sous un ciel qui s’ennuage graduellement
Diverses lectures m’ont nourri l’esprit de façon bénéfique cette semaine. D’abord, pour mon cours d’esthétique, je devais lire l’article « Le langage indirect et les voix du silence » de Merleau-Ponty, extrait de son ouvrage Signes. Le titre de ce texte m’apparaissait déjà très beau, la poésie et la philosophie s’y confondent. Ma lecture de ses réflexions m’a été tout aussi agréable, même si c’était parfois aride pour moi qui ne suis qu’une philosophe à temps partiel. J’ai néanmoins l’impression d’avoir compris un peu où il voulait en venir, d’autant plus que nous avions préalablement étudié en classe la pensée dont il faisait la critique, celle de Malraux par rapport à l’art moderne. Pour Malraux, l’artiste est moderne parce qu’il inscrit sa subjectivité dans son œuvre, développe un style particulier dans la peinture qui opère une « déformation cohérente » de la réalité – cette émergence de la subjectivité est un lieu commun de l’art moderne, il me semble, combien de fois l’a-t-on répété dans les cours d’histoire de l’art. Pour Merleau-Ponty, le style n’est pas un choix en tant que tel, il n’y a pas deux ordres de réalité, soit la subjectivité et le réel. À la Renaissance, si on peignait des toiles à caractère photographique, ce n’était pas parce qu’on voulait masquer la subjectivité, c’est parce qu’on percevait le réel de cette manière convenue, et ce n’est qu’un mode de représentation parmi d’autre, une compréhension ponctuelle de la réalité. L’art moderne n’en est qu’une autre perception. Cette compréhension du monde est déterminée par le corps, car ce sont nos organes perceptifs qui l’effectuent, discernant les couleurs, les formes, les mouvements divers. Le corps procède donc d’un apport spontané à l’art et définit le rapport de l’être au monde dans sa manière de s’exprimer; le style s’avère inhérent à toute activité corporelle, non pas, comme Malraux le soutenait, un choix délibéré du sujet artiste. Cette philosophie où le corps et l’esprit sont unis constitue une nouveauté pour moi, fortement imprégnée du dualisme traditionnel de Platon, et je trouve rafraîchissante cette vision, peut-être même pertinente dans la mesure où elle réconcilie l’être dans son entièreté – sans verser dans l’épicurisme – et qu’elle stipule que ce que nous voulons dire n’est pas hors de nous mais bien en nous. J’ai envie de prendre des cours plus poussés en philo (ceux que je suis sont pour les étudiants de première année) pour le semestre prochain pour mieux étoffer ma formation complémentaire. Au début de l’automne, j’avais acheté le recueil La philosophie de A à Z et j’ai le goût de densifier encore plus mes pensées, ma vie.
Dans le cours de théorie de la lecture, nous lisons un recueil de poésie de Francis Ponge, Le savon. Cette œuvre est tout à fait originale et elle me surprend constamment, ça ne ressemble à rien d’autre que j’aie pu lire auparavant. Ponge était lui-même un poète de la marge, en retrait presque complet des activités surréalistes même s’il en était contemporain. Comme le titre l’indique, témoignant d’un certain parti pris des choses, tout le texte s’applique à une étude précise du petit galet moussant : « Il y a beaucoup à dire à propos du savon. Exactement tout ce qu’il raconte de lui-même jusqu’à disparition complète, épuisement du sujet. Voilà l’objet même qui me convient. » (quatrième de couverture) Le poète décrit donc le savon qui mousse à plusieurs reprises, sans que cela n’exclue les répétitions. Je crois cependant que ce sont justement les variations subtiles de sens qui évoluent dans ses observations qui donnent la richesse à son étude. D’ailleurs, cette exploration du savon est le lieu, pour Ponge, de donner à sa propriété de laver un second sens, celui de la toilette intellectuelle où toute eau simple n’a aucun pouvoir. Non seulement l’objet poétique est ici assez singulier, mais aussi la fonction pragmatique (qui pousse à agir concrètement) qu’il donne à la poésie, celle de purifier les esprits, de les rendre un peu plus propre. Le « je » l’assume explicitement en mentionnant, entre autres, que le savon a comme mission de sauver les jeunes hommes absolus du suicide, d’où la figure du lecteur absolu qu’il fait apparaître. Ponge nous sauve ainsi tous du lyrisme et j’admire sa démarche particulière qui met les choses devant l’humain, genre de décentrement anthropocentrique. Je vais définitivement réaliser mon exposé pour M. Auclerc sur ce petit recueil tout blanc, par ailleurs, très bien savonné.
Mercredi, enfin, j’ai bel et bien produit mon explication linéaire de Rousseau devant la classe. Mais, bien sûr, ça ne pouvait pas se passer normalement : comme la prof est arrivée en retard (comme presque toujours) et qu’elle a parlé trop longuement après la première explication, j’ai moi-même commencé en retard ma présentation, ce qui fait que les étudiants qui avait un cours à 10 h ont dû subitement quitter la classe alors que j’en étais environ aux deux tiers de mon explication. J’ai donc arrêté de parler et regardé la prof avec un air interrogateur. Mme Cron a dû excuser pour moi la conduite des élèves et s’est proposée de prendre mes feuilles où était presque rédigée en entier mon explication pour qu’elle puisse consulter le reste de mon travail, d’autant plus que, selon ses dires, j’avais parlé un peu vite et qu’elle n’avait pas toujours compris. Les Français parlent vite aussi parfois, mais elle ne demande jamais d’avoir leurs feuilles, alors je pense qu’elle faisait peut-être référence à mon accent. Mme Cron m’avait déjà demandé si je voulais passer à l’écrit vu que j’étais une étudiante en échange; je n’avais véritablement pas compris ce qu’elle voulait dire. Enfin, j’étais un peu mal à l’aise devant cette étrange situation, parce que la prof m’a fait sentir que ma langue était une barrière et parce que j’avais bien envie de terminer mon explication qui me paraissait pertinente, où Rousseau, comme Sartre plus tard, s’aperçoit qu’en littérature, il faut toujours un peu mentir pour être vrai. J’ai l’impression d’avoir bien travaillé, malgré tout, même si je n’ai pas toujours l’impression d’avoir utilisé la bonne terminologie française pour analyser le détail du style de Rousseau. J’ai du moins hâte d’entendre la reprise (genre de correction à l’oral et d’explication des notions importantes soulevées ou non soulevées dans l’explication) qu’elle fera de mon travail la semaine prochaine. Car Mme Cron a au moins dit que mon écriture était lisible, dans un élan de pitié naturelle, peut-être.
La différence effective du français du Québec et du français de France est un sujet de conversation qui revient souvent avec les Français mais aussi avec les étudiants étrangers. Fritzi m’a dit que, lorsqu’elle était allée à Montréal, elle avait entendu dire les Montréalais que, pour eux, ils parlaient le québécois plutôt qu’un français international et que, pour elle, j’étais la première personne qui n’acquiesçait pas à cette déclaration que je juge pour le moins douteuse. L’an passé, dans quelques-uns de mes cours à l’Université Laval, nous avions amorcé une réflexion à ce sujet, et j’ai toujours penché du côté d’un français standardisé. Je ne sais pas exactement pourquoi, c’est peut-être en raison mon amour de la langue française, car, pour ma part, j’écris et je parle le français de Baudelaire, de Breton et de Bonnefoy, tout comme celui de Miron et de Brault. La langue devrait être un facteur d’unification, non pas de division, même si je ne voudrais pour rien au monde que le français du Québec perde ses mélodies et ses travers. Ici, je rêve de poudrerie et de sloche, mais qui peut vraiment comprendre ça? Seulement, je persiste à croire que nous devons garder Le Robert comme outil de référence, qui sait d’autant plus bien identifier les mots d’argot ou les canadianismes; en France comme au Québec, nous devons protéger l’intégrité de notre langue française, qui demeure, à mon avis, la source d’une poésie ancestrale.
Vendredi a été une journée étrange. C’était le dernier cours avec M. Thélot, j’en étais triste mais visiblement presque la seule, car toute la classe a parlé pendant le cours, c’était désagréable et irrespectueux. Le prof essayait d’intéresser le groupe en racontant des trucs plus drôles ou en variant les tons de sa voix, mais ça ne faisait pas de grosse différence. À la fin, quand il a fini le cours et qu’il nous a souhaité une bonne année universitaire, les gens se levaient brusquement pour partir et nous avons été peut-être dix élèves sur cent ou cent cinquante qui ont applaudi ce prof ma foi extraordinaire. C’était pathétique. Le rapport aux professeurs en France n’est vraiment pas le même qu’au Québec, où on les admire souvent et les respecte toujours. Ici, ils apparaissent comme des individus médiocres (au sens de moyen) au pouvoir et au savoir de peu d’importance, tout accomplis que ces gens peuvent être. À cet égard, j’ai découvert que M. Thélot avait publié assez récemment un premier recueil de poésie, intitulé Contre la mort, après avoir étudié pendant vingt ans la poésie des autres, comme l’expliquent les présentations de l’œuvre. M. Thélot ne blaguait donc pas trop quand il disait que c’était difficile de se remettre à bien écrire quand on a arrêté pendant vingt ans. Connaissant déjà en quelque sorte la sensibilité de l’auteur et alléchée par la préface mise en ligne, j’ai commandé aujourd’hui en ligne le recueil, dont le titre Contre la mort m’apparaît assez puissant et près de l’essentiel, ça rappelle presque la volonté d’agir de Ponge. Je devrais recevoir le livre dans 48 heures au maximum.
Aujourd’hui, je ne suis pas allée au marché pour la première fois depuis tous mes dimanches passés à Lyon. Il fait froid et puis nous n’avions besoin de rien en particulier, alors Élise et moi avons paressé chacune de notre côté. J’ai mangé un reste de soupe de la semaine, alors j’étais quand même assez bien dans mon petit studio.
les dernières lignes
dimanche 30 novembre 2008
samedi 29 novembre 2008
« Que salubre est le vent »
dimanche 23 novembre, dans la nuit pluvieuse
J’ai à nouveau apprécié, jeudi soir, du Beaujolais nouveau – acheté à Lyon – afin de m’assurer qu’il n’était pas si mauvais et de partager avec ceux qui n’étaient pas venus à Beaujeu le plaisir de cette fête d’envergure nationale ou même internationale. Puis, après mon cours du vendredi, je suis partie en fin d’après-midi pour Aix-en-Provence. La résidence avait besoin de mon absence pour repeindre mon studio pendant le week-end : j’en ai profité pour aller visiter Sylvie-Anne – et pour quitter la grisaille lyonnaise.
Quand j’étais allée à Nîmes en 2006, j’avais découvert la Provence et bien aimé ses couleurs (bleu et jaune), son ambiance, son caractère austral. Et je suis encore une fois tombée sous le charme. Juste en arrivant, la végétation usuelle de la région est toujours d’une agréable surprise : des palmiers et des plants d’aloès décoraient la ville. Il n’a cependant pas fait très chaud pendant mon court séjour, car, à ma grande joie d’assister à ce moment spécial, se produisait un phénomène météorologique particulier au climat provençal : le mistral. Le mistral est un vent sec et fort qui souffle pendant des périodes de un à trois jours et qui s’accompagne d’un ciel très ensoleillé, bien que ce vent soit froid, arrivant de l’Europe du Nord. On dit qu’il est salubre car il a comme fonction d’assécher les marais humides – cette information, trouvée dans Wikipédia, m’a rappelé un vers de Rimbaud, « que salubre est le vent », et j’ai eu l’impression d’être décoiffée par cet air poétique à tout instant en Provence. Dans la nuit de vendredi à samedi, j’entendais le mistral se déchaîner et j’avais presque l’impression d’être dans une tempête de neige du Québec.
Samedi, Sylvie-Anne et moi sommes allées à Marseille. Je n’avais jamais visité cette ville non plus et je l’ai trouvée belle, bigarrée et chaleureuse. J’avais oublié que les gens parlaient avec un accent marseillais très fort; même si parfois je ne comprenais rien quand ils parlaient trop vite, c’était agréable à écouter, c’est comme s’ils avaient du soleil plein la langue. Nous avons passé la journée à errer dans le Vieux-Port, où j’ai pu contempler pour la première fois de ma vie la mer Méditerranée, houleuse et encombrée de bateaux amarrés. Tout était bleu (le ciel, la mer) et blanc (les immeubles, les bateaux, leurs mâts), c’était impressionnant et apaisant pour l’esprit. J’ai eu de la chance aussi car les marchés de Noël venaient de débuter à Marseille, alors nous avons pu leur jeter un coup d’œil : ce sont de petits kiosques en bois, saisonniers et extérieurs, qui présentent divers produits à offrir en cadeau. Nous n’avons par contre que succombé pour un petit verre de vin chaud, c’est toujours sympathique et ça réchauffe! De retour à Aix, le soir même, nous en avons préparé et partagé avec d’autres étudiants en échange à la résidence de Sylvie-Anne : vin rouge, cannelle, muscade, cassonade et morceaux de pomme qui sont chauffés dans une casserole. C’était presque aussi bon que plus tôt dans la journée.
