les dernières lignes

vendredi 14 novembre 2008

Des mots et des voix en automne

dimanche 9 novembre 2008, dans la langueur de l’après-midi

Aujourd’hui, ça fait exactement deux mois que je suis arrivée. Sans que ce soit surprenant, je vais dire que le temps a passé vite et, en même temps, on dirait que tout a passé d’une vitesse étonnement lente, car j’ai l’impression d’avoir autant de souvenirs que si j’avais mille ans, comme dirait Baudelaire, alors que ces deux mois représentent seulement bien seulement soixante jours, un cinquième de mon voyage.

Lundi, à mon grand bonheur, j’ai eu deux heures de cours magistral sur Rousseau, pour rattraper l’absence du prof la semaine précédente. Nous avons étudié les types de rêveries auquel l’écrivain s’abandonne. C’était bien, surtout en raison de l’accent que la prof a mis sur la portée intellectuelle de certains textes, alors que les manuels scolaires présentent plutôt Rousseau comme un simplet rêveur devant la nature. Il faut toujours rétablir la vérité pour ce cher Jean-Jacques… Plus tard dans l’après-midi, j’avais mon cours sur La tournée d’automne; M. Lavorel explorait cette fois le thème de la rencontre, du départ, et a éclairé le titre de l’œuvre d’une façon nouvelle pour moi. Alors que j’avais toujours pensé que le titre mettait en évidence l’inaltérable continuité du lien entre le Chauffeur et Marie – puisque le roman raconte la tournée d’été et que le titre parle de celle d’automne –, le prof a fait remarquer que le terme « tournée » est porteur d’un caractère éphémère, même si cela n’empêche pas que les tournées se succèdent à l’infini. J’avoue avoir été surprise par cette affirmation, mais ce sens révélé me plaît bien, je pense même qu’il témoigne mieux du travail de finesse de Poulin que mes grossières exagérations d’interprétation. Si parfois j’ai trouvé que les analyses littéraires en France, trop proches des mots, manquaient de vue d’ensemble, je dois avouer que celles de M. Lavorel sont, à quelques exceptions près, d’une justesse incomparable.

Après mes cours habituels, mardi, je suis allée avec Giulia et Élise chez Arne boire un café, ce à quoi il nous avait invitées avant de se rendre à une rencontre avec un auteur roumain (qui vit à Lausanne en Suisse et qui écrit en français), Marius Daniel Popescu, activité organisée par notre prof de littérature du XXe siècle, M. Auclerc, dans le cadre de la Saison culturelle européenne. Nous étions installés dans une petite salle du pavillon des Quais. Il y avait peut-être, dans le meilleur des cas, vingt personnes présentes. Je croyais que notre prof était bien content que nous soyons venus et mon impression s’est confirmée lorsqu’il a souligné, dans son mot d’introduction, qu’il remerciait les étudiants en échange de leur présence, ceux-là même qui, entre autres, font la richesse et le dynamisme de Lyon 3 – c’est vrai qu’on participe généralement dans les cours, contrairement aux autres étudiants n’écoutent pas et qui parlent entre eux. C’était une drôle de situation qui en devenait presque émouvante, la rencontre culturelle s’avérant démultipliée. Cette entrée en matière plutôt singulière n’a pas détonné d’avec l’original personnage qu’est Popescu, d’abord auteur de quelques recueils de poésie, puis fondateur et éditeur d’un journal de création littéraire dont il a été longtemps l’unique contributeur et enfin romancier. Malgré cette activité créatrice qu’on pourrait juger assez prenante, Popescu ne s’arrête pas à celle-ci, car il consacre aussi sa vie au métier de chauffeur d’autobus à Lausanne. C’est ainsi dire qu’il est un poète du quotidien; la vie, les émotions qu’on ressent, les rencontres, toutes les actions les plus banales, nous révèle-t-il, sont ses sources d’inspiration. Mais ça n’a pas tout à fait à voir avec Patrice Desbiens, par exemple, parce Popescu pousse plus loin son sentiment, jusqu’à formuler la phrase-choc comme quoi « les mots ne devraient pas exister », ne suffisant jamais à exprimer tout ce qu’on voudrait, à recréer un regard échangé, un paysage touchant ou la sensation humaine exactement vécue. Je dois dire que cette réflexion m’a rejointe en quelque sorte : même si je n’y adhère pas, c’est tout de même un spectre qui se promène au-dessus de moi parfois, comme si le combat était perdu d’avance. Ce qui était surtout génial dans ce dévoilement de la pensée de Popescu, c’est que ce n’était vraiment pas ce que l’auditoire était prêt à entendre ou même voulait entendre. On sentait se mettre en place une tension dans la salle : un écrivain qui dit qui ne travaille pas pour la musique ni les images des mots, qui voit ces véhicules de sens de façon presque utilitaire, ça choque. Si j’ai compris, les mots seraient, pour Popescu, un moyen de rapporter de façon fragmentaire le réel qui lui est porteur d’une beauté intrinsèque. Et qu’ont à voir là-dedans les chercheurs en littérature, les théoriciens? Rien, Popescu a dit lui-même qu’il n’écrivait pas une thèse de doctorat là-dessus. Disons que ce refus d’intellectualisation du processus de création était assez déstabilisant. En fait, ça m’a plu, parce que l’enthousiasme et la sensibilité sans borne de l’auteur ont fait contrepoids à la désobligeante simplicité de ses réflexions. L’écrivain a appris le français entre 25 et 30 ans et cet étonnement qu’il a gardé devant la langue est vraiment rafraîchissant : dans un de ses écrits où une femme demande à son mari quel cadeau il lui a acheté, l’auteur énumère les noms d’objets inscrits sur une facture la plus banale possible et termine en disant « c’est un poème ». Et Popescu de nous regarder avec son sourire franc et ses yeux pleins de lumière. Il avait aussi rédigé des poèmes de récréation, où, selon le son choisi, s’opèrent des variations sur un même thème; ça ressemblait aux jeux de l’Oulipo ou des surréalistes, mais il ne déconstruisait pas le langage, il cherchait plutôt à se l’approprier, ce qui faisait référence à l’intégration massive de la langue française qu’il a dû opérer. En bref, on aurait dit un enfant étonné qui s’amusait avec les affluences de mots et de sons, qui les approchait de la manière la plus « vierge » possible – alors qu’on sait que la Roumanie a vécu des temps très difficiles où la dictature employait le langage comme arme. Somme toute, pour moi, la littérature doit toujours convoquer un émerveillement devant les mots, soit, ou devant la vie et Popescu m’a semblé bien sensible à cette magie.

