sous ma petite lampe, dans la fragile chaleur de mon studio
Cette semaine, l’hiver est arrivé, plus particulièrement jeudi, avec son air très frais. Lundi, j’avais acheté un foulard (noir encore) plus chaud pour protéger ma gorge défaillante, alors je trouve qu’il m’est bien utile, même si j’ai entièrement retrouvé la voix. Le froid lyonnais n’a cependant rien à voir avec celui du Québec, car la température actuelle se situe autour de 5 degrés. Mais la chaleur a duré si longtemps ici pour que je me surprenne quand même de cette légère baisse : en quelque sorte, je ne l’attendais plus et elle me gèle les mains. Elle est d’ailleurs doublée d’un ciel gris en permanence, on ne peut plus détestable; que je le veuille ou non, ça sape mon moral, surtout quand une bruine humidifie mes vêtements. Au moins, les clémentines d’Espagne que j’achète au marché sont sucrées et juteuses; comme au Québec, elles arrivent à un moment de l’année où nous avons bien besoin de leur énergie et de leur couleur.
La semaine qui vient de se terminer n’a pas été trop chargée, puisque le mardi, Jour du Souvenir, était férié : nous n’avons pas eu d’école. Cette petite vacance nous a permis d’assister à un phénomène assez déstabilisant qui doit sûrement être particulier à la France, le phénomène du pont. En fait, puisque le jour férié était un mardi, certains commerces, institutions et même professeurs ont modifié leurs activités afin que le lundi soit une sorte de jour férié à son tour et que se forme ainsi un congé de quatre jours consécutifs. Élise et moi avons trouvé cette pratique – non généralisée – d’abord scandaleuse, tout choqué que notre intérêt nord-américain pour l’efficacité se révélait. Puis, en examinant la chose, je crois qu’un tel mouvement peut seulement nous faire réfléchir plus longuement : s’il n’y a donc pas seulement le travail qui soit important dans la vie, cette prise de conscience peut transparaître dans nos modes d’organisation sociale.
Les derniers jours ont été ponctués de diverses soirées entre amis. Dimanche soir passé, nous sommes tous allés chez Giulia pour une soirée cinéma qui s’est transformée en soirée télé, on se sentait presque à la maison. J’y ai fait connaissance avec George, un Roumain de passage chez Alex, et nos brefs échanges ont mené à la même confrontation des altérités que j’ai sentie lors de la rencontre avec l’auteur Popescu ou lorsque je rencontre des Roumains et Roumaines en général. En fait, je lui avais simplement demandé ce qu’il faisait à Lyon et il m’avait répondu qu’il voyageait en France et qu’il s’arrêtait aux endroits qui lui plaisaient pour le temps qu’il désirait – il se déplace en moto. J’avais donc répondu que c’était bien, car il était libre de faire ce qu’il voulait. Et il avait répliqué, avec un air franchement étonné : « tu n’es pas libre, toi? » Surprise, j’avais bredouillé et répondu que oui, que, oui, bien sûr j’étais libre, mais que j’avais des engagements, l’école par exemple. Cette conversation m’était restée longtemps dans la tête, je me suis demandé jusqu’à quel point on utilise à tort et à travers ce concept de liberté. Un peu plus et il ne voudrait rien dire dans nos sociétés démocratiques, alors que, pour ces gens issus de pays ont vécu sous l’emprise d’une dictature, j’ai l’impression que la liberté veut encore tout dire; Popescu, au fond, revendiquait l’emploi le plus « libéré » du langage, le plus authentique.
Lundi soir, nous avons fait une soirée de cinéma international et c’était au tour du Québec d’être présenté aux amis du monde entier : nous avons regardé Les invasions barbares, film que j’ai réussi à louer à la Bibliothèque municipale. Je pense que tout le monde a apprécié, la mort et le bonheur sont des thèmes assez universels. Même chose pour la beauté de l’image. Par contre, Arne a révélé qu’il a dû user de toute sa concentration pour suivre les dialogues, car l’accent québécois était très perceptible. Mais je crois tout de même que le langage particulier du cinéma a fait passer outre ces quelques inflexions étrangères de la voix.