Aujourd’hui, nous sommes restées dans Aix et nous avons visité cette ville un peu plus longuement. C’était étrange, car j’étais presque aussi touriste que Sylvie-Anne et Laurence dans cette agglomération d’environ 150 000 habitants; les filles ont préféré visiter d’autres villes que la leur en général et c’est pourquoi elles ne connaissent pas encore les secrets bien gardés d’Aix ni même toutes ses rues. Pour ma part, je pense que je n’aurais pas été capable de ne pas visiter Lyon de fond en comble ou presque : il me faut bien connaître mon espace de vie, avoir un sentiment d’appartenance non seulement social mais géographique. Enfin, on vit chacune le dépaysement de façon particulière. Même si mes guides n’étaient pas aguerries, j’ai pu découvrir une petite ville charmante, truffée de fontaines (la grande Rotonde près de la résidence universitaire), de pavés et de ronds-points. De plus, je me suis étonnée devant les jeux de mots avec « Aix », qui donnent un air sympa à cette localité. J’en recense quelques-uns : Aix-élan, Aix-presso, Informat-aix, Mairie aix-press – même l’administration municipale se prête à ce petit plaisir littéraire! En après-midi, nous avons visité la majestueuse cathédrale Saint-Sauveur, dont le début de la construction remonterait au XIIe siècle. L’architecture est de style roman et gothique à la fois en raison du long temps que son édification a demandé; œuvres picturales et sculpturales y abondant, l’intérieur était magnifique, avec ses puits de lumière, et on sentait l’âge de ce bâtiment. Laurence m’a dit que Rodin avait eu sa révélation de Dieu en entrant dans Notre-Dame-de-Paris et qu’elle avait compris comment ç’avait pu se produire quand elle est entrée dans cette cathédrale d’Aix. J’ai été moi-même d’accord, on sentait la présence toute immatérielle de quelque chose de plus grand que soi. Le cloître, juxtaposé à la cathédrale, était également impressionnant avec ses colonnades uniques et sa verdure paisible.
Le reste de la journée a aussi tout aussi riche en émotions : rentrant bredouilles chez Sylvie-Anne d’avoir marché longuement sans trouver l’atelier Cézanne, nous sommes tombées nez à nez avec cette petite maison entourée d’arbres, située dans une pente qui redescendait vers le centre-ville. En moins de deux, nous étions donc dans une pièce assez grande, au deuxième étage de l’immeuble, éclairée par de grandes fenêtres. J’étais en quelque sorte bouleversée par cette visite : dans ma tête défilait l’histoire de Claude Lantier (personnage principal de L’œuvre de Zola qui joue le précurseur de l’impressionnisme), son goût pour les ateliers où ruisselle la lumière du style plein air, pour les toiles gigantesques. Zola, d’ailleurs, était inséparable de Cézanne. À cet arrière-plan littéraire que j’avais s’ajoutaient les esquisses que nous pouvions consulter, les objets qui ont servi de modèles et toute l’âme et les couleurs d’un bâtiment qui a habité un des grands de ce monde. J’avais l’impression d’être dans un monde de fiction tellement cette visite était soudaine mais importante à la fois. Ce sentiment était renforcé aussi par le paysage extérieur : en se promenant nonchalamment, Sylvie-Anne s’est exclamée : « c’est le Mont Sainte-Victoire! » Je n’étais pas dans un cours d’histoire de l’art ni même sur Google, seulement la réalité me rattrapait, la réalité rattrapait l’art que je connaissais depuis les livres. J’ai quand même aperçu ce panorama avec de grandes taches de bleu et d’orangé.
Avant que je ne rentre à Lyon, nous avons mangé une soupe aux légumes, crevettes et crabes, cuite dans un bouillon de poisson. J’avais peur de ne pas aimer, mais j’ai pensé que je devais essayer la cuisine un peu plus locale et je n’ai pas été déçue. Vendredi, nous avions mangé de la ratatouille typique et ça m’avait plu aussi. Je suis donc revenue ce soir et j’ai correspondu en TGV à Avignon. Bien sûr, en sortant de la gare Part-Dieu, il pleuvait – que pouvait-il faire d’autre à Lyon –, mais j’ai encore plein de vent salubre et de soleil en moi.
J’ai à nouveau apprécié, jeudi soir, du Beaujolais nouveau – acheté à Lyon – afin de m’assurer qu’il n’était pas si mauvais et de partager avec ceux qui n’étaient pas venus à Beaujeu le plaisir de cette fête d’envergure nationale ou même internationale. Puis, après mon cours du vendredi, je suis partie en fin d’après-midi pour Aix-en-Provence. La résidence avait besoin de mon absence pour repeindre mon studio pendant le week-end : j’en ai profité pour aller visiter Sylvie-Anne – et pour quitter la grisaille lyonnaise.
Quand j’étais allée à Nîmes en 2006, j’avais découvert la Provence et bien aimé ses couleurs (bleu et jaune), son ambiance, son caractère austral. Et je suis encore une fois tombée sous le charme. Juste en arrivant, la végétation usuelle de la région est toujours d’une agréable surprise : des palmiers et des plants d’aloès décoraient la ville. Il n’a cependant pas fait très chaud pendant mon court séjour, car, à ma grande joie d’assister à ce moment spécial, se produisait un phénomène météorologique particulier au climat provençal : le mistral. Le mistral est un vent sec et fort qui souffle pendant des périodes de un à trois jours et qui s’accompagne d’un ciel très ensoleillé, bien que ce vent soit froid, arrivant de l’Europe du Nord. On dit qu’il est salubre car il a comme fonction d’assécher les marais humides – cette information, trouvée dans Wikipédia, m’a rappelé un vers de Rimbaud, « que salubre est le vent », et j’ai eu l’impression d’être décoiffée par cet air poétique à tout instant en Provence. Dans la nuit de vendredi à samedi, j’entendais le mistral se déchaîner et j’avais presque l’impression d’être dans une tempête de neige du Québec.
Samedi, Sylvie-Anne et moi sommes allées à Marseille. Je n’avais jamais visité cette ville non plus et je l’ai trouvée belle, bigarrée et chaleureuse. J’avais oublié que les gens parlaient avec un accent marseillais très fort; même si parfois je ne comprenais rien quand ils parlaient trop vite, c’était agréable à écouter, c’est comme s’ils avaient du soleil plein la langue. Nous avons passé la journée à errer dans le Vieux-Port, où j’ai pu contempler pour la première fois de ma vie la mer Méditerranée, houleuse et encombrée de bateaux amarrés. Tout était bleu (le ciel, la mer) et blanc (les immeubles, les bateaux, leurs mâts), c’était impressionnant et apaisant pour l’esprit. J’ai eu de la chance aussi car les marchés de Noël venaient de débuter à Marseille, alors nous avons pu leur jeter un coup d’œil : ce sont de petits kiosques en bois, saisonniers et extérieurs, qui présentent divers produits à offrir en cadeau. Nous n’avons par contre que succombé pour un petit verre de vin chaud, c’est toujours sympathique et ça réchauffe! De retour à Aix, le soir même, nous en avons préparé et partagé avec d’autres étudiants en échange à la résidence de Sylvie-Anne : vin rouge, cannelle, muscade, cassonade et morceaux de pomme qui sont chauffés dans une casserole. C’était presque aussi bon que plus tôt dans la journée.
Aujourd’hui, nous sommes restées dans Aix et nous avons visité cette ville un peu plus longuement. C’était étrange, car j’étais presque aussi touriste que Sylvie-Anne et Laurence dans cette agglomération d’environ 150 000 habitants; les filles ont préféré visiter d’autres villes que la leur en général et c’est pourquoi elles ne connaissent pas encore les secrets bien gardés d’Aix ni même toutes ses rues. Pour ma part, je pense que je n’aurais pas été capable de ne pas visiter Lyon de fond en comble ou presque : il me faut bien connaître mon espace de vie, avoir un sentiment d’appartenance non seulement social mais géographique. Enfin, on vit chacune le dépaysement de façon particulière. Même si mes guides n’étaient pas aguerries, j’ai pu découvrir une petite ville charmante, truffée de fontaines (la grande Rotonde près de la résidence universitaire), de pavés et de ronds-points. De plus, je me suis étonnée devant les jeux de mots avec « Aix », qui donnent un air sympa à cette localité. J’en recense quelques-uns : Aix-élan, Aix-presso, Informat-aix, Mairie aix-press – même l’administration municipale se prête à ce petit plaisir littéraire! En après-midi, nous avons visité la majestueuse cathédrale Saint-Sauveur, dont le début de la construction remonterait au XIIe siècle. L’architecture est de style roman et gothique à la fois en raison du long temps que son édification a demandé; œuvres picturales et sculpturales y abondant, l’intérieur était magnifique, avec ses puits de lumière, et on sentait l’âge de ce bâtiment. Laurence m’a dit que Rodin avait eu sa révélation de Dieu en entrant dans Notre-Dame-de-Paris et qu’elle avait compris comment ç’avait pu se produire quand elle est entrée dans cette cathédrale d’Aix. J’ai été moi-même d’accord, on sentait la présence toute immatérielle de quelque chose de plus grand que soi. Le cloître, juxtaposé à la cathédrale, était également impressionnant avec ses colonnades uniques et sa verdure paisible.
Le reste de la journée a aussi tout aussi riche en émotions : rentrant bredouilles chez Sylvie-Anne d’avoir marché longuement sans trouver l’atelier Cézanne, nous sommes tombées nez à nez avec cette petite maison entourée d’arbres, située dans une pente qui redescendait vers le centre-ville. En moins de deux, nous étions donc dans une pièce assez grande, au deuxième étage de l’immeuble, éclairée par de grandes fenêtres. J’étais en quelque sorte bouleversée par cette visite : dans ma tête défilait l’histoire de Claude Lantier (personnage principal de L’œuvre de Zola qui joue le précurseur de l’impressionnisme), son goût pour les ateliers où ruisselle la lumière du style plein air, pour les toiles gigantesques. Zola, d’ailleurs, était inséparable de Cézanne. À cet arrière-plan littéraire que j’avais s’ajoutaient les esquisses que nous pouvions consulter, les objets qui ont servi de modèles et toute l’âme et les couleurs d’un bâtiment qui a habité un des grands de ce monde. J’avais l’impression d’être dans un monde de fiction tellement cette visite était soudaine mais importante à la fois. Ce sentiment était renforcé aussi par le paysage extérieur : en se promenant nonchalamment, Sylvie-Anne s’est exclamée : « c’est le Mont Sainte-Victoire! » Je n’étais pas dans un cours d’histoire de l’art ni même sur Google, seulement la réalité me rattrapait, la réalité rattrapait l’art que je connaissais depuis les livres. J’ai quand même aperçu ce panorama avec de grandes taches de bleu et d’orangé.
Avant que je ne rentre à Lyon, nous avons mangé une soupe aux légumes, crevettes et crabes, cuite dans un bouillon de poisson. J’avais peur de ne pas aimer, mais j’ai pensé que je devais essayer la cuisine un peu plus locale et je n’ai pas été déçue. Vendredi, nous avions mangé de la ratatouille typique et ça m’avait plu aussi. Je suis donc revenue ce soir et j’ai correspondu en TGV à Avignon. Bien sûr, en sortant de la gare Part-Dieu, il pleuvait – que pouvait-il faire d’autre à Lyon –, mais j’ai encore plein de vent salubre et de soleil en moi.
jeudi 27 novembre 2008
Beaujolais nouveau
jeudi 20 novembre 2008, dans la pénombre déjà tombée
En préparant mon explication linéaire de la fin de la quatrième promenade des Rêveries, j’ai découvert qu’il y avait, chez Rousseau, une dualité interne profonde entre le moi idéal et le moi vécu. En fait, alors que tout son cœur est tendu vers un respect absolu de la vérité en tout moment, Jean-Jacques a constaté qu’il a parfois menti dans sa vie, à son grand désarroi, même si ses remords l’auront mille fois repenti; son besoin de transparence n’est pas comblé entièrement. Même, il en vient à s’accuser d’avoir usé de fiction – avec son roman, par exemple – pour donner une forme agréable et sensible à une vérité utile, parce que c’est défigurer la vérité que de l’orner ainsi (je cite librement). Je dois avouer que j’ai été un peu effrayée par cet attachement presque trop fidèle à la vérité, mais ça m’a au moins permis de comprendre quelle portée on pouvait accorder à son projet d’écriture autobiographique : dans ce type de texte, la transparence à soi est doublée d’une transparence dans le langage, on ne peut qu’y écrire que le vrai, car c’est ce qui en détermine le genre littéraire. Rousseau pouvait donc résoudre ses antithèses dans l’écriture.
Les réflexions que j’ai tirées de mon analyse m’apparaissent intéressantes et j’avais hâte, en quelque sorte, de les révéler mercredi à la classe, même si j’étais mortellement stressée par l’éventualité d’une prestation orale – car je dois bien avouer que je n’ai pas encore acquis l’éloquence des Français, mes mots sont toujours enchevêtrés dans une confusion d’expression à la moindre divagation de mon esprit. J’étais en retard ce matin-là et j’ai couru pour prendre le tram à l’heure; je suis arrivée dans la classe au bon moment, pour constater que c’était plutôt la prof qui n’était pas ponctuelle, puis simplement absente. Un mélange de frustration et de soulagement s’est abattu sur moi et j’ai tenté de me consoler ensuite à la Manu (le cours de Rousseau est sur les Quais, l’autre pavillon, à 25 minutes de marche de la Manu) en mangeant un pain au chocolat et en buvant un chocolat – cela très français et très bon. C’est ainsi dire que mercredi a été une étrange journée, puisque je pensais que j’allais avoir fait mon explication linéaire et que j’allais pouvoir profiter du reste de la journée dans un relâchement presque total de l’esprit.
Ce qui suivait dans l’après-midi et dans la soirée était un événement assez spécial : le Service des Relations Internationales avait organisé une expédition dans la région du Beaujolais afin que nous allions fêter la cuvée 2008 du Beaujolais nouveau, toujours fêté le troisième jeudi de novembre. Pour moi, ça représentait aussi la première sortie hors de Lyon. Nous avons sinué à travers les collines de la campagne française où paissaient quelques moutons – plusieurs Espagnols chantaient à tue-tête dans le bus des chansons à répondre, ce qui altérait l’ambiance –, puis le car s’est premièrement arrêté à la cave de Quincié, une coopérative de producteurs qui collecte le raisin d’environ 800 hectares de vignes. Nous avons alors pu visiter les lieux de transformation du raisin jusqu’à sa forme de liquide alcoolisé. Les gigantesques cuves où fermente le raisin étaient impressionnantes, d’autant plus que tout le bâtiment dans lequel nous avancions était imprégné d’une forte odeur de vin rouge. Cette visite s’est conclue de façon fort sympathique : entre autres, nous avons dégusté le Beaujolais nouveau 2008, qui n’était disponible qu’à la vente à partir de minuit, mais dont nous pouvions profiter quand même, sans payer, en après-midi.

