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jeudi 23 octobre 2008

Sensibilités à la lumière

mardi 21 octobre 2008, dans le calme de mon studio

Vendredi soir dernier, en me rendant à la fête donnée par Giulia dans son appartement, j’ai indirectement fait avec Élise une excursion dans le Vieux-Lyon. Nous sommes descendues à la Gare Saint-Paul en transport en commun et, dans un mélange d’ombre et de lumière, nous avons exploré les rues pavées de ce quartier ancien. Les bâtiments étaient pleins du charme de l’architecture de la Renaissance; tourelles, colonnades et enseignes peinturées se succédaient, Élise et moi pensions croiser Rabelais. Je n’avais pas encore vu de fameuse traboule, ces petits passages – plus étroits que des ruelles – entre les bâtiments, jusqu’à ce que j’aperçoive, inondée d’une douce clarté, une ouverture dans la pierre qui menait jusqu’à une rue plus haute. C’était magique! Malheureusement, toutes ces images ont défilé rapidement devant moi, car nous cherchions avant tout à rejoindre le logement de Giulia. Élise et moi lui avons communiqué notre enthousiasme sans borne pour la beauté de son quartier, mais elle nous a révélé que, pour sa part, quoique les fleuves qui traversent Lyon lui plaisent beaucoup, elle aime mieux les châteaux de Milan, sa ville natale. Disons que cela a remis pour un instant notre émerveillement en perspective, étant donné qu’Élise et moi ne sommes pas habituées à tant de tradition architecturale. Néanmoins, l’appartement de Giulia ne nous a pas fait déchanter : portes de bois, hauts plafonds, boiseries, plâtre couleur beurre, etc. Disons que c’était magnifique et que ç’a rendu pas mal de filles jalouses, filles qui habitent dans des chambres ou studios quasiment sans âme. Sinon, beaucoup de gens se sont entassés dans les appartements au final, plusieurs Erasmus, bien sûr, et plusieurs Français aussi, avec lesquels je n’ai pas fait connaissance. Les groupes ne se mêlaient pas naturellement et je dois dire que je n’ai pas trop forcé la chose non plus. Cette pendaison de la crémaillère pour Giulia s’est avéré un succès et peut-être même un peu trop, car les voisins sont venus avertir à plusieurs reprises du niveau de bruit que toutes les voix conjuguées produisait.

Samedi, Élise et moi avons erré dans le quartier de l’hôtel de ville puis vers la Croix-Rousse. Nous sommes d’abord allée à l’Opéra de Lyon pour acheter des billets pour le ballet Roméo et Juliette ainsi qu’un Pass Opéra qui nous permet d’avoir des tarifs préférentiels dans cette maison qui produit des spectacles de musique, de danse, etc. C’est prometteur.

