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jeudi 16 octobre 2008

« Que parler d’autre que de l’horizon? »

lundi 13 octobre 2008, sur ma table

C’est l’automne ici et il fait chaud. J’ai toujours l’impression que je baigne dans un climat de fausseté : ce n’est pas un vrai automne ici, ce n’est qu’une minime froideur que l’on injecte à l’été et que de la mort dont on barbouille les feuilles. Il fait environ 20°c pendant la journée et je ne sais jamais comment m’habiller. J’ai tout de même réussi à attraper dans un mal de gorge, ce qui fait que j’ai sauté cette semaine la pratique de chorale pour me m’emplir de repos et de thé.

Vendredi passé, Élise et moi nous sommes offert un petit cadeau : nous avons partagé une pâtisserie à 1,80 euros, une religieuse. C’était une espèce pâte à chou dans laquelle il y avait de la mousse au chocolat. La pâte du bas elle-même était ornée d’un pompon de pâte. Le tout était également nappé de chocolat. C’était très bon, évidemment, on goûtait très fort le cacao – et le sucre! Les pâtisseries françaises regorgent de petites merveilles de la sorte. On s’offre aussi parfois des délices un peu plus communes : croissants au beurre, pains au chocolat.

Samedi, nous avons décidé de découvrir le plus grand espace vert de Lyon, le parc de la Tête d’Or. Pour ce faire, nous avons chacune emprunté un vélo fourni par le système urbain de vélos accessibles en libre-service, Vélo’v Grand Lyon. Nous avons acheté une carte de courte durée d’une valeur de 1,50 euros en attendant de faire l’inscription totale (10 euros pour l’année). Tout s’est bien déroulé, à l’exception près que nous avons un peu tourné en rond avant d’arriver au parc, car nous ne savions pas exactement quelles rues prendre pour s’y rendre, déambulation d’autant plus compliquée en raison des multiples rues à sens unique et ronds-points. Nous sommes finalement arrivées à destination et nous avons pénétré avec bonheur dans ce havre de paix et de verdure, ce que nous n’avions pas vraiment côtoyé depuis notre arrivée en France. Les arbres y sont gigantesques et ils délimitent des zones à ciel ouvert où le soleil réchauffe quelques promeneurs. Dans ce parc, on trouve aussi des jardins remplis d’une multiplicité de fleurs multicolores et de fines herbes en bonne santé. L’anis, la menthe et le persil, entre autres, chauffés au soleil, répandent leurs intenses parfums et cela crée des paysages tout à fait magnifiques à voir et à sentir. Cet espace naturel de la ville se particularise aussi par le zoo municipal qu’il constitue. Les petits enfants comme les plus grands peuvent s’amuser à regarder l’air ébahi des animaux (ours, crocodiles, girafes, flamands roses, daims, etc.) qui évoluent dans le territoire qu’on leur a délimité. Après avoir marché et visité les différents attraits du parc, Élise et moi en avons profité pour nous reposer dans l’herbe fraîche, qui sent d’ailleurs la même chose qu’au Québec. Nous avons ainsi pu faire le plein de sérénité naturelle pour affronter avec calme la vie urbaine dans laquelle nous baignons. Un peu plus et je rêvais comme une promeneuse solitaire.

Lorsque nous quittions le parc, nous avons croisé une femme et son enfant qui marchaient aussi vers la sortie. Soudain, le petit garçon s’est écrié « Un marron! » et a ramassé par terre, avec empressement, ce grand trésor qu’il venait de découvrir. Sa mère lui a répliqué que ce n’était pas manger; ce type de marron est bel et bien indigeste. Ce qui fait sourire dans ce récit anecdotique, c’est qu’Élise, il y a quelques jours, avait eu la même réaction que l’enfant devant un marron qui gisait par terre. Elle aussi s’en était emparée avec joie et le traîne depuis dans son manteau. Cela me fait croire qu’il existe un parallèle entre l’étonnement de l’enfant et de celui du voyageur, de l’apatride. Plus précisément, on voit tout comme si c’était pour la première fois : ce que d’autres écraseraient sous un pas pressé s’avère une source d’émerveillement pour qui sait y porter attention.