Nous nous sommes ensuite dirigés vers Beaujeu, la petite ville où se tenaient les festivités officielles. Cette année, le visuel a été réalisé par l’artiste français contemporain Ben Vautier (j’avais déjà vu un de ses travaux au Musée d’art contemporain à Lyon), alors il va sans dire que ça me plaisait toujours de voir les affiches et leur slogan teinté d’humour. L’art était au service du vin ou au service divin, comme dirait Rabelais. Enfin, les places publiques de Beaujeu se sont remplies graduellement de gens de tout âge et de toute nationalité; une animatrice, dont la voix était projetée partout dehors par des haut-parleurs, demandait aux gens de dire « santé » dans leur langue natale et se plaisait à dire que Beaujeu était la capitale du monde en ce soir de novembre. Les animations lumineuses et les bâtiments éclairés de façon multicolores abondaient et donnaient aux lieux un air de fête, ce paysage étant supporté par la diffusion de chansons à boire et de mélodies folkloriques. Chacun s’est acheté un verre et nous avons dégusté diverses déclinaisons du Beaujolais présentées sous de petites tentes de toile en plastique blanc. Dans l’espace d’une heure, de 19 h 30 à 20 h 30 environ, il n’y avait plus de vin nulle part, même si on nous en servait qu’une lampée au fond du verre à chaque fois – il y avait beaucoup de gens. Dans ce même mouvement de désertion du vin, les places publiques se sont aussi dépeuplées rapidement, c’en était presque drôle. Mais le froid, lui, était de plus en plus poignant; nous avons décidé de nous réfugier dans un café pour boire des chocolats. Nous avons donc discuté et perdu notre temps jusque vers 23 h, où les gens se sont mis à affluer de nouveau en prévision de la vraie célébration, à minuit, du Beaujolais nouveau. Heureusement, les masses humaines produisent de la chaleur et nous étions bien, nous avions même retrouvé notre air festif. Le présentateur a fait un discours à tonalité presque religieuse, comme me le faisait remarquer Larissa : le Beaujolais nouveau est une fête du partage, du rassemblement pour célébrer les fruits de la terre. Cette exaltation de l’esprit était d’ailleurs rehaussée de la lumière de plusieurs flambeaux qu’une délégation apportait avec elle tout comme de celle des feux d’artifice qui nous faisaient lever la tête au ciel. Enfin, le décompte terminé, nous avons pu déguster à ce cher Beaujolais nouveau, dont le goût, assez fruité, n’a pas assez maturé à son goût, mais c’est bien dû à sa nouveauté. Et peut-être qu’il y a plus de plaisir à l’égard du Beaujolais nouveau dans la fête autour de lui que dans la richesse de ses arômes.
Petit détail : en rentrant à la maison, Fourvière n’était pas illuminée comme à l’habitude, cela change étrangement le paysage nocturne, le défigure.
En préparant mon explication linéaire de la fin de la quatrième promenade des Rêveries, j’ai découvert qu’il y avait, chez Rousseau, une dualité interne profonde entre le moi idéal et le moi vécu. En fait, alors que tout son cœur est tendu vers un respect absolu de la vérité en tout moment, Jean-Jacques a constaté qu’il a parfois menti dans sa vie, à son grand désarroi, même si ses remords l’auront mille fois repenti; son besoin de transparence n’est pas comblé entièrement. Même, il en vient à s’accuser d’avoir usé de fiction – avec son roman, par exemple – pour donner une forme agréable et sensible à une vérité utile, parce que c’est défigurer la vérité que de l’orner ainsi (je cite librement). Je dois avouer que j’ai été un peu effrayée par cet attachement presque trop fidèle à la vérité, mais ça m’a au moins permis de comprendre quelle portée on pouvait accorder à son projet d’écriture autobiographique : dans ce type de texte, la transparence à soi est doublée d’une transparence dans le langage, on ne peut qu’y écrire que le vrai, car c’est ce qui en détermine le genre littéraire. Rousseau pouvait donc résoudre ses antithèses dans l’écriture.
Les réflexions que j’ai tirées de mon analyse m’apparaissent intéressantes et j’avais hâte, en quelque sorte, de les révéler mercredi à la classe, même si j’étais mortellement stressée par l’éventualité d’une prestation orale – car je dois bien avouer que je n’ai pas encore acquis l’éloquence des Français, mes mots sont toujours enchevêtrés dans une confusion d’expression à la moindre divagation de mon esprit. J’étais en retard ce matin-là et j’ai couru pour prendre le tram à l’heure; je suis arrivée dans la classe au bon moment, pour constater que c’était plutôt la prof qui n’était pas ponctuelle, puis simplement absente. Un mélange de frustration et de soulagement s’est abattu sur moi et j’ai tenté de me consoler ensuite à la Manu (le cours de Rousseau est sur les Quais, l’autre pavillon, à 25 minutes de marche de la Manu) en mangeant un pain au chocolat et en buvant un chocolat – cela très français et très bon. C’est ainsi dire que mercredi a été une étrange journée, puisque je pensais que j’allais avoir fait mon explication linéaire et que j’allais pouvoir profiter du reste de la journée dans un relâchement presque total de l’esprit.
Ce qui suivait dans l’après-midi et dans la soirée était un événement assez spécial : le Service des Relations Internationales avait organisé une expédition dans la région du Beaujolais afin que nous allions fêter la cuvée 2008 du Beaujolais nouveau, toujours fêté le troisième jeudi de novembre. Pour moi, ça représentait aussi la première sortie hors de Lyon. Nous avons sinué à travers les collines de la campagne française où paissaient quelques moutons – plusieurs Espagnols chantaient à tue-tête dans le bus des chansons à répondre, ce qui altérait l’ambiance –, puis le car s’est premièrement arrêté à la cave de Quincié, une coopérative de producteurs qui collecte le raisin d’environ 800 hectares de vignes. Nous avons alors pu visiter les lieux de transformation du raisin jusqu’à sa forme de liquide alcoolisé. Les gigantesques cuves où fermente le raisin étaient impressionnantes, d’autant plus que tout le bâtiment dans lequel nous avancions était imprégné d’une forte odeur de vin rouge. Cette visite s’est conclue de façon fort sympathique : entre autres, nous avons dégusté le Beaujolais nouveau 2008, qui n’était disponible qu’à la vente à partir de minuit, mais dont nous pouvions profiter quand même, sans payer, en après-midi.

Nous nous sommes ensuite dirigés vers Beaujeu, la petite ville où se tenaient les festivités officielles. Cette année, le visuel a été réalisé par l’artiste français contemporain Ben Vautier (j’avais déjà vu un de ses travaux au Musée d’art contemporain à Lyon), alors il va sans dire que ça me plaisait toujours de voir les affiches et leur slogan teinté d’humour. L’art était au service du vin ou au service divin, comme dirait Rabelais. Enfin, les places publiques de Beaujeu se sont remplies graduellement de gens de tout âge et de toute nationalité; une animatrice, dont la voix était projetée partout dehors par des haut-parleurs, demandait aux gens de dire « santé » dans leur langue natale et se plaisait à dire que Beaujeu était la capitale du monde en ce soir de novembre. Les animations lumineuses et les bâtiments éclairés de façon multicolores abondaient et donnaient aux lieux un air de fête, ce paysage étant supporté par la diffusion de chansons à boire et de mélodies folkloriques. Chacun s’est acheté un verre et nous avons dégusté diverses déclinaisons du Beaujolais présentées sous de petites tentes de toile en plastique blanc. Dans l’espace d’une heure, de 19 h 30 à 20 h 30 environ, il n’y avait plus de vin nulle part, même si on nous en servait qu’une lampée au fond du verre à chaque fois – il y avait beaucoup de gens. Dans ce même mouvement de désertion du vin, les places publiques se sont aussi dépeuplées rapidement, c’en était presque drôle. Mais le froid, lui, était de plus en plus poignant; nous avons décidé de nous réfugier dans un café pour boire des chocolats. Nous avons donc discuté et perdu notre temps jusque vers 23 h, où les gens se sont mis à affluer de nouveau en prévision de la vraie célébration, à minuit, du Beaujolais nouveau. Heureusement, les masses humaines produisent de la chaleur et nous étions bien, nous avions même retrouvé notre air festif. Le présentateur a fait un discours à tonalité presque religieuse, comme me le faisait remarquer Larissa : le Beaujolais nouveau est une fête du partage, du rassemblement pour célébrer les fruits de la terre. Cette exaltation de l’esprit était d’ailleurs rehaussée de la lumière de plusieurs flambeaux qu’une délégation apportait avec elle tout comme de celle des feux d’artifice qui nous faisaient lever la tête au ciel. Enfin, le décompte terminé, nous avons pu déguster à ce cher Beaujolais nouveau, dont le goût, assez fruité, n’a pas assez maturé à son goût, mais c’est bien dû à sa nouveauté. Et peut-être qu’il y a plus de plaisir à l’égard du Beaujolais nouveau dans la fête autour de lui que dans la richesse de ses arômes.
Petit détail : en rentrant à la maison, Fourvière n’était pas illuminée comme à l’habitude, cela change étrangement le paysage nocturne, le défigure.
dimanche 16 novembre 2008
Ciel gris et clémentines
sous ma petite lampe, dans la fragile chaleur de mon studio
Cette semaine, l’hiver est arrivé, plus particulièrement jeudi, avec son air très frais. Lundi, j’avais acheté un foulard (noir encore) plus chaud pour protéger ma gorge défaillante, alors je trouve qu’il m’est bien utile, même si j’ai entièrement retrouvé la voix. Le froid lyonnais n’a cependant rien à voir avec celui du Québec, car la température actuelle se situe autour de 5 degrés. Mais la chaleur a duré si longtemps ici pour que je me surprenne quand même de cette légère baisse : en quelque sorte, je ne l’attendais plus et elle me gèle les mains. Elle est d’ailleurs doublée d’un ciel gris en permanence, on ne peut plus détestable; que je le veuille ou non, ça sape mon moral, surtout quand une bruine humidifie mes vêtements. Au moins, les clémentines d’Espagne que j’achète au marché sont sucrées et juteuses; comme au Québec, elles arrivent à un moment de l’année où nous avons bien besoin de leur énergie et de leur couleur.
La semaine qui vient de se terminer n’a pas été trop chargée, puisque le mardi, Jour du Souvenir, était férié : nous n’avons pas eu d’école. Cette petite vacance nous a permis d’assister à un phénomène assez déstabilisant qui doit sûrement être particulier à la France, le phénomène du pont. En fait, puisque le jour férié était un mardi, certains commerces, institutions et même professeurs ont modifié leurs activités afin que le lundi soit une sorte de jour férié à son tour et que se forme ainsi un congé de quatre jours consécutifs. Élise et moi avons trouvé cette pratique – non généralisée – d’abord scandaleuse, tout choqué que notre intérêt nord-américain pour l’efficacité se révélait. Puis, en examinant la chose, je crois qu’un tel mouvement peut seulement nous faire réfléchir plus longuement : s’il n’y a donc pas seulement le travail qui soit important dans la vie, cette prise de conscience peut transparaître dans nos modes d’organisation sociale.
Les derniers jours ont été ponctués de diverses soirées entre amis. Dimanche soir passé, nous sommes tous allés chez Giulia pour une soirée cinéma qui s’est transformée en soirée télé, on se sentait presque à la maison. J’y ai fait connaissance avec George, un Roumain de passage chez Alex, et nos brefs échanges ont mené à la même confrontation des altérités que j’ai sentie lors de la rencontre avec l’auteur Popescu ou lorsque je rencontre des Roumains et Roumaines en général. En fait, je lui avais simplement demandé ce qu’il faisait à Lyon et il m’avait répondu qu’il voyageait en France et qu’il s’arrêtait aux endroits qui lui plaisaient pour le temps qu’il désirait – il se déplace en moto. J’avais donc répondu que c’était bien, car il était libre de faire ce qu’il voulait. Et il avait répliqué, avec un air franchement étonné : « tu n’es pas libre, toi? » Surprise, j’avais bredouillé et répondu que oui, que, oui, bien sûr j’étais libre, mais que j’avais des engagements, l’école par exemple. Cette conversation m’était restée longtemps dans la tête, je me suis demandé jusqu’à quel point on utilise à tort et à travers ce concept de liberté. Un peu plus et il ne voudrait rien dire dans nos sociétés démocratiques, alors que, pour ces gens issus de pays ont vécu sous l’emprise d’une dictature, j’ai l’impression que la liberté veut encore tout dire; Popescu, au fond, revendiquait l’emploi le plus « libéré » du langage, le plus authentique.
Lundi soir, nous avons fait une soirée de cinéma international et c’était au tour du Québec d’être présenté aux amis du monde entier : nous avons regardé Les invasions barbares, film que j’ai réussi à louer à la Bibliothèque municipale. Je pense que tout le monde a apprécié, la mort et le bonheur sont des thèmes assez universels. Même chose pour la beauté de l’image. Par contre, Arne a révélé qu’il a dû user de toute sa concentration pour suivre les dialogues, car l’accent québécois était très perceptible. Mais je crois tout de même que le langage particulier du cinéma a fait passer outre ces quelques inflexions étrangères de la voix.