Après cet achat, nous sommes allées sur la rue Burdeau, que M. Thélot avait conseillée au groupe pour ses multiples galeries d’art qui participent à l’événement lyonnais de Septembre de la photographie – qui se continue véritablement jusqu’à la fin octobre. Dans la galerie Mathieu, il y avait un travail de réflexion sur l’architecture urbaine récente qui m’a assez intéressée, mais dont j’ai oublié le nom de l’artiste. Cela dit, sa méthode de prise de vue consistait à cadrer un coin d’immeuble d’angle préférablement aigu pour mettre en valeur sa géométrie quasiment irréelle. Le procédé, répété pour une vingtaine de photos toutes en noir et blanc, créait un effet sériel, comme si les bâtiments étaient tous manufacturés dans un moule quasiment identique. Mon malaise de spectatrice s’est d’autant plus accentué que les immeubles paraissaient particulièrement angulaires, comme si leur vraie nature de pointe, flèche acérée se manifestait soudainement grâce au regard singulier du photographe. Ce que j’ai remarqué au cours de ma déambulation sur la rue Burdeau, c’est que la photographie demeure vraiment un art engagé, que l’œil artistique recherche bien la beauté non pas seulement esthétique mais une beauté parlante. Grâce à la photo, on découvre que le monde révèle, toutes miniatures soient-elles parfois, ses blessures et ses joies à qui veut bien prendre le temps de les observer. Élise et moi nous sommes ensuite déplacées vers la galerie Réverbère, qui accueillait les travaux de l’Anglais Rip Hopkins. En guise d’introduction à l’œuvre dudit artiste, on présentait un projet que le photographe avait réalisé pour Le Monde, dans lequel il s’employait à illustrer de façon cynique les grandes valeurs de la France. Par exemple, pour représenter la jeunesse, Hopkins a photographié deux jeunes qui s’embrassent sur un fond de graffitis, pendant que lui-même, le photographe, est en train de tomber par terre avec une échelle de métal. Dans chaque cliché, le photographe apparaissait, muni d’un déclencheur souple mauve, ce qui m’a confondue en tant que regardeuse : disons que cela met mal à l’aise, qu’on n’oublie jamais que nous sommes que devant un processus de représentation d’une réalité configurée, imaginée. Outre ce premier travail des plus pertinents, les ensembles photographiques d’Hopkins étaient regroupés sous l’intitulé Viewpoint et mettaient principalement en scène les reclus de la société, marginaux volontaires ou pas – patients d’un asile psychiatrique isolé sur une île grecque, habitants de Riga, une ville de Lettonie, qui veulent sauvegarder un cirque de l’abandon, Roma de la Roumanie et de la République tchèque. J’ai tout particulièrement apprécié la série Strange days, réalisée en 2000, dans laquelle s’opposaient des photographies couleur prises chez les Roma et d’autres noir et blanc prises de ceux qui adhèrent à la société, tout cela dans une même ville tchèque. Si les photographies n’étaient pas toujours prises sur le vif, l’intensité des émotions transmises n’en était pas amoindrie; de la multiplicité de couleurs qui rendaient compte de la réalité des Roma émanait une sorte d’espoir, de liberté poétique qui s’opposait à la grisaille technologique des citoyens en bonne et due forme. Une photo, entre autres, montrait un panneau d’affichage vide sur lequel on voyait, suspendu dans l’air, un corps de femme, habillée, et dont le haut du corps était hors-cadre – sûrement pour éviter de montrer qu’elle se tenait contre le revers du panneau. Puis, comme sous-titrage, Hopkins mentionnait quelque chose comme quoi la croyance populaire voudrait que les Roma aient la faculté de voler. Cet imaginaire, que j’avais déjà rencontré lors de ma lecture de Carmen de Mérimée, me fascine et j’ai retrouvé ce même sentiment grâce à Hopkins; comme le disait le feuillet explicatif, « photographier [a relevé] ici, aux sens artistique et humain, d’une rencontre. » Même si je sais que le contexte socioéconomique des Roma ne soit pas toujours très viable, je me plais quand même à rêver à ce type de déconstructions sociales où l’errance demeure continue, où le Bien et le Mal se confondent.

Pour terminer notre après-midi très riche en découvertes, Élise et moi avons décidé de se payer la traite en achetant chez Voisin, un chocolatier français, deux coussins à 80 centimes chacun. Ce sont des confiseries typiquement lyonnaises qui consistent en un centre mou de chocolat et en un enrobage assez épais de sucre vert. Vincent nous avait recommandé ces sucreries, certes sympathiques mais malheureusement pas renversantes au final.

En soirée, nous sommes allées chez Alex. Encore une fois, comme cet ami habite lui aussi dans le Vieux-Lyon, Élise et moi avons pu allègrement assouvir nos inclinations touristiques en photographiant la belle cathédrale Saint-Jean illuminée et la petite Fourvière, qui nous regardait du haut de sa colline comme un astre brillant. À la fête, il y avait moins de monde que chez Giulia, alors, à mon avis, c’était mieux : j’ai pu parler avec de nouvelles personnes dans une ambiance plus calme, sur un fond de musique électro que je ne connaissais pas mais qui m’a bien plu. Élise et moi avons remarqué que le fait que nous ne fumions pas de cigarettes altère notre intégration des sociabilités européennes, bien que personne n’en fasse de cas sauf nous. La soirée engagée plus tard dans la nuit, nous avons terminé le tout en beauté au Bec de jazz, un bar situé dans la montée vers la Croix-Rousse. Nous avons trouvé cet endroit après avoir erré longuement, mais c’était bien de se promener la nuit dans la ville, comme si nous étions en train d’en conquérir les moindres détours sous le regard bienveillant du Rhône et de la Saône silencieux.