Le reste de la fin de semaine s’est déroulé sans grande cérémonie. Un marché vite fait, de nouvelles photos du Rhône et de ses rives qui m’ont parues encore aussi belles qu’auparavant. Puis, j’ai avancé un peu ma lecture des Poèmes antiques et modernes de Vigny. La première œuvre est suivie des Destinées que je dois aussi lire. Pour l’instant, cette poésie m’apparaît un peu aride, mais intéressante par la réécriture au négatif des mythes religieux chrétiens.

Aujourd’hui, une des aires ouvertes de l’université accueillait divers stands attribués aux pays où les étudiants de Lyon 3 peuvent partir en échange d’études. Élise et moi avons fièrement représenté le Québec, dont la spécificité linguistique le distinguait – encore une fois – drastiquement du reste du Canada. Nous avions décidé de participer à cette activité par bonne humeur, intéressées à promouvoir à qui veut bien notre chère Université Laval; je n’avais cependant pas pensé que ce serait l’occasion d’entrer en contact réel avec des étudiants français. C’est ainsi dire que j’ai été surprise, car Élise et moi avons dû raconter quelques fois la belle histoire de notre pays, où neige, froid et langue française persistent par je ne sais quelle magie. Un étudiant, franchement intéressé par la province et notre statut d’étudiantes en échange, m’a même invitée à lui parler de mon expérience ici. J’ai dit que j’appréciais bien mon séjour, même si je constatais que ce n’était pas toujours facile d’entrer en contact avec les autres étudiants. Le jeune homme a renchéri en soulignant que, Lyon 3 étant une fac de droite, ses étudiants « locaux » ne sont pas intéressés par les étudiants étrangers, en fait, surtout ceux qui étudient du côté du droit et de l’économie. Selon lui, Lyon serait la ville la plus froide de France. Même si certaines personnes, comme cet étudiant enthousiasme, portent à croire que les Lyonnais sont sympas, je crois le soleil de l’automne que je vis ici ne parvient pas en effet à combler le manque de chaleur humaine.

À ce sujet – et mon interlocuteur a tout confirmé –, j’ai remarqué que, lorsqu’on se promène du côté du droit et de l’économie de la Manu, on se fait constamment dévisager de la tête au pied par ces gens toujours habillés de façon impeccable avec un beau portable en main et dans l’autre main une cigarette fumante. En fait, la Manufacture dans son ensemble, tout comme la bibliothèque, est divisée en deux aires de vie, soit une destinée aux lettres et aux langues et une autre destinée au droit et à l’économie : c’est de quoi alimenter une belle dichotomie entre ces secteurs du savoir et même entre les attitudes qui en découlent. Sabine, une amie française que je connaissais avant de partir en voyage, m’avait avertie de cette scission de Lyon 3, mais je n’imaginais pas ce que c’était de la vivre réellement. Quand j’erre dans l’université, j’aime mieux me réfugier du côté des littéraires habillés avec un peu plus de couleur et avec des regards un brin plus bienveillants. Le Service des Relations Internationales est d’ailleurs situé de ce côté de la fac.

Enfin, à 17 h s’est produit un événement que j’attendais depuis longtemps : une conférence-débat sur « L’Ut pictura poesis (la poésie comme la peinture) aujourd’hui » animée par M. Thélot, mon cher prof, où étaient invités le poète Yves Bonnefoy (!) et un critique d’art de l’Institut de Paris, spécialiste du peintre iranien Farhad Ostovani. Ces échanges étaient suivis du vernissage d’une exposition sise dans la bibliothèque de la Manu dudit artiste, avec qui Bonnefoy travaille en concert depuis longtemps, ses textes accompagnant les toiles. Pour amorcer la discussion, qui s’avérait un séminaire doctoral ouvert à tous, M. Thélot a procédé d’une présentation des enjeux qui sous-tendent au sujet traité. Alors qu’une alliance mimétique entre la peinture et la poésie existait depuis Aristote, le peintre puisant dans les vers des sujets et récits mythologiques ou simplement historiques, la modernité en art, depuis le romantisme, a brisé cette paisible unité. La poésie ne raconte plus, elle s’attarde plutôt à la diction d’une affectivité. En peinture, l’émotion l’emporte également, si bien qu’on assiste à une disparition graduelle du récit figuratif, dont découlera une tendance à l’abstraction. Un nouveau lien cependant subsiste entre peinture et poésie, où le regard du peintre devient source de connaissance pour le poète qui se demande ce qu’on peut désormais voir sans savoir, sans récit, sans discours sur le monde.