Mardi, Élise et moi avons profité du congé pour avancer notre exposé sur le premier chapitre de L’œuvre de Zola. Puis, en soirée, nous sommes allées sur une péniche, le Sirius. Les péniches sont des bateaux à fond plat qui sont attachés à des quais : c’est ainsi dire que cette forme de bars s’intègre particulièrement bien à la géographie de la ville, on en retrouve sur les bords du Rhône et de la Saône. Le Sirius, pour sa part, est situé sur le Rhône. Nous avons retrouvé dans cette installation flottante une ambiance chaleureuse, caractérisée par ses lumières tamisée, le bois et les tonneaux qui servent de tables d’appoint. On pourrait comparer l’endroit à la Barberie à Québec. Nous en avons donc profité pour boire de la bière, mais ce n’était pas notre but premier : nous venions voir un concert d’un groupe lyonnais dont Vincent, le mec avec qui nous étions allées dans un bouchon, est le chanteur. La musique était de genre pop-rock, au son qui se rapproche parfois de Radiohead et nous connaissions déjà quelques chansons, car nous étions allées visiter le site web du groupe au préalable. Les textes étaient en anglais. Bref, une petite soirée sympathique qui nous a rendues au fait de ce qui se fait comme musique, entre autres, à Lyon.
Le reste de la semaine, jusqu’au vendredi, a été marqué par le travail pour la fac, plus précisément pour la préparation de ce fameux exposé. J’ai, entre temps, bu un bon café avec Giulia – les Italiennes ne boivent pas n’importe quoi – et mangé des oranges et bu du thé avec Alex qui était malade à son tour. Vendredi est donc venu rapidement et Élise et moi étions stressées par la présentation que nous devions faire, bien que nous puissions lire notre texte à l’avant, sans effort particulier de mémorisation. Même si nous avions fourni un honnête travail, je pense que nous avions un complexe de performance envers ce milieu d’éducation française et ses professeurs exigeants. Nous avons néanmoins fait une bonne présentation, le prof nous a félicité d’avoir recouru à Genette pour nous donner des assises théoriques, mais je dois avouer que c’était plutôt l’initiative d’Élise qui s’ennuie des approches plus construites de la littérature. J’ai eu l’impression de bafouiller pendant l’oral, j’avais le sentiment que tous les petits visages de la classe écoutaient mon accent, mais Élise m’a dit que j’ai été claire. Je crois que je n’arrive pas encore tout à fait à être en harmonie avec mon identité à deux versants, malgré tout. J’ai parfois l’impression d’être un imposteur dont on découvre la vraie nature quand j’ouvre la bouche.
En soirée, même si personne n’a désiré m’accompagner (Élise était partie à Aix-en-Provence), je suis allée à l’Auditorium de Lyon pour assister à un concert de l’Orchestre national de Lyon, parce que c’était une soirée spéciale destinée aux étudiants, à laquelle on pouvait assister gratuitement en présentant notre carte étudiante. Je n’ai pas été déçue : on jouait la Sixième symphonie de Tüür en première partie et la Sixième symphonie de Tchaïkovski en seconde. Je ne connaissais pas le premier compositeur : j’ai appris, dans le programme, qu’il était Estonien et qu’il était un artiste encore en vie. J’avais du moins senti, à l’écoute, que cette musique était ancrée dans son époque (2007), en raison de ses sonorités proprement post-modernes où s’entremêlaient les sonorités cristallines des carillons à l’angoisse profonde des cuivres, par exemple. Disons qu’on percevait le malaise du XXIe siècle à travers ces mélodies où les contrastes se succédaient, s’emboîtaient. C’est ainsi dire que les harmonies presque bonbon de Tchaïkovski sont venues mettre un baume sur l’ambiance d’instabilité qui s’était mise en place. Mon esprit s’est alors épuré pendant quelques instants, sans que je ne regrette un peu la fraîcheur artistique de la première symphonie interprétée. J’ai apprécié, somme toute, ce concert de l’Orchestre qui a su doser deux styles bien différents pour en indiquer à l’oreille les beautés particulières.
Pendant cette fin de semaine, j’ai été prise de quelques accès de nostalgie. Je ne sais pas si c’est parce qu’Élise n’était pas là, mais je me suis sentie particulièrement seule – je ne suis pas allée à Aix-en-Provence car je devais préparer mon explication linéaire d’un passage de Rousseau que je vais présenter mercredi matin. Chez Giulia, avec le groupe habituel, nous avons écouté des chansons du groupe français La rue Kétanou et ça m’a rappelé de bons moments passés à Québec : « y’a des cigales dans la fourmilière / et c’est pourquoi j’espère ». Je me suis demandé justement ce que j’espérais encore construire ici, alors que toute ma vie ou presque est là-bas. Mais je crois que, poser la question, c’est y répondre : les paysages que je parcours, les gens que je rencontre, les découvertes culturelles qui m’éblouissent, tout ça constitue et constituera un bagage unique. Je peux d’ailleurs mettre cette affirmation en parallèle avec une phrase de la lettre de motivation que j’avais rédigée pour partir en Profil international : « je voue une grande partie de mon existence aux mots et il est évident que la possibilité de vivre en France enrichirait mon regard littéraire; les nouveaux lieux d’inspiration dont je serais imprégnée affineraient mon rapport à la poésie. » C’est sûr que rien n’est perdu, que, même, tout est à embrasser; et tout ça pourrait prendre forme un jour. Je me suis surprise aujourd’hui à écrire quelques vers aujourd’hui à travers de ma liste d’achats pour le marché; il m’a semblé que ça faisait des lustres que je n’avais rien écrit de poésie. Comme M. Thélot l’avait mentionné, on perd vite la main. Alex m’avait dit, un jour, que tout le monde devrait être obligé de tenir un journal de ses activités personnelles jusqu’à cinquante ans, puis après on pourrait écrire ce vécu accumulé qui aurait, du coup, mûri. J’avais trouvé ça drôle et presque vrai, mais je ne sais pas, finalement, si la vie peut vraiment attendre d’être écrite. Peut-être que la richesse des souvenirs réside beaucoup dans la manière avec laquelle on les rapporte : la prose sèche rapporte des mémoires stérilisées, alors que les métaphores fines, qui sait, pourraient véritablement recréer les instants vécus. C’est d’ailleurs ce à quoi Rousseau emploie la prose poétique de ses Rêveries.
Enfin, mes tristesses passagères ont été consolées par des rencontres agréables. En fait, je suis sortie avec Mala, une Allemande; je la connaissais déjà, mais peu, et j’étais contente de me rapprocher de cette fille qui étudie en lettres et en philosophie, qui ne sort pas à chaque soir, mais qui sait quand même s’amuser. Avec d’autres amis, nous sommes allés à l’atelier Gédéon, sur la rue Burdeau (celle de l’exposition de photographies). C’est un atelier de dessin et de peinture qui, le soir venu, offre son espace à des chanteurs ou musiciens qui veulent bien l’animer. Le décor du spectacle solo était donc assez bien, des toiles, des esquisses, des instruments de musique installés un peu partout. Le garçon, accompagné de sa guitare, a chanté des pièces de folk et de blues; la chose a été sympathique, mais décevante pour les six euros donnés à l’entrée.
Vendredi, j’ai fait connaissance avec un couple très sympathique : Vincent, un Français, et Catinca, une Roumaine qui habite en France depuis un an et demi. Vincent est littéralement fasciné par mon accent, par la culture québécoise, par tout ce qui nous différencie et nous rapproche à la fois. Au début, j’étais un peu lasse de l’entendre faire ses petits commentaires qui se voulaient pourtant sympathiques (d’autant plus que je me sentais seule d’avance, comme exclue des autres), mais ça m’amuse bien aussi au final, car je peux aussi m’appliquer à pointer ce qui est différent, pour moi, en France. Catinca étudie en lettres modernes également, mais elle est rendue à la maîtrise, et Vincent se consacre plutôt aux études commerciales. Aujourd’hui, je suis allée avec eux au marché. Ils habitent sur la Presqu’île depuis deux mois, mais ils n’avaient jamais encore participé à cette activité dominicale, j’ai trouvé ça étonnant : j’étais presque moins touriste qu’eux. Après avoir fait les courses, nous sommes allés poser les sacs dans leur appartement qui se situe vers la pointe de la Presqu’île, près de la gare Perrache, et c’est moi, cette fois, qui n’étais jamais allée dans ce secteur de Lyon. Après avoir sinué à travers un labyrinthe de corridors et de portes en bois, nous sommes montés dans un minuscule ascenseur qui se rendait au cinquième étage, où était situé leur logement. C’était drôle, car l’ascenseur montait très lentement et nous étions serrés, les trois, dans ce petit habitacle. Nous sommes redescendus ensuite pour aller manger un petit quelque chose à L’épicerie, ce petit bistro à l’ambiance rustique où j’étais déjà allée avec Élise et Sylvie-Anne. À nouveau, ça m’a plu, j’ai savouré une soupe au potiron, c’était de saison, et elle était bien chaude. Rien de mieux pour survivre au ciel qui était encore gris, évidemment. Cette petite journée a été bien agréable sans qu’elle soit marquée par des événements extraordinaires, comme si je l’avais passée en compagnie d’amis de longue date, alors que je ne connais Vincent et Catinca que depuis deux jours. Nous avons pris notre temps ensemble, ce qui m’apparaît une manière louable de m’approprier une existence plus sereine ici.
Cette semaine, l’hiver est arrivé, plus particulièrement jeudi, avec son air très frais. Lundi, j’avais acheté un foulard (noir encore) plus chaud pour protéger ma gorge défaillante, alors je trouve qu’il m’est bien utile, même si j’ai entièrement retrouvé la voix. Le froid lyonnais n’a cependant rien à voir avec celui du Québec, car la température actuelle se situe autour de 5 degrés. Mais la chaleur a duré si longtemps ici pour que je me surprenne quand même de cette légère baisse : en quelque sorte, je ne l’attendais plus et elle me gèle les mains. Elle est d’ailleurs doublée d’un ciel gris en permanence, on ne peut plus détestable; que je le veuille ou non, ça sape mon moral, surtout quand une bruine humidifie mes vêtements. Au moins, les clémentines d’Espagne que j’achète au marché sont sucrées et juteuses; comme au Québec, elles arrivent à un moment de l’année où nous avons bien besoin de leur énergie et de leur couleur.
La semaine qui vient de se terminer n’a pas été trop chargée, puisque le mardi, Jour du Souvenir, était férié : nous n’avons pas eu d’école. Cette petite vacance nous a permis d’assister à un phénomène assez déstabilisant qui doit sûrement être particulier à la France, le phénomène du pont. En fait, puisque le jour férié était un mardi, certains commerces, institutions et même professeurs ont modifié leurs activités afin que le lundi soit une sorte de jour férié à son tour et que se forme ainsi un congé de quatre jours consécutifs. Élise et moi avons trouvé cette pratique – non généralisée – d’abord scandaleuse, tout choqué que notre intérêt nord-américain pour l’efficacité se révélait. Puis, en examinant la chose, je crois qu’un tel mouvement peut seulement nous faire réfléchir plus longuement : s’il n’y a donc pas seulement le travail qui soit important dans la vie, cette prise de conscience peut transparaître dans nos modes d’organisation sociale.
Les derniers jours ont été ponctués de diverses soirées entre amis. Dimanche soir passé, nous sommes tous allés chez Giulia pour une soirée cinéma qui s’est transformée en soirée télé, on se sentait presque à la maison. J’y ai fait connaissance avec George, un Roumain de passage chez Alex, et nos brefs échanges ont mené à la même confrontation des altérités que j’ai sentie lors de la rencontre avec l’auteur Popescu ou lorsque je rencontre des Roumains et Roumaines en général. En fait, je lui avais simplement demandé ce qu’il faisait à Lyon et il m’avait répondu qu’il voyageait en France et qu’il s’arrêtait aux endroits qui lui plaisaient pour le temps qu’il désirait – il se déplace en moto. J’avais donc répondu que c’était bien, car il était libre de faire ce qu’il voulait. Et il avait répliqué, avec un air franchement étonné : « tu n’es pas libre, toi? » Surprise, j’avais bredouillé et répondu que oui, que, oui, bien sûr j’étais libre, mais que j’avais des engagements, l’école par exemple. Cette conversation m’était restée longtemps dans la tête, je me suis demandé jusqu’à quel point on utilise à tort et à travers ce concept de liberté. Un peu plus et il ne voudrait rien dire dans nos sociétés démocratiques, alors que, pour ces gens issus de pays ont vécu sous l’emprise d’une dictature, j’ai l’impression que la liberté veut encore tout dire; Popescu, au fond, revendiquait l’emploi le plus « libéré » du langage, le plus authentique.
Lundi soir, nous avons fait une soirée de cinéma international et c’était au tour du Québec d’être présenté aux amis du monde entier : nous avons regardé Les invasions barbares, film que j’ai réussi à louer à la Bibliothèque municipale. Je pense que tout le monde a apprécié, la mort et le bonheur sont des thèmes assez universels. Même chose pour la beauté de l’image. Par contre, Arne a révélé qu’il a dû user de toute sa concentration pour suivre les dialogues, car l’accent québécois était très perceptible. Mais je crois tout de même que le langage particulier du cinéma a fait passer outre ces quelques inflexions étrangères de la voix.
Mardi, Élise et moi avons profité du congé pour avancer notre exposé sur le premier chapitre de L’œuvre de Zola. Puis, en soirée, nous sommes allées sur une péniche, le Sirius. Les péniches sont des bateaux à fond plat qui sont attachés à des quais : c’est ainsi dire que cette forme de bars s’intègre particulièrement bien à la géographie de la ville, on en retrouve sur les bords du Rhône et de la Saône. Le Sirius, pour sa part, est situé sur le Rhône. Nous avons retrouvé dans cette installation flottante une ambiance chaleureuse, caractérisée par ses lumières tamisée, le bois et les tonneaux qui servent de tables d’appoint. On pourrait comparer l’endroit à la Barberie à Québec. Nous en avons donc profité pour boire de la bière, mais ce n’était pas notre but premier : nous venions voir un concert d’un groupe lyonnais dont Vincent, le mec avec qui nous étions allées dans un bouchon, est le chanteur. La musique était de genre pop-rock, au son qui se rapproche parfois de Radiohead et nous connaissions déjà quelques chansons, car nous étions allées visiter le site web du groupe au préalable. Les textes étaient en anglais. Bref, une petite soirée sympathique qui nous a rendues au fait de ce qui se fait comme musique, entre autres, à Lyon.