Le lendemain a été une journée tranquille. Après le marché habituel avec Élise, je suis retournée chez moi en Vélo’v et j’ai lu le conte philosophique L’ingénu de Voltaire. Avant de lire cette œuvre, je n’entretenais pas pour cet auteur les meilleurs sentiments, car, pour ce que j’en connaissais, grand ennemi de Rousseau et homme aux mille contradictions – il recevait de l’argent de la cour alors qu’il la critiquait. Ma lecture ne m’a pas particulièrement enchantée davantage, même si j’y ai retrouvé la même fraîcheur d’écriture que celle que j’avais croisée dans Candide ou l’optimiste. Cependant, le style condescendant de Voltaire m’a laissée froide : il se cite lui-même, il rit de ses personnages caricaturaux, il détourne le sens de la vertu, etc. Au moins, dans cette prose, on rencontre les Lumières qui réussissent, grâce à la raison, à tout transmuter positivement avec la fin du conte : le janséniste se convertit à une version plus saine du christianisme, le religieux abuseur reconnaît ses torts et veut aider son L’ingénu. Je reconnais que le genre du conte ait pu être une avancée dans le domaine littéraire, mais je crois que c’est le caractère trop grossi propre à ce genre d’écrits qui m’a déplu, d’autant plus que la littérature y semble devenir un outil de propagande (bien que je ne sois pas nécessairement en désaccord avec les idées proposés) plus qu’un objet de méditation esthétique. Voltaire n’a pas réussi à être un poète.

Pour le dîner, Élise, Daniela et Irene sont venues chez moi et nous avons préparé des pâtes aux artichauts que nous avons dégusté assises par terre, car je n’ai pas assez de chaises. Du moins,c’était bon et, en plus, cela a pu aider les filles dont la cuisine de leur étage, en résidence, ne propose plus qu’un rond électrique fonctionnait pour environ 30 ou 40 personnes. C’est assez dingue et ce type de désagrément me fait apprécier mon petit studio individuel.

Ensuite, Élise et moi sommes retournées chez Alex, car il nous avait invitées, avec Giulia, à venir chez lui pour une soirée cinéma – moins onéreuse que dans de grandes salles de la Presqu’île! Alex voulait absolument que nous regardions un film téléchargé sur l’ordinateur, un film français sur les Roma mettant en vedette Romain Duris. J’ai trouvé ça drôle de reconnaître chez Alex un écho pour ma fascination pour les peuples bohémiens, alors je lui ai parlé de l’exposition de photographies qui m’avait touchée et il m’a semblé surpris, je crois, par la connotation positive que l’artiste accordait aux Roma, car habitant en Roumanie, il sait que ces marginaux sont mal vus par les « civilisés ». Enfin, malheureusement, nous n’avons pas réussi à faire fonctionner le film téléchargé sur l’ordinateur, alors nous nous sommes rabattus sur YouTube et nous avons regardé divers clips et bande-annonces en buvant du thé et en commentant nos visionnages. Élise et moi en avons profité pour montrer à Alex et Giulia le vidéo de Michel Rivard et cie contre les coupures en culture et je crois bien que ç’a leur a plu; Giulia nous a révélé que de telles coupures se produisent aussi en Italie, à son grand désarroi. Je me demande quel tournant prend notre monde… Enfin, nous nous sommes arrêtés la bande-annonce de L’auberge espagnole et ces brefs instants ont opéré sur moi le même charme qu’à l’habitude, j’avais le goût de revoir le film. Cette fois, pourtant, il me semble que cette magie était décuplée, exaltée par la mise en abyme du moment : nous étions et sommes quatre étudiants Erasmus en voyage en train de mélanger nos vies et nos identités dans l’auberge française que constitue pour nous Lyon. Je me suis dit que peut-être que la vie pourrait ressembler à un film.

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