours et qui s’accompagne d’un ciel très ensoleillé, bien que ce vent soit froid, arrivant de l’Europe du Nord. On dit qu’il est salubre car il a comme fonction d’assécher les marais humides – cette information, trouvée dans Wikipédia, m’a rappelé un vers de Rimbaud, « que salubre est le vent », et j’ai eu l’impression d’être décoiffée par cet air poétique à tout instant en Provence. Dans la nuit de vendredi à samedi, j’entendais le mistral se déchaîner et j’avais presque l’impression d’être dans une tempête de neige du Québec.
Samedi, Sylvie-Anne et moi sommes allées à Marseille. Je n’avais jamais visité cette ville non plus et je l’ai trouvée belle, bigarrée et chaleureuse. J’avais oublié que les gens parlaient avec un accent marseillais très fort; même si parfois je ne comprenais rien quand ils parlaient trop vite, c’était agréable à écouter, c’est comme s’ils avaient du soleil plein la langue. Nous avons passé la journée à errer dans le Vieux-Port, où j’ai pu contempler pour la première fois de ma vie la mer Méditerranée, houleuse et encombrée de bateaux amarrés. Tout était bleu (le ciel, la mer) et blanc (les immeubles, les bateaux, leurs mâts), c’était impressionnant et apaisant pour l’esprit. J’ai eu de la chance aussi car les marchés de Noël venaient de débuter à Marseille, alors nous avons pu leur jeter un coup d’œil : ce sont de petits kiosques en bois, saisonniers et extérieurs, qui présentent divers produits à offrir en cadeau. Nous n’avons par contre que succombé pour un petit verre de vin chaud, c’est toujours sympathique et ça réchauffe! De retour à Aix, le soir même, nous en avons préparé et partagé avec d’autres étudiants en échange à la résidence de Sylvie-Anne : vin rouge, cannelle, muscade, cassonade et morceaux de pomme qui sont chauffés dans une casserole. C’était presque aussi bon que plus tôt dans la journée.
Aujourd’hui, nous sommes restées dans Aix et nous avons visité cette ville un peu plus longuement. C’était étrange, car j’étais presque aussi touriste que Sylvie-Anne et Laurence dans cette agglomération d’environ 150 000 habitants; les filles ont préféré visiter d’autres villes que la leur en général et c’est pourquoi elles ne connaissent pas encore les secrets bien gardés d’Aix ni même toutes ses rues. Pour ma part, je pense que je n’aurais pas été capable de ne pas visiter Lyon de fond en comble ou presque : il me faut bien connaître mon espace de vie, avoir un sentiment d’appartenance non seulement social mais géographique. Enfin, on vit chacune le dépaysement de façon particulière. Même si mes guides n’étaient pas aguerries, j’ai pu découvrir une petite ville charmante, truffée de fontaines (la grande Rotonde près de la résidence universitaire), de pavés et de ronds-points. De plus, je me suis étonnée devant les jeux de mots avec « Aix », qui donnent un air sympa à cette localité. J’en recense quelques-uns : Aix-élan, Aix-presso, Informat-aix, Mairie aix-press – même l’administration municipale se prête à ce petit plaisir littéraire! En après-midi, nous avons visité la majestueuse cathédrale Saint-Sauveur, dont le début de la construction remonterait au XIIe siècle. L’architecture est de style roman et gothique à la fois en raison du long temps que son édification a demandé; œuvres picturales et sculpturales y abondant, l’intérieur était magnifique, avec ses puits de lumière, et on sentait l’âge de ce bâtiment. Laurence m’a dit que Rodin avait eu sa révélation de Dieu en entrant dans Notre-Dame-de-Paris et qu’elle avait compris comment ç’avait pu se produire quand elle est entrée dans cette cathédrale d’Aix. J’ai été moi-même d’accord, on sentait la présence toute immatérielle de quelque chose de plus grand que soi. Le cloître, juxtaposé à la cathédrale, était également impressionnant avec ses colonnades uniques et sa verdure paisible.
Le reste de la journée a aussi tout aussi riche en émotions : rentrant bredouilles chez Sylvie-Anne d’avoir marché longuement sans trouver l’atelier Cézanne, nous sommes tombées nez à nez avec cette petite maison entourée d’arbres, située dans une pente qui redescendait vers le centre-ville. En moins de deux, nous étions donc dans une pièce assez grande, au deuxième étage de l’immeuble, éclairée par de grandes fenêtres. J’étais en quelque sorte bouleversée par cette visite : dans ma tête défilait l’histoire de Claude Lantier (personnage principal de L’œuvre de Zola qui joue le précurseur de l’impressionnisme), son goût pour les ateliers où ruisselle la lumière du style plein air, pour les toiles gigantesques. Zola, d’ailleurs, était inséparable de Cézanne. À cet arrière-plan littéraire que j’avais s’ajoutaient les esquisses que nous pouvions consulter, les objets qui ont servi de modèles et toute l’âme et les couleurs d’un bâtiment qui a habité un des grands de ce monde. J’avais l’impression d’être dans un monde de fiction tellement cette visite était soudaine mais importante à la fois. Ce sentiment était renforcé aussi par le paysage extérieur : en se promenant nonchalamment, Sylvie-Anne s’est exclamée : « c’est le Mont Sainte-Victoire! » Je n’étais pas dans un cours d’histoire de l’art ni même sur Google, seulement la réalité me rattrapait, la réalité rattrapait l’art que je connaissais depuis les livres. J’ai quand même aperçu ce panorama avec de grandes taches de bleu et d’orangé.
Avant que je ne rentre à Lyon, nous avons mangé une soupe aux légumes, crevettes et crabes, cuite dans un bouillon de poisson. J’avais peur de ne pas aimer, mais j’ai pensé que je devais essayer la cuisine un peu plus locale et je n’ai pas été déçue. Vendredi, nous avions mangé de la ratatouille typique et ça m’avait plu aussi. Je suis donc revenue ce soir et j’ai correspondu en TGV à Avignon. Bien sûr, en sortant de la gare Part-Dieu, il pleuvait – que pouvait-il faire d’autre à Lyon –, mais j’ai encore plein de vent salubre et de soleil en moi.
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