Le reste de la semaine, jusqu’au vendredi, a été marqué par le travail pour la fac, plus précisément pour la préparation de ce fameux exposé. J’ai, entre temps, bu un bon café avec Giulia – les Italiennes ne boivent pas n’importe quoi – et mangé des oranges et bu du thé avec Alex qui était malade à son tour. Vendredi est donc venu rapidement et Élise et moi étions stressées par la présentation que nous devions faire, bien que nous puissions lire notre texte à l’avant, sans effort particulier de mémorisation. Même si nous avions fourni un honnête travail, je pense que nous avions un complexe de performance envers ce milieu d’éducation française et ses professeurs exigeants. Nous avons néanmoins fait une bonne présentation, le prof nous a félicité d’avoir recouru à Genette pour nous donner des assises théoriques, mais je dois avouer que c’était plutôt l’initiative d’Élise qui s’ennuie des approches plus construites de la littérature. J’ai eu l’impression de bafouiller pendant l’oral, j’avais le sentiment que tous les petits visages de la classe écoutaient mon accent, mais Élise m’a dit que j’ai été claire. Je crois que je n’arrive pas encore tout à fait à être en harmonie avec mon identité à deux versants, malgré tout. J’ai parfois l’impression d’être un imposteur dont on découvre la vraie nature quand j’ouvre la bouche.
En soirée, même si personne n’a désiré m’accompagner (Élise était partie à Aix-en-Provence), je suis allée à l’Auditorium de Lyon pour assister à un concert de l’Orchestre national de Lyon, parce que c’était une soirée spéciale destinée aux étudiants, à laquelle on pouvait assister gratuitement en présentant notre carte étudiante. Je n’ai pas été déçue : on jouait la Sixième symphonie de Tüür en première partie et la Sixième symphonie de Tchaïkovski en seconde. Je ne connaissais pas le premier compositeur : j’ai appris, dans le programme, qu’il était Estonien et qu’il était un artiste encore en vie. J’avais du moins senti, à l’écoute, que cette musique était ancrée dans son époque (2007), en raison de ses sonorités proprement post-modernes où s’entremêlaient les sonorités cristallines des carillons à l’angoisse profonde des cuivres, par exemple. Disons qu’on percevait le malaise du XXIe siècle à travers ces mélodies où les contrastes se succédaient, s’emboîtaient. C’est ainsi dire que les harmonies presque bonbon de Tchaïkovski sont venues mettre un baume sur l’ambiance d’instabilité qui s’était mise en place. Mon esprit s’est alors épuré pendant quelques instants, sans que je ne regrette un peu la fraîcheur artistique de la première symphonie interprétée. J’ai apprécié, somme toute, ce concert de l’Orchestre qui a su doser deux styles bien différents pour en indiquer à l’oreille les beautés particulières.
Pendant cette fin de semaine, j’ai été prise de quelques accès de nostalgie. Je ne sais pas si c’est parce qu’Élise n’était pas là, mais je me suis sentie particulièrement seule – je ne suis pas allée à Aix-en-Provence car je devais préparer mon explication linéaire d’un passage de Rousseau que je vais présenter mercredi matin. Chez Giulia, avec le groupe habituel, nous avons écouté des chansons du groupe français La rue Kétanou et ça m’a rappelé de bons moments passés à Québec : « y’a des cigales dans la fourmilière / et c’est pourquoi j’espère ». Je me suis demandé justement ce que j’espérais encore construire ici, alors que toute ma vie ou presque est là-bas. Mais je crois que, poser la question, c’est y répondre : les paysages que je parcours, les gens que je rencontre, les découvertes culturelles qui m’éblouissent, tout ça constitue et constituera un bagage unique. Je peux d’ailleurs mettre cette affirmation en parallèle avec une phrase de la lettre de motivation que j’avais rédigée pour partir en Profil international : « je voue une grande partie de mon existence aux mots et il est évident que la possibilité de vivre en France enrichirait mon regard littéraire; les nouveaux lieux d’inspiration dont je serais imprégnée affineraient mon rapport à la poésie. » C’est sûr que rien n’est perdu, que, même, tout est à embrasser; et tout ça pourrait prendre forme un jour. Je me suis surprise aujourd’hui à écrire quelques vers aujourd’hui à travers de ma liste d’achats pour le marché; il m’a semblé que ça faisait des lustres que je n’avais rien écrit de poésie. Comme M. Thélot l’avait mentionné, on perd vite la main. Alex m’avait dit, un jour, que tout le monde devrait être obligé de tenir un journal de ses activités personnelles jusqu’à cinquante ans, puis après on pourrait écrire ce vécu accumulé qui aurait, du coup, mûri. J’avais trouvé ça drôle et presque vrai, mais je ne sais pas, finalement, si la vie peut vraiment attendre d’être écrite. Peut-être que la richesse des souvenirs réside beaucoup dans la manière avec laquelle on les rapporte : la prose sèche rapporte des mémoires stérilisées, alors que les métaphores fines, qui sait, pourraient véritablement recréer les instants vécus. C’est d’ailleurs ce à quoi Rousseau emploie la prose poétique de ses Rêveries.
Enfin, mes tristesses passagères ont été consolées par des rencontres agréables. En fait, je suis sortie avec Mala, une Allemande; je la connaissais déjà, mais peu, et j’étais contente de me rapprocher de cette fille qui étudie en lettres et en philosophie, qui ne sort pas à chaque soir, mais qui sait quand même s’amuser. Avec d’autres amis, nous sommes allés à l’atelier Gédéon, sur la rue Burdeau (celle de l’exposition de photographies). C’est un atelier de dessin et de peinture qui, le soir venu, offre son espace à des chanteurs ou musiciens qui veulent bien l’animer. Le décor du spectacle solo était donc assez bien, des toiles, des esquisses, des instruments de musique installés un peu partout. Le garçon, accompagné de sa guitare, a chanté des pièces de folk et de blues; la chose a été sympathique, mais décevante pour les six euros donnés à l’entrée.
Vendredi, j’ai fait connaissance avec un couple très sympathique : Vincent, un Français, et Catinca, une Roumaine qui habite en France depuis un an et demi. Vincent est littéralement fasciné par mon accent, par la culture québécoise, par tout ce qui nous différencie et nous rapproche à la fois. Au début, j’étais un peu lasse de l’entendre faire ses petits commentaires qui se voulaient pourtant sympathiques (d’autant plus que je me sentais seule d’avance, comme exclue des autres), mais ça m’amuse bien aussi au final, car je peux aussi m’appliquer à pointer ce qui est différent, pour moi, en France. Catinca étudie en lettres modernes également, mais elle est rendue à la maîtrise, et Vincent se consacre plutôt aux études commerciales. Aujourd’hui, je suis allée avec eux au marché. Ils habitent sur la Presqu’île depuis deux mois, mais ils n’avaient jamais encore participé à cette activité dominicale, j’ai trouvé ça étonnant : j’étais presque moins touriste qu’eux. Après avoir fait les courses, nous sommes allés poser les sacs dans leur appartement qui se situe vers la pointe de la Presqu’île, près de la gare Perrache, et c’est moi, cette fois, qui n’étais jamais allée dans ce secteur de Lyon. Après avoir sinué à travers un labyrinthe de corridors et de portes en bois, nous sommes montés dans un minuscule ascenseur qui se rendait au cinquième étage, où était situé leur logement. C’était drôle, car l’ascenseur montait très lentement et nous étions serrés, les trois, dans ce petit habitacle. Nous sommes redescendus ensuite pour aller manger un petit quelque chose à L’épicerie, ce petit bistro à l’ambiance rustique où j’étais déjà allée avec Élise et Sylvie-Anne. À nouveau, ça m’a plu, j’ai savouré une soupe au potiron, c’était de saison, et elle était bien chaude. Rien de mieux pour survivre au ciel qui était encore gris, évidemment. Cette petite journée a été bien agréable sans qu’elle soit marquée par des événements extraordinaires, comme si je l’avais passée en compagnie d’amis de longue date, alors que je ne connais Vincent et Catinca que depuis deux jours. Nous avons pris notre temps ensemble, ce qui m’apparaît une manière louable de m’approprier une existence plus sereine ici.
vendredi 14 novembre 2008
Des mots et des voix en automne
dimanche 9 novembre 2008, dans la langueur de l’après-midi
Aujourd’hui, ça fait exactement deux mois que je suis arrivée. Sans que ce soit surprenant, je vais dire que le temps a passé vite et, en même temps, on dirait que tout a passé d’une vitesse étonnement lente, car j’ai l’impression d’avoir autant de souvenirs que si j’avais mille ans, comme dirait Baudelaire, alors que ces deux mois représentent seulement bien seulement soixante jours, un cinquième de mon voyage.
Lundi, à mon grand bonheur, j’ai eu deux heures de cours magistral sur Rousseau, pour rattraper l’absence du prof la semaine précédente. Nous avons étudié les types de rêveries auquel l’écrivain s’abandonne. C’était bien, surtout en raison de l’accent que la prof a mis sur la portée intellectuelle de certains textes, alors que les manuels scolaires présentent plutôt Rousseau comme un simplet rêveur devant la nature. Il faut toujours rétablir la vérité pour ce cher Jean-Jacques… Plus tard dans l’après-midi, j’avais mon cours sur La tournée d’automne; M. Lavorel explorait cette fois le thème de la rencontre, du départ, et a éclairé le titre de l’œuvre d’une façon nouvelle pour moi. Alors que j’avais toujours pensé que le titre mettait en évidence l’inaltérable continuité du lien entre le Chauffeur et Marie – puisque le roman raconte la tournée d’été et que le titre parle de celle d’automne –, le prof a fait remarquer que le terme « tournée » est porteur d’un caractère éphémère, même si cela n’empêche pas que les tournées se succèdent à l’infini. J’avoue avoir été surprise par cette affirmation, mais ce sens révélé me plaît bien, je pense même qu’il témoigne mieux du travail de finesse de Poulin que mes grossières exagérations d’interprétation. Si parfois j’ai trouvé que les analyses littéraires en France, trop proches des mots, manquaient de vue d’ensemble, je dois avouer que celles de M. Lavorel sont, à quelques exceptions près, d’une justesse incomparable.
Après mes cours habituels, mardi, je suis allée avec Giulia et Élise chez Arne boire un café, ce à quoi il nous avait invitées avant de se rendre à une rencontre avec un auteur roumain (qui vit à Lausanne en Suisse et qui écrit en français), Marius Daniel Popescu, activité organisée par notre prof de littérature du XXe siècle, M. Auclerc, dans le cadre de la Saison culturelle européenne. Nous étions installés dans une petite salle du pavillon des Quais. Il y avait peut-être, dans le meilleur des cas, vingt personnes présentes. Je croyais que notre prof était bien content que nous soyons venus et mon impression s’est confirmée lorsqu’il a souligné, dans son mot d’introduction, qu’il remerciait les étudiants en échange de leur présence, ceux-là même qui, entre autres, font la richesse et le dynamisme de Lyon 3 – c’est vrai qu’on participe généralement dans les cours, contrairement aux autres étudiants n’écoutent pas et qui parlent entre eux. C’était une drôle de situation qui en devenait presque émouvante, la rencontre culturelle s’avérant démultipliée. Cette entrée en matière plutôt singulière n’a pas détonné d’avec l’original personnage qu’est Popescu, d’abord auteur de quelques recueils de poésie, puis fondateur et éditeur d’un journal de création littéraire dont il a été longtemps l’unique contributeur et enfin romancier. Malgré cette activité créatrice qu’on pourrait juger assez prenante, Popescu ne s’arrête pas à celle-ci, car il consacre aussi sa vie au métier de chauffeur d’autobus à Lausanne. C’est ainsi dire qu’il est un poète du quotidien; la vie, les émotions qu’on ressent, les rencontres, toutes les actions les plus banales, nous révèle-t-il, sont ses sources d’inspiration. Mais ça n’a pas tout à fait à voir avec Patrice Desbiens, par exemple, parce Popescu pousse plus loin son sentiment, jusqu’à formuler la phrase-choc comme quoi « les mots ne devraient pas exister », ne suffisant jamais à exprimer tout ce qu’on voudrait, à recréer un regard échangé, un paysage touchant ou la sensation humaine exactement vécue. Je dois dire que cette réflexion m’a rejointe en quelque sorte : même si je n’y adhère pas, c’est tout de même un spectre qui se promène au-dessus de moi parfois, comme si le combat était perdu d’avance. Ce qui était surtout génial dans ce dévoilement de la pensée de Popescu, c’est que ce n’était vraiment pas ce que l’auditoire était prêt à entendre ou même voulait entendre. On sentait se mettre en place une tension dans la salle : un écrivain qui dit qui ne travaille pas pour la musique ni les images des mots, qui voit ces véhicules de sens de façon presque utilitaire, ça choque. Si j’ai compris, les mots seraient, pour Popescu, un moyen de rapporter de façon fragmentaire le réel qui lui est porteur d’une beauté intrinsèque. Et qu’ont à voir là-dedans les chercheurs en littérature, les théoriciens? Rien, Popescu a dit lui-même qu’il n’écrivait pas une thèse de doctorat là-dessus. Disons que ce refus d’intellectualisation du processus de création était assez déstabilisant. En fait, ça m’a plu, parce que l’enthousiasme et la sensibilité sans borne de l’auteur ont fait contrepoids à la désobligeante simplicité de ses réflexions. L’écrivain a appris le français entre 25 et 30 ans et cet étonnement qu’il a gardé devant la langue est vraiment rafraîchissant : dans un de ses écrits où une femme demande à son mari quel cadeau il lui a acheté, l’auteur énumère les noms d’objets inscrits sur une facture la plus banale possible et termine en disant « c’est un poème ». Et Popescu de nous regarder avec son sourire franc et ses yeux pleins de lumière. Il avait aussi rédigé des poèmes de récréation, où, selon le son choisi, s’opèrent des variations sur un même thème; ça ressemblait aux jeux de l’Oulipo ou des surréalistes, mais il ne déconstruisait pas le langage, il cherchait plutôt à se l’approprier, ce qui faisait référence à l’intégration massive de la langue française qu’il a dû opérer. En bref, on aurait dit un enfant étonné qui s’amusait avec les affluences de mots et de sons, qui les approchait de la manière la plus « vierge » possible – alors qu’on sait que la Roumanie a vécu des temps très difficiles où la dictature employait le langage comme arme. Somme toute, pour moi, la littérature doit toujours convoquer un émerveillement devant les mots, soit, ou devant la vie et Popescu m’a semblé bien sensible à cette magie.
