sous un ciel qui s’ennuage graduellement
Diverses lectures m’ont nourri l’esprit de façon bénéfique cette semaine. D’abord, pour mon cours d’esthétique, je devais lire l’article « Le langage indirect et les voix du silence » de Merleau-Ponty, extrait de son ouvrage Signes. Le titre de ce texte m’apparaissait déjà très beau, la poésie et la philosophie s’y confondent. Ma lecture de ses réflexions m’a été tout aussi agréable, même si c’était parfois aride pour moi qui ne suis qu’une philosophe à temps partiel. J’ai néanmoins l’impression d’avoir compris un peu où il voulait en venir, d’autant plus que nous avions préalablement étudié en classe la pensée dont il faisait la critique, celle de Malraux par rapport à l’art moderne. Pour Malraux, l’artiste est moderne parce qu’il inscrit sa subjectivité dans son œuvre, développe un style particulier dans la peinture qui opère une « déformation cohérente » de la réalité – cette émergence de la subjectivité est un lieu commun de l’art moderne, il me semble, combien de fois l’a-t-on répété dans les cours d’histoire de l’art. Pour Merleau-Ponty, le style n’est pas un choix en tant que tel, il n’y a pas deux ordres de réalité, soit la subjectivité et le réel. À la Renaissance, si on peignait des toiles à caractère photographique, ce n’était pas parce qu’on voulait masquer la subjectivité, c’est parce qu’on percevait le réel de cette manière convenue, et ce n’est qu’un mode de représentation parmi d’autre, une compréhension ponctuelle de la réalité. L’art moderne n’en est qu’une autre perception. Cette compréhension du monde est déterminée par le corps, car ce sont nos organes perceptifs qui l’effectuent, discernant les couleurs, les formes, les mouvements divers. Le corps procède donc d’un apport spontané à l’art et définit le rapport de l’être au monde dans sa manière de s’exprimer; le style s’avère inhérent à toute activité corporelle, non pas, comme Malraux le soutenait, un choix délibéré du sujet artiste. Cette philosophie où le corps et l’esprit sont unis constitue une nouveauté pour moi, fortement imprégnée du dualisme traditionnel de Platon, et je trouve rafraîchissante cette vision, peut-être même pertinente dans la mesure où elle réconcilie l’être dans son entièreté – sans verser dans l’épicurisme – et qu’elle stipule que ce que nous voulons dire n’est pas hors de nous mais bien en nous. J’ai envie de prendre des cours plus poussés en philo (ceux que je suis sont pour les étudiants de première année) pour le semestre prochain pour mieux étoffer ma formation complémentaire. Au début de l’automne, j’avais acheté le recueil La philosophie de A à Z et j’ai le goût de densifier encore plus mes pensées, ma vie.
Dans le cours de théorie de la lecture, nous lisons un recueil de poésie de Francis Ponge, Le savon. Cette œuvre est tout à fait originale et elle me surprend constamment, ça ne ressemble à rien d’autre que j’aie pu lire auparavant. Ponge était lui-même un poète de la marge, en retrait presque complet des activités surréalistes même s’il en était contemporain. Comme le titre l’indique, témoignant d’un certain parti pris des choses, tout le texte s’applique à une étude précise du petit galet moussant : « Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient. » (quatrième de couverture) Le poète décrit donc le savon qui mousse à plusieurs reprises, sans que cela n’exclue les répétitions. Je crois cependant que ce sont justement les variations subtiles de sens qui évoluent dans ses observations qui donnent la richesse à son étude. D’ailleurs, cette exploration du savon est le lieu, pour Ponge, de donner à sa propriété de laver un second sens, celui de la toilette intellectuelle où toute eau simple n’a aucun pouvoir. Non seulement l’objet poétique est ici assez singulier, mais aussi la fonction pragmatique (qui pousse à agir concrètement) qu’il donne à la poésie, celle de purifier les esprits, de les rendre un peu plus propre. Le « je » l’assume explicitement en mentionnant, entre autres, que le savon a comme mission de sauver les jeunes hommes absolus du suicide, d’où la figure du lecteur absolu qu’il fait apparaître. Ponge nous sauve ainsi tous du lyrisme et j’admire sa démarche particulière qui met les choses devant l’humain, genre de décentrement anthropocentrique. Je vais définitivement réaliser mon exposé pour M. Auclerc sur ce petit recueil tout blanc, par ailleurs, très bien savonné.