Mardi, Élise et moi avons profité du congé pour avancer notre exposé sur le premier chapitre de L’œuvre de Zola. Puis, en soirée, nous sommes allées sur une péniche, le Sirius. Les péniches sont des bateaux à fond plat qui sont attachés à des quais : c’est ainsi dire que cette forme de bars s’intègre particulièrement bien à la géographie de la ville, on en retrouve sur les bords du Rhône et de la Saône. Le Sirius, pour sa part, est situé sur le Rhône. Nous avons retrouvé dans cette installation flottante une ambiance chaleureuse, caractérisée par ses lumières tamisée, le bois et les tonneaux qui servent de tables d’appoint. On pourrait comparer l’endroit à la Barberie à Québec. Nous en avons donc profité pour boire de la bière, mais ce n’était pas notre but premier : nous venions voir un concert d’un groupe lyonnais dont Vincent, le mec avec qui nous étions allées dans un bouchon, est le chanteur. La musique était de genre pop-rock, au son qui se rapproche parfois de Radiohead et nous connaissions déjà quelques chansons, car nous étions allées visiter le site web du groupe au préalable. Les textes étaient en anglais. Bref, une petite soirée sympathique qui nous a rendues au fait de ce qui se fait comme musique, entre autres, à Lyon.
Le reste de la semaine, jusqu’au vendredi, a été marqué par le travail pour la fac, plus précisément pour la préparation de ce fameux exposé. J’ai, entre temps, bu un bon café avec Giulia – les Italiennes ne boivent pas n’importe quoi – et mangé des oranges et bu du thé avec Alex qui était malade à son tour. Vendredi est donc venu rapidement et Élise et moi étions stressées par la présentation que nous devions faire, bien que nous puissions lire notre texte à l’avant, sans effort particulier de mémorisation. Même si nous avions fourni un honnête travail, je pense que nous avions un complexe de performance envers ce milieu d’éducation française et ses professeurs exigeants. Nous avons néanmoins fait une bonne présentation, le prof nous a félicité d’avoir recouru à Genette pour nous donner des assises théoriques, mais je dois avouer que c’était plutôt l’initiative d’Élise qui s’ennuie des approches plus construites de la littérature. J’ai eu l’impression de bafouiller pendant l’oral, j’avais le sentiment que tous les petits visages de la classe écoutaient mon accent, mais Élise m’a dit que j’ai été claire. Je crois que je n’arrive pas encore tout à fait à être en harmonie avec mon identité à deux versants, malgré tout. J’ai parfois l’impression d’être un imposteur dont on découvre la vraie nature quand j’ouvre la bouche.
En soirée, même si personne n’a désiré m’accompagner (Élise était partie à Aix-en-Provence), je suis allée à l’Auditorium de Lyon pour assister à un concert de l’Orchestre national de Lyon, parce que c’était une soirée spéciale destinée aux étudiants, à laquelle on pouvait assister gratuitement en présentant notre carte étudiante. Je n’ai pas été déçue : on jouait la Sixième symphonie de Tüür en première partie et la Sixième symphonie de Tchaïkovski en seconde. Je ne connaissais pas le premier compositeur : j’ai appris, dans le programme, qu’il était Estonien et qu’il était un artiste encore en vie. J’avais du moins senti, à l’écoute, que cette musique était ancrée dans son époque (2007), en raison de ses sonorités proprement post-modernes où s’entremêlaient les sonorités cristallines des carillons à l’angoisse profonde des cuivres, par exemple. Disons qu’on percevait le malaise du XXIe siècle à travers ces mélodies où les contrastes se succédaient, s’emboîtaient. C’est ainsi dire que les harmonies presque bonbon de Tchaïkovski sont venues mettre un baume sur l’ambiance d’instabilité qui s’était mise en place. Mon esprit s’est alors épuré pendant quelques instants, sans que je ne regrette un peu la fraîcheur artistique de la première symphonie interprétée. J’ai apprécié, somme toute, ce concert de l’Orchestre qui a su doser deux styles bien différents pour en indiquer à l’oreille les beautés particulières.