Mercredi s’est opérée une grande révolution dans ma vie de Lyonnaise : j’ai acheté mon abonnement au réseau de Transport en commun de Lyon. J’ai en profité pour descendre à l’université en tram et c’était bien plaisant. J’avais envie de rire en entendant les rails miauler au contact des wagons qui tournaient, mais j’ai assez bien contenu mon enthousiasme devant les visages taciturnes des autres passagers. Le parcours T1 longe une voie routière dont j’aime bien le nom : le Cours de la Liberté. C’est vrai que je me sens un peu plus libre maintenant avec mon laissez-passer, je ne dépends plus des tickets qui s’écoulaient trop rapidement ou de mes pieds, qui n’aimaient pas trop les jours de pluie.
Jeudi, comme je n’ai jamais cours, je me suis plongée dans la lecture de L’Œuvre de Zola. J’aime la poésie et ça m’a parfois portée à entretenir une froideur envers le genre romanesque, froideur peut-être un peu irrationnelle, car j’ai, en fait, encore une fois, succombé à Zola – la première fois étant lorsque j’ai lu La curée au dernier semestre. L’écriture naturaliste, visant une observation stricte du réel, s’oppose normalement à l’écriture poétique et à son lyrisme; chez Zola, pourtant, je sens une densité littéraire que je ne retrouve nulle part ailleurs. J’ai été carrément aspirée par cette petite brique de 400 pages écrites en petits caractères, si bien que j’en ai lu pendant huit heures pendant cette journée. Comme le roman expose l’émergence de la peinture impressionniste à travers son personnage principal, le peintre Claude, l’écriture zolienne opère une constante mise en abyme du regard de l’artiste : l’œil de l’écrivain capte tous les détails du paysage, les gouttes de lumière, les moindres taches de couleur, l’horrifiante luminosité de l’éclair, l’infime tremblement du personnage principal. Ce maniement de la description m’a plu, il s’efforce lui-même d’être impressionniste, cherchant à capturer dans l’instant un phénomène d’une réalité changeante sans effort de synthèse (ce sont à peu près les mots de Charles Bally que j’ai rencontrés en faisant de la recherche pour l’exposé de vendredi prochain). Cette interrelation des arts me surprend agréablement en quelque sorte, d’autant plus qu’elle s’avère au service d’un récit dont les enjeux sont assez graves : la réussite et l’échec dans la création artistique, l’enfantement dans l’art opposé à l’enfantement dans la femme. Plus précisément, Claude, d’abord follement amoureux de la sensuelle Christine, finit par ne voir que sa femme comme un modèle, comme une entité picturale, lui étant devenu obsédé par son désir de l’Œuvre sublime, ultime, où la femme devenue Femme. Disons que c’est assez intéressant de voir évoluer un personnage romantique dans un monde stérilisant qui ne laisse pas de place à de telles envolées. Par l’entremise de ce récit où Paris constitue le théâtre d’une lente dégradation des espoirs d’artistes, on sent à nouveau la décadence du Second Empire que Zola étudie; l’art, aussi extrême soit-il, ne réussit pas tout à fait à combler le vide de cette époque, pas plus que la corruption des personnages de La curée n’a pu évacuer leur malaise existentiel.
En soirée, après cette journée intensive de lecture, je suis allée à l’Opéra de Lyon avec Élise pour voir le ballet Roméo et Juliette, dont la musique a été composée par Serge Prokofiev et les décors et costumes réalisés par le bédéiste internationalement reconnu Enki Bilal. Comme mes connaissances en musique classique sont relativement limitées et que je n’avais assisté qu’au ballet de Casse-Noisette auparavant, cette soirée s’avérait pour moi une nouvelle aventure de spectatrice et je dois avouer que j’ai été totalement ravie. La scène présentait un décor futuriste dominé par le bleu, le blanc et le rouge et formé de différents volumes à l’aspect métallique; un balcon en ruine rappelait la scène classique du dialogue amoureux entre Roméo et Juliette. Si cet élément de la scénographie se révélait assez proche de l’œuvre originale de Shakespeare, le récit en tant que tel l’était moins, il avait été simplifié au profit d’une politisation de son propos. En fait, les parents des deux amants n’existaient plus, remplacés par l’entité « pouvoir » : un homme en noir faisait sporadiquement les cent pas au-dessus des danseurs, correspondant aux hommes plus bas, en noir également, qui, par des métaphores physiques, brutalisaient les protagonistes. Je pense que cette épuration narrative était nécessaire, car on a pu ainsi mettre davantage l’accent sur les jeux de mouvement des corps, graciles, harmonieux, simplement sensuels. Dans la danse, les humains deviennent des œuvres d’art animées; je trouvais que certaines scènes, particulièrement les duos de Roméo (habillé en gris) et Juliette (en blanc, bien sûr), convoquaient une beauté d’ordre pictural – peut-être était-ce grâce à la fonction d’artiste visuel bidimensionnel de Bilal. Or, cette mise en scène tout à fait actuelle et agréable à l’œil, doublée de l’envoûtante musique de Prokofiev, m’a vraiment conviée à l’expérience intense d’une esthétique qui allie modernité et finesse sous le thème inépuisable de l’amour.
Vendredi, dans ma quête quasiment irréalisable de consultation de périodiques littéraires, je me suis rendue au pôle Lettres et musique de la bibliothèque Chevreul de Lyon 2, de laquelle je peux emprunter des livres grâce à l’association des trois facs de la ville. Oui, j’étudie bien à Lyon 3, mais, visiblement, pour cette chère université, les lettres – ni la philo – ne sont des priorités, ce qui fait que la quantité de livres à notre disposition est ridicule; on dirait une bibliothèque pauvre du cégep. Je dois dire que je m’étais attendue à quelque chose de plus grand pour une université française, pays où la culture serait primordiale, mais je n’avais pas pensé qu’une fac de droite, en l’occurrence la mienne, pourrait négliger les chères zones grises du savoir. Donc, Lyon 2, une université un peu plus bohème, bénéficie d’une belle petite biblio avec plein d’œuvres littéraires (majoritairement françaises, mais ça c’est un autre problème, celui de l’impérialisme littéraire) et de périodiques en consultation libre. J’ai donc pu trouver ce que je cherchais sur Rousseau. L’ambiance de ce lieu a également ajouté à mon enthousiasme d’étudiante en littérature : les plafonds bas, la blancheur des murs, les escaliers en colimaçon, les planchers de bois qui craquent, l’impassible de silence dans lequel baignaient les rayons et les tables de travail m’ont vraiment apaisé l’esprit. On aurait dit une maison des livres; j’aurais presque croisé Jacques Poulin sans trop de surprise.
Ce jour-là, j’avais descendu la rue de Marseille toute seule et je n’avais pas totalement reconnu cet espace qui m’est autrement familier, car je l’emprunte toujours pour aller à la fac : la lumière de l’automne, le crépuscule changent véritablement le visage d’une ville. Il m’a fait quand même, de sortir dehors, après ma visite de la bibliothèque de Lyon 2, sur le bord du Rhône, d’une part plongé dans la noirceur d’un soir précoce, d’autre part irisé par mille couleurs urbaines.
Ma fin de semaine a été tranquille, j’avais été fatiguée toute la semaine et un mal de gorge avait pris le dessus. Hier, même j’avais perdu complètement la voix, alors j’ai dû prendre du repos et boire beaucoup de thé avec du miel, ce qui est très doux et bon.
Aujourd’hui, ça fait exactement deux mois que je suis arrivée. Sans que ce soit surprenant, je vais dire que le temps a passé vite et, en même temps, on dirait que tout a passé d’une vitesse étonnement lente, car j’ai l’impression d’avoir autant de souvenirs que si j’avais mille ans, comme dirait Baudelaire, alors que ces deux mois représentent seulement bien seulement soixante jours, un cinquième de mon voyage.
Lundi, à mon grand bonheur, j’ai eu deux heures de cours magistral sur Rousseau, pour rattraper l’absence du prof la semaine précédente. Nous avons étudié les types de rêveries auquel l’écrivain s’abandonne. C’était bien, surtout en raison de l’accent que la prof a mis sur la portée intellectuelle de certains textes, alors que les manuels scolaires présentent plutôt Rousseau comme un simplet rêveur devant la nature. Il faut toujours rétablir la vérité pour ce cher Jean-Jacques… Plus tard dans l’après-midi, j’avais mon cours sur La tournée d’automne; M. Lavorel explorait cette fois le thème de la rencontre, du départ, et a éclairé le titre de l’œuvre d’une façon nouvelle pour moi. Alors que j’avais toujours pensé que le titre mettait en évidence l’inaltérable continuité du lien entre le Chauffeur et Marie – puisque le roman raconte la tournée d’été et que le titre parle de celle d’automne –, le prof a fait remarquer que le terme « tournée » est porteur d’un caractère éphémère, même si cela n’empêche pas que les tournées se succèdent à l’infini. J’avoue avoir été surprise par cette affirmation, mais ce sens révélé me plaît bien, je pense même qu’il témoigne mieux du travail de finesse de Poulin que mes grossières exagérations d’interprétation. Si parfois j’ai trouvé que les analyses littéraires en France, trop proches des mots, manquaient de vue d’ensemble, je dois avouer que celles de M. Lavorel sont, à quelques exceptions près, d’une justesse incomparable.
Après mes cours habituels, mardi, je suis allée avec Giulia et Élise chez Arne boire un café, ce à quoi il nous avait invitées avant de se rendre à une rencontre avec un auteur roumain (qui vit à Lausanne en Suisse et qui écrit en français), Marius Daniel Popescu, activité organisée par notre prof de littérature du XXe siècle, M. Auclerc, dans le cadre de la Saison culturelle européenne. Nous étions installés dans une petite salle du pavillon des Quais. Il y avait peut-être, dans le meilleur des cas, vingt personnes présentes. Je croyais que notre prof était bien content que nous soyons venus et mon impression s’est confirmée lorsqu’il a souligné, dans son mot d’introduction, qu’il remerciait les étudiants en échange de leur présence, ceux-là même qui, entre autres, font la richesse et le dynamisme de Lyon 3 – c’est vrai qu’on participe généralement dans les cours, contrairement aux autres étudiants n’écoutent pas et qui parlent entre eux. C’était une drôle de situation qui en devenait presque émouvante, la rencontre culturelle s’avérant démultipliée. Cette entrée en matière plutôt singulière n’a pas détonné d’avec l’original personnage qu’est Popescu, d’abord auteur de quelques recueils de poésie, puis fondateur et éditeur d’un journal de création littéraire dont il a été longtemps l’unique contributeur et enfin romancier. Malgré cette activité créatrice qu’on pourrait juger assez prenante, Popescu ne s’arrête pas à celle-ci, car il consacre aussi sa vie au métier de chauffeur d’autobus à Lausanne. C’est ainsi dire qu’il est un poète du quotidien; la vie, les émotions qu’on ressent, les rencontres, toutes les actions les plus banales, nous révèle-t-il, sont ses sources d’inspiration. Mais ça n’a pas tout à fait à voir avec Patrice Desbiens, par exemple, parce Popescu pousse plus loin son sentiment, jusqu’à formuler la phrase-choc comme quoi « les mots ne devraient pas exister », ne suffisant jamais à exprimer tout ce qu’on voudrait, à recréer un regard échangé, un paysage touchant ou la sensation humaine exactement vécue. Je dois dire que cette réflexion m’a rejointe en quelque sorte : même si je n’y adhère pas, c’est tout de même un spectre qui se promène au-dessus de moi parfois, comme si le combat était perdu d’avance. Ce qui était surtout génial dans ce dévoilement de la pensée de Popescu, c’est que ce n’était vraiment pas ce que l’auditoire était prêt à entendre ou même voulait entendre. On sentait se mettre en place une tension dans la salle : un écrivain qui dit qui ne travaille pas pour la musique ni les images des mots, qui voit ces véhicules de sens de façon presque utilitaire, ça choque. Si j’ai compris, les mots seraient, pour Popescu, un moyen de rapporter de façon fragmentaire le réel qui lui est porteur d’une beauté intrinsèque. Et qu’ont à voir là-dedans les chercheurs en littérature, les théoriciens? Rien, Popescu a dit lui-même qu’il n’écrivait pas une thèse de doctorat là-dessus. Disons que ce refus d’intellectualisation du processus de création était assez déstabilisant. En fait, ça m’a plu, parce que l’enthousiasme et la sensibilité sans borne de l’auteur ont fait contrepoids à la désobligeante simplicité de ses réflexions. L’écrivain a appris le français entre 25 et 30 ans et cet étonnement qu’il a gardé devant la langue est vraiment rafraîchissant : dans un de ses écrits où une femme demande à son mari quel cadeau il lui a acheté, l’auteur énumère les noms d’objets inscrits sur une facture la plus banale possible et termine en disant « c’est un poème ». Et Popescu de nous regarder avec son sourire franc et ses yeux pleins de lumière. Il avait aussi rédigé des poèmes de récréation, où, selon le son choisi, s’opèrent des variations sur un même thème; ça ressemblait aux jeux de l’Oulipo ou des surréalistes, mais il ne déconstruisait pas le langage, il cherchait plutôt à se l’approprier, ce qui faisait référence à l’intégration massive de la langue française qu’il a dû opérer. En bref, on aurait dit un enfant étonné qui s’amusait avec les affluences de mots et de sons, qui les approchait de la manière la plus « vierge » possible – alors qu’on sait que la Roumanie a vécu des temps très difficiles où la dictature employait le langage comme arme. Somme toute, pour moi, la littérature doit toujours convoquer un émerveillement devant les mots, soit, ou devant la vie et Popescu m’a semblé bien sensible à cette magie.