Cette introduction des plus pertinentes a ainsi ouvert la voie au poète dont j’avais très hâte d’entendre les propos. Yves Bonnefoy est un monsieur assez âgé, avec les cheveux blancs qui vont dans tous les sens et avec un regard très profond, d’une densité qui particularise l’œil des poètes. Cet artiste du langage (et aussi essayiste, penseur littéraire) a proposé que la poésie soit une prise de contact avec le monde extérieur. La substance de celui-ci se révèle infinie, puisque tout objet observé donne un nombre inimaginable de détails à percevoir, et absolue, en raison de l’unicité convoquée par le regard – cela m’a fait penser à Saint-Denys Garneau qui peignait des œuvres où regard et réalité s’unissaient enfin. Comme la peinture témoigne de la réalité sensible qui échappe au langage, handicapé par les schèmes et concepts qui le constituent, l’art pictural offre une matière brute sur laquelle le poète peut méditer. Ce qui m’a le plus surprise dans cette réflexion, c’est que Bonnefoy oppose à cette vastitude perceptive s’oppose notre finitude d’humain, nous qui ne sommes que des êtres de passage; j’avais toujours cru que l’écriture était un moyen de transcender notre éphémérité, pas de nous la rendre palpable, sentie en quelque sorte. Soudainement, j’ai eu le sentiment de la fragilité de nos existences, tout (re)devenait clair. Bonnefoy a d’ailleurs déclaré que la poésie, nourrie par la lucidité de la peinture, doit se débarrasser des amas d’une pensée scientifique qui contribue à nous divertir, au sens pascalien du terme, et qui contamine notre rapport direct au monde sensible.


La visite de l’exposition d’Ostovani m’a engagée davantage dans ce parcours de méditation. J’emprunterai maintenant quelques considérations exprimées par le spécialiste du peintre pour mieux expliquer ce que j’ai vu, pensé. Dans les toiles d’Ostovani, on réfère à la réalité sans effet de réalité : on en est constamment distanciés par l’accumulation d’hachures, de gris, de beiges et de zones floues, ou par la surabondances de détails, notamment dans les dessins de feuilles mortes. En regardant ces productions, j’étais enveloppée par un sentiment d’inquiétude, tant la gravité des tons et le dépouillement des compositions souligne l’absence de d’une chose même qui nous échappe. Plus ça va et plus on se prend parfois à rêver à l’horizon, sujet de prédilection chez Ostovani. L’horizon, lieu d’unité au loin et d’émergence de la lumière, contient toutes nos espérances. À cet égard, une phrase de Bonnefoy, parmi d’autres, m’avait marquée (et je cite grossièrement) : « que parler d’autre que de l’horizon? » J’aimerais me souvenir de plus de phrases de ces petits poèmes en prose, alors je pense que je vais y retourner pour en prendre en note et pour observer à nouveau les œuvres, car la petite soirée d’ouverture ne s’y prêtait pas totalement.

Beaucoup de gens ont assisté au débat-conférence et au vernissage aussi, peut-être cinquante ou cent personnes et c’était parfois difficile de circuler à notre aise pour contempler les œuvres placées dans l’espace réduit du sous-sol de la bibliothèque. Cela dit, à travers ces visages pour moi anonymes, j’ai reconnu quelques-uns de mes profs, dont ma prof de Rousseau. J’ai croisé son regard alors que nous nous étions penchées sur un même travail d’Ostovani et, instinctivement, je lui ai souri, je ne sais pas pourquoi : peut-être pour notre amour partagé de Rousseau ou seulement par courtoisie. Je n’ai cependant reçu aucune marque d’attention de sa part, son visage est resté fermé. Élise, qui m’accompagnait depuis le début, m’a intimé de partir, car nous en étions au moment de la soirée où les gens se mêlent entre eux et discutent autour de petites bouchées. Nous n’avions, pour notre part, personne avec qui échanger. Nous avons quitté discrètement, un peu bredouilles. Je me suis sentie comme devant une toile d’Ostovani, très petite, confrontée à un monde dont toute la subtilité se dérobe à moi et se réfugie dans l’horizon.

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