Mercredi s’est opérée une grande révolution dans ma vie de Lyonnaise : j’ai acheté mon abonnement au réseau de Transport en commun de Lyon. J’ai en profité pour descendre à l’université en tram et c’était bien plaisant. J’avais envie de rire en entendant les rails miauler au contact des wagons qui tournaient, mais j’ai assez bien contenu mon enthousiasme devant les visages taciturnes des autres passagers. Le parcours T1 longe une voie routière dont j’aime bien le nom : le Cours de la Liberté. C’est vrai que je me sens un peu plus libre maintenant avec mon laissez-passer, je ne dépends plus des tickets qui s’écoulaient trop rapidement ou de mes pieds, qui n’aimaient pas trop les jours de pluie.

Jeudi, comme je n’ai jamais cours, je me suis plongée dans la lecture de L’Œuvre de Zola. J’aime la poésie et ça m’a parfois portée à entretenir une froideur envers le genre romanesque, froideur peut-être un peu irrationnelle, car j’ai, en fait, encore une fois, succombé à Zola – la première fois étant lorsque j’ai lu La curée au dernier semestre. L’écriture naturaliste, visant une observation stricte du réel, s’oppose normalement à l’écriture poétique et à son lyrisme; chez Zola, pourtant, je sens une densité littéraire que je ne retrouve nulle part ailleurs. J’ai été carrément aspirée par cette petite brique de 400 pages écrites en petits caractères, si bien que j’en ai lu pendant huit heures pendant cette journée. Comme le roman expose l’émergence de la peinture impressionniste à travers son personnage principal, le peintre Claude, l’écriture zolienne opère une constante mise en abyme du regard de l’artiste : l’œil de l’écrivain capte tous les détails du paysage, les gouttes de lumière, les moindres taches de couleur, l’horrifiante luminosité de l’éclair, l’infime tremblement du personnage principal. Ce maniement de la description m’a plu, il s’efforce lui-même d’être impressionniste, cherchant à capturer dans l’instant un phénomène d’une réalité changeante sans effort de synthèse (ce sont à peu près les mots de Charles Bally que j’ai rencontrés en faisant de la recherche pour l’exposé de vendredi prochain). Cette interrelation des arts me surprend agréablement en quelque sorte, d’autant plus qu’elle s’avère au service d’un récit dont les enjeux sont assez graves : la réussite et l’échec dans la création artistique, l’enfantement dans l’art opposé à l’enfantement dans la femme. Plus précisément, Claude, d’abord follement amoureux de la sensuelle Christine, finit par ne voir que sa femme comme un modèle, comme une entité picturale, lui étant devenu obsédé par son désir de l’Œuvre sublime, ultime, où la femme devenue Femme. Disons que c’est assez intéressant de voir évoluer un personnage romantique dans un monde stérilisant qui ne laisse pas de place à de telles envolées. Par l’entremise de ce récit où Paris constitue le théâtre d’une lente dégradation des espoirs d’artistes, on sent à nouveau la décadence du Second Empire que Zola étudie; l’art, aussi extrême soit-il, ne réussit pas tout à fait à combler le vide de cette époque, pas plus que la corruption des personnages de La curée n’a pu évacuer leur malaise existentiel.