Mercredi, enfin, j’ai bel et bien produit mon explication linéaire de Rousseau devant la classe. Mais, bien sûr, ça ne pouvait pas se passer normalement : comme la prof est arrivée en retard (comme presque toujours) et qu’elle a parlé trop longuement après la première explication, j’ai moi-même commencé en retard ma présentation, ce qui fait que les étudiants qui avait un cours à 10 h ont dû subitement quitter la classe alors que j’en étais environ aux deux tiers de mon explication. J’ai donc arrêté de parler et regardé la prof avec un air interrogateur. Mme Cron a dû excuser pour moi la conduite des élèves et s’est proposée de prendre mes feuilles où était presque rédigée en entier mon explication pour qu’elle puisse consulter le reste de mon travail, d’autant plus que, selon ses dires, j’avais parlé un peu vite et qu’elle n’avait pas toujours compris. Les Français parlent vite aussi parfois, mais elle ne demande jamais d’avoir leurs feuilles, alors je pense qu’elle faisait peut-être référence à mon accent. Mme Cron m’avait déjà demandé si je voulais passer à l’écrit vu que j’étais une étudiante en échange; je n’avais véritablement pas compris ce qu’elle voulait dire. Enfin, j’étais un peu mal à l’aise devant cette étrange situation, parce que la prof m’a fait sentir que ma langue était une barrière et parce que j’avais bien envie de terminer mon explication qui me paraissait pertinente, où Rousseau, comme Sartre plus tard, s’aperçoit qu’en littérature, il faut toujours un peu mentir pour être vrai. J’ai l’impression d’avoir bien travaillé, malgré tout, même si je n’ai pas toujours l’impression d’avoir utilisé la bonne terminologie française pour analyser le détail du style de Rousseau. J’ai du moins hâte d’entendre la reprise (genre de correction à l’oral et d’explication des notions importantes soulevées ou non soulevées dans l’explication) qu’elle fera de mon travail la semaine prochaine. Car Mme Cron a au moins dit que mon écriture était lisible, dans un élan de pitié naturelle, peut-être.
La différence effective du français du Québec et du français de France est un sujet de conversation qui revient souvent avec les Français mais aussi avec les étudiants étrangers. Fritzi m’a dit que, lorsqu’elle était allée à Montréal, elle avait entendu dire les Montréalais que, pour eux, ils parlaient le québécois plutôt qu’un français international et que, pour elle, j’étais la première personne qui n’acquiesçait pas à cette déclaration que je juge pour le moins douteuse. L’an passé, dans quelques-uns de mes cours à l’Université Laval, nous avions amorcé une réflexion à ce sujet, et j’ai toujours penché du côté d’un français standardisé. Je ne sais pas exactement pourquoi, c’est peut-être en raison mon amour de la langue française, car, pour ma part, j’écris et je parle le français de Baudelaire, de Breton et de Bonnefoy, tout comme celui de Miron et de Brault. La langue devrait être un facteur d’unification, non pas de division, même si je ne voudrais pour rien au monde que le français du Québec perde ses mélodies et ses travers. Ici, je rêve de poudrerie et de sloche, mais qui peut vraiment comprendre ça? Seulement, je persiste à croire que nous devons garder Le Robert comme outil de référence, qui sait d’autant plus bien identifier les mots d’argot ou les canadianismes; en France comme au Québec, nous devons protéger l’intégrité de notre langue française, qui demeure, à mon avis, la source d’une poésie ancestrale.
Vendredi a été une journée étrange. C’était le dernier cours avec M. Thélot, j’en étais triste mais visiblement presque la seule, car toute la classe a parlé pendant le cours, c’était désagréable et irrespectueux. Le prof essayait d’intéresser le groupe en racontant des trucs plus drôles ou en variant les tons de sa voix, mais ça ne faisait pas de grosse différence. À la fin, quand il a fini le cours et qu’il nous a souhaité une bonne année universitaire, les gens se levaient brusquement pour partir et nous avons été peut-être dix élèves sur cent ou cent cinquante qui ont applaudi ce prof ma foi extraordinaire. C’était pathétique. Le rapport aux professeurs en France n’est vraiment pas le même qu’au Québec, où on les admire souvent et les respecte toujours. Ici, ils apparaissent comme des individus médiocres (au sens de moyen) au pouvoir et au savoir de peu d’importance, tout accomplis que ces gens peuvent être. À cet égard, j’ai découvert que M. Thélot avait publié assez récemment un premier recueil de poésie, intitulé Contre la mort, après avoir étudié pendant vingt ans la poésie des autres, comme l’expliquent les présentations de l’œuvre. M. Thélot ne blaguait donc pas trop quand il disait que c’était difficile de se remettre à bien écrire quand on a arrêté pendant vingt ans. Connaissant déjà en quelque sorte la sensibilité de l’auteur et alléchée par la préface mise en ligne, j’ai commandé aujourd’hui en ligne le recueil, dont le titre Contre la mort m’apparaît assez puissant et près de l’essentiel, ça rappelle presque la volonté d’agir de Ponge. Je devrais recevoir le livre dans 48 heures au maximum.
Aujourd’hui, je ne suis pas allée au marché pour la première fois depuis tous mes dimanches passés à Lyon. Il fait froid et puis nous n’avions besoin de rien en particulier, alors Élise et moi avons paressé chacune de notre côté. J’ai mangé un reste de soupe de la semaine, alors j’étais quand même assez bien dans mon petit studio.
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1 commentaire:
J'adore les récits que tu fais ma chouette.. Ca nous fait voyager à distance...
J'ai incroyablement hate d'y être et de vous voir, enfin!
Prends soin de toi d'ici là, je t'aime!
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