Pendant cette fin de semaine, j’ai été prise de quelques accès de nostalgie. Je ne sais pas si c’est parce qu’Élise n’était pas là, mais je me suis sentie particulièrement seule – je ne suis pas allée à Aix-en-Provence car je devais préparer mon explication linéaire d’un passage de Rousseau que je vais présenter mercredi matin. Chez Giulia, avec le groupe habituel, nous avons écouté des chansons du groupe français La rue Kétanou et ça m’a rappelé de bons moments passés à Québec : « y’a des cigales dans la fourmilière / et c’est pourquoi j’espère ». Je me suis demandé justement ce que j’espérais encore construire ici, alors que toute ma vie ou presque est là-bas. Mais je crois que, poser la question, c’est y répondre : les paysages que je parcours, les gens que je rencontre, les découvertes culturelles qui m’éblouissent, tout ça constitue et constituera un bagage unique. Je peux d’ailleurs mettre cette affirmation en parallèle avec une phrase de la lettre de motivation que j’avais rédigée pour partir en Profil international : « je voue une grande partie de mon existence aux mots et il est évident que la possibilité de vivre en France enrichirait mon regard littéraire; les nouveaux lieux d’inspiration dont je serais imprégnée affineraient mon rapport à la poésie. » C’est sûr que rien n’est perdu, que, même, tout est à embrasser; et tout ça pourrait prendre forme un jour. Je me suis surprise aujourd’hui à écrire quelques vers aujourd’hui à travers de ma liste d’achats pour le marché; il m’a semblé que ça faisait des lustres que je n’avais rien écrit de poésie. Comme M. Thélot l’avait mentionné, on perd vite la main. Alex m’avait dit, un jour, que tout le monde devrait être obligé de tenir un journal de ses activités personnelles jusqu’à cinquante ans, puis après on pourrait écrire ce vécu accumulé qui aurait, du coup, mûri. J’avais trouvé ça drôle et presque vrai, mais je ne sais pas, finalement, si la vie peut vraiment attendre d’être écrite. Peut-être que la richesse des souvenirs réside beaucoup dans la manière avec laquelle on les rapporte : la prose sèche rapporte des mémoires stérilisées, alors que les métaphores fines, qui sait, pourraient véritablement recréer les instants vécus. C’est d’ailleurs ce à quoi Rousseau emploie la prose poétique de ses Rêveries.
Enfin, mes tristesses passagères ont été consolées par des rencontres agréables. En fait, je suis sortie avec Mala, une Allemande; je la connaissais déjà, mais peu, et j’étais contente de me rapprocher de cette fille qui étudie en lettres et en philosophie, qui ne sort pas à chaque soir, mais qui sait quand même s’amuser. Avec d’autres amis, nous sommes allés à l’atelier Gédéon, sur la rue Burdeau (celle de l’exposition de photographies). C’est un atelier de dessin et de peinture qui, le soir venu, offre son espace à des chanteurs ou musiciens qui veulent bien l’animer. Le décor du spectacle solo était donc assez bien, des toiles, des esquisses, des instruments de musique installés un peu partout. Le garçon, accompagné de sa guitare, a chanté des pièces de folk et de blues; la chose a été sympathique, mais décevante pour les six euros donnés à l’entrée.
Vendredi, j’ai fait connaissance avec un couple très sympathique : Vincent, un Français, et Catinca, une Roumaine qui habite en France depuis un an et demi. Vincent est littéralement fasciné par mon accent, par la culture québécoise, par tout ce qui nous différencie et nous rapproche à la fois. Au début, j’étais un peu lasse de l’entendre faire ses petits commentaires qui se voulaient pourtant sympathiques (d’autant plus que je me sentais seule d’avance, comme exclue des autres), mais ça m’amuse bien aussi au final, car je peux aussi m’appliquer à pointer ce qui est différent, pour moi, en France. Catinca étudie en lettres modernes également, mais elle est rendue à la maîtrise, et Vincent se consacre plutôt aux études commerciales. Aujourd’hui, je suis allée avec eux au marché. Ils habitent sur la Presqu’île depuis deux mois, mais ils n’avaient jamais encore participé à cette activité dominicale, j’ai trouvé ça étonnant : j’étais presque moins touriste qu’eux. Après avoir fait les courses, nous sommes allés poser les sacs dans leur appartement qui se situe vers la pointe de la Presqu’île, près de la gare Perrache, et c’est moi, cette fois, qui n’étais jamais allée dans ce secteur de Lyon. Après avoir sinué à travers un labyrinthe de corridors et de portes en bois, nous sommes montés dans un minuscule ascenseur qui se rendait au cinquième étage, où était situé leur logement. C’était drôle, car l’ascenseur montait très lentement et nous étions serrés, les trois, dans ce petit habitacle. Nous sommes redescendus ensuite pour aller manger un petit quelque chose à L’épicerie, ce petit bistro à l’ambiance rustique où j’étais déjà allée avec Élise et Sylvie-Anne. À nouveau, ça m’a plu, j’ai savouré une soupe au potiron, c’était de saison, et elle était bien chaude. Rien de mieux pour survivre au ciel qui était encore gris, évidemment. Cette petite journée a été bien agréable sans qu’elle soit marquée par des événements extraordinaires, comme si je l’avais passée en compagnie d’amis de longue date, alors que je ne connais Vincent et Catinca que depuis deux jours. Nous avons pris notre temps ensemble, ce qui m’apparaît une manière louable de m’approprier une existence plus sereine ici.
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1 commentaire:
On a toujours la nostalgie de ce qu'on quitte. C'est normal.
Et puis, la ligne est mince entre la finesse et la lourdeur.
-Fred
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