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jeudi 27 novembre 2008

Beaujolais nouveau

jeudi 20 novembre 2008, dans la pénombre déjà tombée

En préparant mon explication linéaire de la fin de la quatrième promenade des Rêveries, j’ai découvert qu’il y avait, chez Rousseau, une dualité interne profonde entre le moi idéal et le moi vécu. En fait, alors que tout son cœur est tendu vers un respect absolu de la vérité en tout moment, Jean-Jacques a constaté qu’il a parfois menti dans sa vie, à son grand désarroi, même si ses remords l’auront mille fois repenti; son besoin de transparence n’est pas comblé entièrement. Même, il en vient à s’accuser d’avoir usé de fiction – avec son roman, par exemple – pour donner une forme agréable et sensible à une vérité utile, parce que c’est défigurer la vérité que de l’orner ainsi (je cite librement). Je dois avouer que j’ai été un peu effrayée par cet attachement presque trop fidèle à la vérité, mais ça m’a au moins permis de comprendre quelle portée on pouvait accorder à son projet d’écriture autobiographique : dans ce type de texte, la transparence à soi est doublée d’une transparence dans le langage, on ne peut qu’y écrire que le vrai, car c’est ce qui en détermine le genre littéraire. Rousseau pouvait donc résoudre ses antithèses dans l’écriture.

Les réflexions que j’ai tirées de mon analyse m’apparaissent intéressantes et j’avais hâte, en quelque sorte, de les révéler mercredi à la classe, même si j’étais mortellement stressée par l’éventualité d’une prestation orale – car je dois bien avouer que je n’ai pas encore acquis l’éloquence des Français, mes mots sont toujours enchevêtrés dans une confusion d’expression à la moindre divagation de mon esprit. J’étais en retard ce matin-là et j’ai couru pour prendre le tram à l’heure; je suis arrivée dans la classe au bon moment, pour constater que c’était plutôt la prof qui n’était pas ponctuelle, puis simplement absente. Un mélange de frustration et de soulagement s’est abattu sur moi et j’ai tenté de me consoler ensuite à la Manu (le cours de Rousseau est sur les Quais, l’autre pavillon, à 25 minutes de marche de la Manu) en mangeant un pain au chocolat et en buvant un chocolat – cela très français et très bon. C’est ainsi dire que mercredi a été une étrange journée, puisque je pensais que j’allais avoir fait mon explication linéaire et que j’allais pouvoir profiter du reste de la journée dans un relâchement presque total de l’esprit.

Ce qui suivait dans l’après-midi et dans la soirée était un événement assez spécial : le Service des Relations Internationales avait organisé une expédition dans la région du Beaujolais afin que nous allions fêter la cuvée 2008 du Beaujolais nouveau, toujours fêté le troisième jeudi de novembre. Pour moi, ça représentait aussi la première sortie hors de Lyon. Nous avons sinué à travers les collines de la campagne française où paissaient quelques moutons – plusieurs Espagnols chantaient à tue-tête dans le bus des chansons à répondre, ce qui altérait l’ambiance –, puis le car s’est premièrement arrêté à la cave de Quincié, une coopérative de producteurs qui collecte le raisin d’environ 800 hectares de vignes. Nous avons alors pu visiter les lieux de transformation du raisin jusqu’à sa forme de liquide alcoolisé. Les gigantesques cuves où fermente le raisin étaient impressionnantes, d’autant plus que tout le bâtiment dans lequel nous avancions était imprégné d’une forte odeur de vin rouge. Cette visite s’est conclue de façon fort sympathique : entre autres, nous avons dégusté le Beaujolais nouveau 2008, qui n’était disponible qu’à la vente à partir de minuit, mais dont nous pouvions profiter quand même, sans payer, en après-midi.


Nous nous sommes ensuite dirigés vers Beaujeu, la petite ville où se tenaient les festivités officielles. Cette année, le visuel a été réalisé par l’artiste français contemporain Ben Vautier (j’avais déjà vu un de ses travaux au Musée d’art contemporain à Lyon), alors il va sans dire que ça me plaisait toujours de voir les affiches et leur slogan teinté d’humour. L’art était au service du vin ou au service divin, comme dirait Rabelais. Enfin, les places publiques de Beaujeu se sont remplies graduellement de gens de tout âge et de toute nationalité; une animatrice, dont la voix était projetée partout dehors par des haut-parleurs, demandait aux gens de dire « santé » dans leur langue natale et se plaisait à dire que Beaujeu était la capitale du monde en ce soir de novembre. Les animations lumineuses et les bâtiments éclairés de façon multicolores abondaient et donnaient aux lieux un air de fête, ce paysage étant supporté par la diffusion de chansons à boire et de mélodies folkloriques. Chacun s’est acheté un verre et nous avons dégusté diverses déclinaisons du Beaujolais présentées sous de petites tentes de toile en plastique blanc. Dans l’espace d’une heure, de 19 h 30 à 20 h 30 environ, il n’y avait plus de vin nulle part, même si on nous en servait qu’une lampée au fond du verre à chaque fois – il y avait beaucoup de gens. Dans ce même mouvement de désertion du vin, les places publiques se sont aussi dépeuplées rapidement, c’en était presque drôle. Mais le froid, lui, était de plus en plus poignant; nous avons décidé de nous réfugier dans un café pour boire des chocolats. Nous avons donc discuté et perdu notre temps jusque vers 23 h, où les gens se sont mis à affluer de nouveau en prévision de la vraie célébration, à minuit, du Beaujolais nouveau. Heureusement, les masses humaines produisent de la chaleur et nous étions bien, nous avions même retrouvé notre air festif. Le présentateur a fait un discours à tonalité presque religieuse, comme me le faisait remarquer Larissa : le Beaujolais nouveau est une fête du partage, du rassemblement pour célébrer les fruits de la terre. Cette exaltation de l’esprit était d’ailleurs rehaussée de la lumière de plusieurs flambeaux qu’une délégation apportait avec elle tout comme de celle des feux d’artifice qui nous faisaient lever la tête au ciel. Enfin, le décompte terminé, nous avons pu déguster à ce cher Beaujolais nouveau, dont le goût, assez fruité, n’a pas assez maturé à son goût, mais c’est bien dû à sa nouveauté. Et peut-être qu’il y a plus de plaisir à l’égard du Beaujolais nouveau dans la fête autour de lui que dans la richesse de ses arômes.

Petit détail : en rentrant à la maison, Fourvière n’était pas illuminée comme à l’habitude, cela change étrangement le paysage nocturne, le défigure.

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