Mercredi s’est opérée une grande révolution dans ma vie de Lyonnaise : j’ai acheté mon abonnement au réseau de Transport en commun de Lyon. J’ai en profité pour descendre à l’université en tram et c’était bien plaisant. J’avais envie de rire en entendant les rails miauler au contact des wagons qui tournaient, mais j’ai assez bien contenu mon enthousiasme devant les visages taciturnes des autres passagers. Le parcours T1 longe une voie routière dont j’aime bien le nom : le Cours de la Liberté. C’est vrai que je me sens un peu plus libre maintenant avec mon laissez-passer, je ne dépends plus des tickets qui s’écoulaient trop rapidement ou de mes pieds, qui n’aimaient pas trop les jours de pluie.
Jeudi, comme je n’ai jamais cours, je me suis plongée dans la lecture de L’Œuvre de Zola. J’aime la poésie et ça m’a parfois portée à entretenir une froideur envers le genre romanesque, froideur peut-être un peu irrationnelle, car j’ai, en fait, encore une fois, succombé à Zola – la première fois étant lorsque j’ai lu La curée au dernier semestre. L’écriture naturaliste, visant une observation stricte du réel, s’oppose normalement à l’écriture poétique et à son lyrisme; chez Zola, pourtant, je sens une densité littéraire que je ne retrouve nulle part ailleurs. J’ai été carrément aspirée par cette petite brique de 400 pages écrites en petits caractères, si bien que j’en ai lu pendant huit heures pendant cette journée. Comme le roman expose l’émergence de la peinture impressionniste à travers son personnage principal, le peintre Claude, l’écriture zolienne opère une constante mise en abyme du regard de l’artiste : l’œil de l’écrivain capte tous les détails du paysage, les gouttes de lumière, les moindres taches de couleur, l’horrifiante luminosité de l’éclair, l’infime tremblement du personnage principal. Ce maniement de la description m’a plu, il s’efforce lui-même d’être impressionniste, cherchant à capturer dans l’instant un phénomène d’une réalité changeante sans effort de synthèse (ce sont à peu près les mots de Charles Bally que j’ai rencontrés en faisant de la recherche pour l’exposé de vendredi prochain). Cette interrelation des arts me surprend agréablement en quelque sorte, d’autant plus qu’elle s’avère au service d’un récit dont les enjeux sont assez graves : la réussite et l’échec dans la création artistique, l’enfantement dans l’art opposé à l’enfantement dans la femme. Plus précisément, Claude, d’abord follement amoureux de la sensuelle Christine, finit par ne voir que sa femme comme un modèle, comme une entité picturale, lui étant devenu obsédé par son désir de l’Œuvre sublime, ultime, où la femme devenue Femme. Disons que c’est assez intéressant de voir évoluer un personnage romantique dans un monde stérilisant qui ne laisse pas de place à de telles envolées. Par l’entremise de ce récit où Paris constitue le théâtre d’une lente dégradation des espoirs d’artistes, on sent à nouveau la décadence du Second Empire que Zola étudie; l’art, aussi extrême soit-il, ne réussit pas tout à fait à combler le vide de cette époque, pas plus que la corruption des personnages de La curée n’a pu évacuer leur malaise existentiel.
En soirée, après cette journée intensive de lecture, je suis allée à l’Opéra de Lyon avec Élise pour voir le ballet Roméo et Juliette, dont la musique a été composée par Serge Prokofiev et les décors et costumes réalisés par le bédéiste internationalement reconnu Enki Bilal. Comme mes connaissances en musique classique sont relativement limitées et que je n’avais assisté qu’au ballet de Casse-Noisette auparavant, cette soirée s’avérait pour moi une nouvelle aventure de spectatrice et je dois avouer que j’ai été totalement ravie. La scène présentait un décor futuriste dominé par le bleu, le blanc et le rouge et formé de différents volumes à l’aspect métallique; un balcon en ruine rappelait la scène classique du dialogue amoureux entre Roméo et Juliette. Si cet élément de la scénographie se révélait assez proche de l’œuvre originale de Shakespeare, le récit en tant que tel l’était moins, il avait été simplifié au profit d’une politisation de son propos. En fait, les parents des deux amants n’existaient plus, remplacés par l’entité « pouvoir » : un homme en noir faisait sporadiquement les cent pas au-dessus des danseurs, correspondant aux hommes plus bas, en noir également, qui, par des métaphores physiques, brutalisaient les protagonistes. Je pense que cette épuration narrative était nécessaire, car on a pu ainsi mettre davantage l’accent sur les jeux de mouvement des corps, graciles, harmonieux, simplement sensuels. Dans la danse, les humains deviennent des œuvres d’art animées; je trouvais que certaines scènes, particulièrement les duos de Roméo (habillé en gris) et Juliette (en blanc, bien sûr), convoquaient une beauté d’ordre pictural – peut-être était-ce grâce à la fonction d’artiste visuel bidimensionnel de Bilal. Or, cette mise en scène tout à fait actuelle et agréable à l’œil, doublée de l’envoûtante musique de Prokofiev, m’a vraiment conviée à l’expérience intense d’une esthétique qui allie modernité et finesse sous le thème inépuisable de l’amour.
Vendredi, dans ma quête quasiment irréalisable de consultation de périodiques littéraires, je me suis rendue au pôle Lettres et musique de la bibliothèque Chevreul de Lyon 2, de laquelle je peux emprunter des livres grâce à l’association des trois facs de la ville. Oui, j’étudie bien à Lyon 3, mais, visiblement, pour cette chère université, les lettres – ni la philo – ne sont des priorités, ce qui fait que la quantité de livres à notre disposition est ridicule; on dirait une bibliothèque pauvre du cégep. Je dois dire que je m’étais attendue à quelque chose de plus grand pour une université française, pays où la culture serait primordiale, mais je n’avais pas pensé qu’une fac de droite, en l’occurrence la mienne, pourrait négliger les chères zones grises du savoir. Donc, Lyon 2, une université un peu plus bohème, bénéficie d’une belle petite biblio avec plein d’œuvres littéraires (majoritairement françaises, mais ça c’est un autre problème, celui de l’impérialisme littéraire) et de périodiques en consultation libre. J’ai donc pu trouver ce que je cherchais sur Rousseau. L’ambiance de ce lieu a également ajouté à mon enthousiasme d’étudiante en littérature : les plafonds bas, la blancheur des murs, les escaliers en colimaçon, les planchers de bois qui craquent, l’impassible de silence dans lequel baignaient les rayons et les tables de travail m’ont vraiment apaisé l’esprit. On aurait dit une maison des livres; j’aurais presque croisé Jacques Poulin sans trop de surprise.
Ce jour-là, j’avais descendu la rue de Marseille toute seule et je n’avais pas totalement reconnu cet espace qui m’est autrement familier, car je l’emprunte toujours pour aller à la fac : la lumière de l’automne, le crépuscule changent véritablement le visage d’une ville. Il m’a fait quand même, de sortir dehors, après ma visite de la bibliothèque de Lyon 2, sur le bord du Rhône, d’une part plongé dans la noirceur d’un soir précoce, d’autre part irisé par mille couleurs urbaines.
Ma fin de semaine a été tranquille, j’avais été fatiguée toute la semaine et un mal de gorge avait pris le dessus. Hier, même j’avais perdu complètement la voix, alors j’ai dû prendre du repos et boire beaucoup de thé avec du miel, ce qui est très doux et bon.
mardi 4 novembre 2008
Airs
lundi 3 novembre 2008, la fenêtre ouverte
Alors que j’avais allumé le chauffage pour la première fois cette semaine, j’ai ce matin ouvert la fenêtre pour que l’air doux entre dans mon appartement. C’est ainsi dire que la température, encore une fois, est inconstante, mais je me réjouis bien du soleil et du ciel bleu, tant qu’à ne pas avoir de neige. Les brises d’automne lyonnaises ressemblent aux effluves du printemps du Québec.
Lundi passé, Élise et moi avons décidé d’abandonner la chorale, car, de 18 h à 21 h le lundi soir, c’était trop long et trop tard. D’autant plus que les professeurs de la chorale répétaient toujours les mêmes choses d’une semaine à l’autre, sans qu’il y ait de véritable progression – pourtant, j’étais tout ce qu’il y a de plus débutante et ça m’a quand même paru redondant. J’aimais bien chanter Mozart et m’entourer de l’harmonie des voix, ça me faisait même penser que, comme dans le film que j’ai visionné au début du voyage, Chambre avec vue, la vie et la musique ne pourraient faire qu’un. Mais je crois bien aussi que la musique ne soit pas qu’une question de chorale, mais plutôt de mélodie intérieure – je risque de trouver cela ailleurs, avec un peu de volonté.
Les derniers jours ont été venteux, se sont écoulés rapidement. J’ai assisté à mes cours – je n’avais pas de CM de Rousseau, car la prof devait s’absenter. Tout baigne, mais je dois avouer que j’ai procédé d’un petit relâchement scolaire que je ne tarderai pas à rattraper. J’ai du moins parcouru plus de la moitié de l’essai de Malraux sur l’art moderne, Le musée imaginaire, commencé à lire L’œuvre de Zola et je dois avouer que ça me plaît beaucoup, alors je pense bien que je n’ai au moins pas perdu mon goût de la lecture. Ni celui du café.
Mercredi et jeudi, je suis allée chez Giulia. La première soirée fut plus banale mais non moins amusante, quelques gens, elle et moi avons parlé autour d’un verre de vin puis sommes sorties dans un bar du quartier; la seconde était plus spéciale, car plusieurs amis se rassemblaient dans ce cher appartement du Vieux-Lyon pour partager une raclette – j’avais tellement hâte d’en manger, ça m’obsédait depuis mon arrivée en France. Larissa avait oublié le fil électrique spécifique à son poêle à raclette, mais ce n’était pas grave, car nous avons pu bénéficier de la collaboration du four micro-ondes pour faire fondre le fromage. Ainsi chacun a partagé les fromages apportés et les périphériques propres à la raclette. C’était délicieux, évidemment. Jeudi soir est aussi arrivée, depuis Aix-en-Provence, Sylvie-Anne qui venait visiter Élise et moi pour la fin de semaine. Après avoir mangé une assiette chez Giulia, nous sommes allées la chercher à la gare Part-Dieu et sommes revenues manger le reste de la raclette.
Vendredi soir, chez Arne, on dînait tous à nouveau ensemble, mais cette fois sous le concept d’un repas international : tout le monde cuisinait un truc spécifique à son pays. Pas tout le monde n’a participé cependant, nous étions moins de cuisiniers que de convives, mais c’était bien comme ça, car je crois que ça faisait plaisir à tous de partager. Cela dit, Arne, Allemand, a cuisiné une soupe aux poireaux et viande hachée; Giulia, Italienne, a fait des pâtes au pesto; Alex et son ami de passage, Roumains, ont préparé des œufs à la coque garnis de mayo et de crème, le tout accompagné d’un fromage fumé. À nouveau, tout était délicieux. Les Québécoises se sont occupées du dessert. Après avoir délibéré, Élise, Sylvie-Anne et moi avons choisi de faire du pouding chômeur. Nous avons trouvé la recette sur un site québécois et avons préparé les mélanges nécessaires avant d’arrive chez Arne, où nous avons pu mettre le tout au four – car ni Élise et moi n’avons de tel électroménager dans nos appartements respectifs. Nous sommes restées longtemps devant le four à regarder notre création qui allait témoigner à la terre entière de la légitimité de la cuisine québécoise. Nous avons même procédé d’une petite prière, pas très catholique, du crû de Sylvie-Anne : « au nom du sucre, du beurre et du Saint-Esprit ». Toutes nos pensées positives ont porté fruit au final : ça ne goûtait pas tout à fait le pouding chômeur de la province, mais c’était du moins pas mal sucré, alors ç’a plu à tous. Même, certains ont demandé la recette ou ont simplement souligné qu’ils aimeraient bien qu’on en refasse; nous étions alors bien contentes! Après ce dîner international, nous sommes tous sortis dans le Vieux-Lyon, qui recèle de petits bars tous très sympathiques. Comme c’était l’Halloween, nous avons pu croiser quelques gens déguisés et apprécier quelques décorations. Cette fête semble moins populaire qu’en Amérique du Nord.