En soirée, après cette journée intensive de lecture, je suis allée à l’Opéra de Lyon avec Élise pour voir le ballet Roméo et Juliette, dont la musique a été composée par Serge Prokofiev et les décors et costumes réalisés par le bédéiste internationalement reconnu Enki Bilal. Comme mes connaissances en musique classique sont relativement limitées et que je n’avais assisté qu’au ballet de Casse-Noisette auparavant, cette soirée s’avérait pour moi une nouvelle aventure de spectatrice et je dois avouer que j’ai été totalement ravie. La scène présentait un décor futuriste dominé par le bleu, le blanc et le rouge et formé de différents volumes à l’aspect métallique; un balcon en ruine rappelait la scène classique du dialogue amoureux entre Roméo et Juliette. Si cet élément de la scénographie se révélait assez proche de l’œuvre originale de Shakespeare, le récit en tant que tel l’était moins, il avait été simplifié au profit d’une politisation de son propos. En fait, les parents des deux amants n’existaient plus, remplacés par l’entité « pouvoir » : un homme en noir faisait sporadiquement les cent pas au-dessus des danseurs, correspondant aux hommes plus bas, en noir également, qui, par des métaphores physiques, brutalisaient les protagonistes. Je pense que cette épuration narrative était nécessaire, car on a pu ainsi mettre davantage l’accent sur les jeux de mouvement des corps, graciles, harmonieux, simplement sensuels. Dans la danse, les humains deviennent des œuvres d’art animées; je trouvais que certaines scènes, particulièrement les duos de Roméo (habillé en gris) et Juliette (en blanc, bien sûr), convoquaient une beauté d’ordre pictural – peut-être était-ce grâce à la fonction d’artiste visuel bidimensionnel de Bilal. Or, cette mise en scène tout à fait actuelle et agréable à l’œil, doublée de l’envoûtante musique de Prokofiev, m’a vraiment conviée à l’expérience intense d’une esthétique qui allie modernité et finesse sous le thème inépuisable de l’amour.

Vendredi, dans ma quête quasiment irréalisable de consultation de périodiques littéraires, je me suis rendue au pôle Lettres et musique de la bibliothèque Chevreul de Lyon 2, de laquelle je peux emprunter des livres grâce à l’association des trois facs de la ville. Oui, j’étudie bien à Lyon 3, mais, visiblement, pour cette chère université, les lettres – ni la philo – ne sont des priorités, ce qui fait que la quantité de livres à notre disposition est ridicule; on dirait une bibliothèque pauvre du cégep. Je dois dire que je m’étais attendue à quelque chose de plus grand pour une université française, pays où la culture serait primordiale, mais je n’avais pas pensé qu’une fac de droite, en l’occurrence la mienne, pourrait négliger les chères zones grises du savoir. Donc, Lyon 2, une université un peu plus bohème, bénéficie d’une belle petite biblio avec plein d’œuvres littéraires (majoritairement françaises, mais ça c’est un autre problème, celui de l’impérialisme littéraire) et de périodiques en consultation libre. J’ai donc pu trouver ce que je cherchais sur Rousseau. L’ambiance de ce lieu a également ajouté à mon enthousiasme d’étudiante en littérature : les plafonds bas, la blancheur des murs, les escaliers en colimaçon, les planchers de bois qui craquent, l’impassible de silence dans lequel baignaient les rayons et les tables de travail m’ont vraiment apaisé l’esprit. On aurait dit une maison des livres; j’aurais presque croisé Jacques Poulin sans trop de surprise.

Ce jour-là, j’avais descendu la rue de Marseille toute seule et je n’avais pas totalement reconnu cet espace qui m’est autrement familier, car je l’emprunte toujours pour aller à la fac : la lumière de l’automne, le crépuscule changent véritablement le visage d’une ville. Il m’a fait quand même, de sortir dehors, après ma visite de la bibliothèque de Lyon 2, sur le bord du Rhône, d’une part plongé dans la noirceur d’un soir précoce, d’autre part irisé par mille couleurs urbaines.

Ma fin de semaine a été tranquille, j’avais été fatiguée toute la semaine et un mal de gorge avait pris le dessus. Hier, même j’avais perdu complètement la voix, alors j’ai dû prendre du repos et boire beaucoup de thé avec du miel, ce qui est très doux et bon.

2 commentaires:

Lost.Over.The.Limits.Of.The.World a dit…

Ah! J'ai toujours le même plaisir à te lire et à te suivre dans tes découvertes! Ça m'amène parfois même à poser un regard différent sur des choses que je crois chaque jour, sur les paysages qui me sont familiers... Et puis même si ça ne fait pas partie de ces découvertes, ça m'a fait sourire que tu parles de Casse-noisettes: Philippe et moi nous sommes promis d'aller le voir!
Prends soin de toi, Julie, je t'aime fort!

Ariane
xxx

Unknown a dit…

Julie ! Le ballet de Roméo et Juliette ! Je pense être en train de mourir de jalousie devant mon écran... J'espère que tu profites de chaque moment, c'est merveilleux ce que tu vis !

Je pense à toi !

Emmanuelle