Nous avons passé principalement le reste de la fin de semaine entre Québécoises. Samedi, nous avons marché depuis chez moi jusque dans le Vieux-Lyon, ce qui doit prendre environ quarante-cinq minutes; c’était une bonne manière de s’imprégner du paysage et de contempler les deux veines bleues de la ville, le Rhône et la Saône. Il faisait gris et il ventait beaucoup, mais c’était agréable quand même. De toute façon, c’est ce genre habituel de la température, il me semble, qui témoigne vraiment de la personnalité de Lyon. Arrivées à la Place des Cordeliers, nous avons véritablement découvert, même Élise et moi, l’église Saint-Bonaventure. Elle était très vieille, moins luxueuse que Fourvière, mais d’autant plus impressionnante : l’épuration du décor, peuplé de longues et minces chandelles blanches, épurait l’esprit aussi. Malgré cette ambiance agréable, nous n’avons pas assisté à la messe que les cloches annonçaient avec ferveur. Nous nous sommes plutôt déplacées vers la belle cathédrale Saint-Jean dont j’aime toujours observer la façade et avons cédé aux tentations maléfiques que constituent le vin chaud et les marrons grillés. Très français comme collation, d’autant plus que ce ne sont pas pour moi des goûts habituels; le sucre et la cannelle dans le vin qui fume font rêver les papilles. En soirée, nous sommes restées tranquille dans mon studio en écoutant quelques épisodes des Mystérieuses cités d’or. Élise a dormi chez moi comme Sylvie-Anne l’a fait pendant tout son séjour.
Dimanche, j’ai fait une partie du marché avec Alex et son ami roumain de passage, puis le reste avec Élise et Sylvie-Anne. Rassurées par les expériences positives de Sylvie-Anne, nous avons enfin acheté des clémentines, qui se sont avérées excellentes, mûries à point, sucrées! Puis, en tendant l’oreille et le regard, nous avons aperçu sur la Passerelle du Palais de justice, qui traverse la Saône, un petit orchestre qui attirait les passants; nous avons été nous aussi charmées par les sons et nous nous sommes approchées. Je me sentais comme dans La tournée d’automne quand le Chauffeur sort de son appartement pour s’avancer vers la mélodie croissante de la fanfare. Enfin, cette fois, de jeunes gens jouaient divers instruments : trompette, saxophone, percussions, etc. Certains musiciens sautaient en s’exécutant, bien que tous apparaissaient emplis d’une joie communicative. Ils ont interprété, sans chant, la pièce « Our Time Is Running Out » du groupe de rock anglais Muse, ce qui m’a fait rire, car l’harmonie que cela produisait était hétéroclite mais tout de même réussie. Seulement les chiens qui avaient le malheur de traverser la passerelle à ce moment-là semblaient affolés par le vacarme. Pour la première fois depuis mon arrivée à Lyon, bien que le nombre de sollicitations que j’ai eues soit incroyable, j’ai donné des pièces de monnaie à ces habiles bricoleurs de mélodie, qui ont égayé le calme presque plat d’un matin au marché.
Pour déjeuner, nous sommes allées dans un petit resto de tartines de la Presqu’île, L’épicerie. C’était sympa, l’ambiance, très « française » avec ses serviettes à carreaux et les meubles de bois, m’a rappelée celle de ce cher Temporel de la rue Couillard. En plus, comme nous le faisions souvent à Québec, nous y avons mangé une soupe aux légumes très savoureuse; et, pour ma part, j’ai terminé ce petit repas par un bol de lait chaud auquel je devais ajouter moi-même la poudre de cacao, servie dans un contenant fermé avec une attache de métal. Cela m’a réjouie, j’étais heureuse comme une enfant et je ne me suis pas formalisée du service pas très rapide des serveurs. Je pense que j’apprends à prendre mon temps et ça me convient assez bien.
En après-midi, nous avons regardé un film à l’Institut Lumière, Le troisième homme, réalisé par Carol Reed et mettant en scène, entre autres, Orson Wells. Cette œuvre m’a bien plu, une histoire comique d’espionnage tournée à Vienne en noir et blanc. Léger, mais pas trop.
Durant ces derniers jours, j’ai eu l’impression que nos accents québécois sont revenus en force. Peut-être pas les accents, car je ne crois pas avoir acquis le français, mais seulement des tournures de phrases, des expressions qui ne sont pas d’un français universel. Cela a refermé un peu la petite bulle que je tente de dissoudre en général, surtout que j’ai compris qu’ici personne ne connaît Gaston Miron ni Hector de Saint-Denys Garneau. Cette absence de jonction entre les paysages est merveilleuse et effrayante à la fois; je pense que, cette fin de semaine, marquée par son caractère québécois, m’a fait rendre compte que le natal, malgré tout, s’avère irremplaçable. Car ce cher voyage à Lyon existe bien en raison de tout ce qui lui préexiste.
Alors que j’avais allumé le chauffage pour la première fois cette semaine, j’ai ce matin ouvert la fenêtre pour que l’air doux entre dans mon appartement. C’est ainsi dire que la température, encore une fois, est inconstante, mais je me réjouis bien du soleil et du ciel bleu, tant qu’à ne pas avoir de neige. Les brises d’automne lyonnaises ressemblent aux effluves du printemps du Québec.
Lundi passé, Élise et moi avons décidé d’abandonner la chorale, car, de 18 h à 21 h le lundi soir, c’était trop long et trop tard. D’autant plus que les professeurs de la chorale répétaient toujours les mêmes choses d’une semaine à l’autre, sans qu’il y ait de véritable progression – pourtant, j’étais tout ce qu’il y a de plus débutante et ça m’a quand même paru redondant. J’aimais bien chanter Mozart et m’entourer de l’harmonie des voix, ça me faisait même penser que, comme dans le film que j’ai visionné au début du voyage, Chambre avec vue, la vie et la musique ne pourraient faire qu’un. Mais je crois bien aussi que la musique ne soit pas qu’une question de chorale, mais plutôt de mélodie intérieure – je risque de trouver cela ailleurs, avec un peu de volonté.
Les derniers jours ont été venteux, se sont écoulés rapidement. J’ai assisté à mes cours – je n’avais pas de CM de Rousseau, car la prof devait s’absenter. Tout baigne, mais je dois avouer que j’ai procédé d’un petit relâchement scolaire que je ne tarderai pas à rattraper. J’ai du moins parcouru plus de la moitié de l’essai de Malraux sur l’art moderne, Le musée imaginaire, commencé à lire L’œuvre de Zola et je dois avouer que ça me plaît beaucoup, alors je pense bien que je n’ai au moins pas perdu mon goût de la lecture. Ni celui du café.
Mercredi et jeudi, je suis allée chez Giulia. La première soirée fut plus banale mais non moins amusante, quelques gens, elle et moi avons parlé autour d’un verre de vin puis sommes sorties dans un bar du quartier; la seconde était plus spéciale, car plusieurs amis se rassemblaient dans ce cher appartement du Vieux-Lyon pour partager une raclette – j’avais tellement hâte d’en manger, ça m’obsédait depuis mon arrivée en France. Larissa avait oublié le fil électrique spécifique à son poêle à raclette, mais ce n’était pas grave, car nous avons pu bénéficier de la collaboration du four micro-ondes pour faire fondre le fromage. Ainsi chacun a partagé les fromages apportés et les périphériques propres à la raclette. C’était délicieux, évidemment. Jeudi soir est aussi arrivée, depuis Aix-en-Provence, Sylvie-Anne qui venait visiter Élise et moi pour la fin de semaine. Après avoir mangé une assiette chez Giulia, nous sommes allées la chercher à la gare Part-Dieu et sommes revenues manger le reste de la raclette.
Vendredi soir, chez Arne, on dînait tous à nouveau ensemble, mais cette fois sous le concept d’un repas international : tout le monde cuisinait un truc spécifique à son pays. Pas tout le monde n’a participé cependant, nous étions moins de cuisiniers que de convives, mais c’était bien comme ça, car je crois que ça faisait plaisir à tous de partager. Cela dit, Arne, Allemand, a cuisiné une soupe aux poireaux et viande hachée; Giulia, Italienne, a fait des pâtes au pesto; Alex et son ami de passage, Roumains, ont préparé des œufs à la coque garnis de mayo et de crème, le tout accompagné d’un fromage fumé. À nouveau, tout était délicieux. Les Québécoises se sont occupées du dessert. Après avoir délibéré, Élise, Sylvie-Anne et moi avons choisi de faire du pouding chômeur. Nous avons trouvé la recette sur un site québécois et avons préparé les mélanges nécessaires avant d’arrive chez Arne, où nous avons pu mettre le tout au four – car ni Élise et moi n’avons de tel électroménager dans nos appartements respectifs. Nous sommes restées longtemps devant le four à regarder notre création qui allait témoigner à la terre entière de la légitimité de la cuisine québécoise. Nous avons même procédé d’une petite prière, pas très catholique, du crû de Sylvie-Anne : « au nom du sucre, du beurre et du Saint-Esprit ». Toutes nos pensées positives ont porté fruit au final : ça ne goûtait pas tout à fait le pouding chômeur de la province, mais c’était du moins pas mal sucré, alors ç’a plu à tous. Même, certains ont demandé la recette ou ont simplement souligné qu’ils aimeraient bien qu’on en refasse; nous étions alors bien contentes! Après ce dîner international, nous sommes tous sortis dans le Vieux-Lyon, qui recèle de petits bars tous très sympathiques. Comme c’était l’Halloween, nous avons pu croiser quelques gens déguisés et apprécier quelques décorations. Cette fête semble moins populaire qu’en Amérique du Nord.
Nous avons passé principalement le reste de la fin de semaine entre Québécoises. Samedi, nous avons marché depuis chez moi jusque dans le Vieux-Lyon, ce qui doit prendre environ quarante-cinq minutes; c’était une bonne manière de s’imprégner du paysage et de contempler les deux veines bleues de la ville, le Rhône et la Saône. Il faisait gris et il ventait beaucoup, mais c’était agréable quand même. De toute façon, c’est ce genre habituel de la température, il me semble, qui témoigne vraiment de la personnalité de Lyon. Arrivées à la Place des Cordeliers, nous avons véritablement découvert, même Élise et moi, l’église Saint-Bonaventure. Elle était très vieille, moins luxueuse que Fourvière, mais d’autant plus impressionnante : l’épuration du décor, peuplé de longues et minces chandelles blanches, épurait l’esprit aussi. Malgré cette ambiance agréable, nous n’avons pas assisté à la messe que les cloches annonçaient avec ferveur. Nous nous sommes plutôt déplacées vers la belle cathédrale Saint-Jean dont j’aime toujours observer la façade et avons cédé aux tentations maléfiques que constituent le vin chaud et les marrons grillés. Très français comme collation, d’autant plus que ce ne sont pas pour moi des goûts habituels; le sucre et la cannelle dans le vin qui fume font rêver les papilles. En soirée, nous sommes restées tranquille dans mon studio en écoutant quelques épisodes des Mystérieuses cités d’or. Élise a dormi chez moi comme Sylvie-Anne l’a fait pendant tout son séjour.
Dimanche, j’ai fait une partie du marché avec Alex et son ami roumain de passage, puis le reste avec Élise et Sylvie-Anne. Rassurées par les expériences positives de Sylvie-Anne, nous avons enfin acheté des clémentines, qui se sont avérées excellentes, mûries à point, sucrées! Puis, en tendant l’oreille et le regard, nous avons aperçu sur la Passerelle du Palais de justice, qui traverse la Saône, un petit orchestre qui attirait les passants; nous avons été nous aussi charmées par les sons et nous nous sommes approchées. Je me sentais comme dans La tournée d’automne quand le Chauffeur sort de son appartement pour s’avancer vers la mélodie croissante de la fanfare. Enfin, cette fois, de jeunes gens jouaient divers instruments : trompette, saxophone, percussions, etc. Certains musiciens sautaient en s’exécutant, bien que tous apparaissaient emplis d’une joie communicative. Ils ont interprété, sans chant, la pièce « Our Time Is Running Out » du groupe de rock anglais Muse, ce qui m’a fait rire, car l’harmonie que cela produisait était hétéroclite mais tout de même réussie. Seulement les chiens qui avaient le malheur de traverser la passerelle à ce moment-là semblaient affolés par le vacarme. Pour la première fois depuis mon arrivée à Lyon, bien que le nombre de sollicitations que j’ai eues soit incroyable, j’ai donné des pièces de monnaie à ces habiles bricoleurs de mélodie, qui ont égayé le calme presque plat d’un matin au marché.
Pour déjeuner, nous sommes allées dans un petit resto de tartines de la Presqu’île, L’épicerie. C’était sympa, l’ambiance, très « française » avec ses serviettes à carreaux et les meubles de bois, m’a rappelée celle de ce cher Temporel de la rue Couillard. En plus, comme nous le faisions souvent à Québec, nous y avons mangé une soupe aux légumes très savoureuse; et, pour ma part, j’ai terminé ce petit repas par un bol de lait chaud auquel je devais ajouter moi-même la poudre de cacao, servie dans un contenant fermé avec une attache de métal. Cela m’a réjouie, j’étais heureuse comme une enfant et je ne me suis pas formalisée du service pas très rapide des serveurs. Je pense que j’apprends à prendre mon temps et ça me convient assez bien.
En après-midi, nous avons regardé un film à l’Institut Lumière, Le troisième homme, réalisé par Carol Reed et mettant en scène, entre autres, Orson Wells. Cette œuvre m’a bien plu, une histoire comique d’espionnage tournée à Vienne en noir et blanc. Léger, mais pas trop.
Durant ces derniers jours, j’ai eu l’impression que nos accents québécois sont revenus en force. Peut-être pas les accents, car je ne crois pas avoir acquis le français, mais seulement des tournures de phrases, des expressions qui ne sont pas d’un français universel. Cela a refermé un peu la petite bulle que je tente de dissoudre en général, surtout que j’ai compris qu’ici personne ne connaît Gaston Miron ni Hector de Saint-Denys Garneau. Cette absence de jonction entre les paysages est merveilleuse et effrayante à la fois; je pense que, cette fin de semaine, marquée par son caractère québécois, m’a fait rendre compte que le natal, malgré tout, s’avère irremplaçable. Car ce cher voyage à Lyon existe bien en raison de tout ce qui lui préexiste.
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