jeudi 2 octobre 2008, sur mon bureau-table
Sur mon bureau de cours en littérature française du XXe siècle : « DIEU EST AMOUR ; l’amour c’est Dieu ». C’est une salle qui appartient au département de philo, je pense. Je vais finir par croire que tous ces graffitis et écriteaux littéraires parsemés sur mon chemin témoignent d’une proximité incomparable chez les Français au langage et à la pensée. On pourra dire que c’est issu d’une riche tradition de sociabilités : salons, cafés, fumoirs.
C’est une petite journée tranquille aujourd’hui, je n’ai pas de cours le jeudi. Alors, je peux prendre le temps d’écrire une belle entrée de journal, d’autant plus que je viens de nettoyer mon bureau. Il me reste à passer un coup de balai pour que tout soit beau.
Dans mon cours sur La tournée d’automne, lundi, le prof nous a photocopié une carte du Québec pour que tous les élèves situent les localités que le Chauffeur visitera dans le roman. Étrangement, j’étais un peu émue devant la carte de retrouver toute cette toponymie chargée de vécu et ce fleuve dont je partage le nom. Je dis « étrangement » car je n’avais jamais encore compris à quel point j’étais attaché à ce pays qui n’est pas un pays, mais l’hiver (Vigneault). Ce qui m’a le plus chavirée, c’est que les autres étudiants dans la classe voyaient la carte sans grande émotion. Je pense que j’ai senti à ce moment-là ce que c’est d’avoir une patrie et c’est un sentiment assez fort, plus puissant peut-être que toute l’identité française que je ne pourrai jamais acquérir. À la fin du cours, j’ai souhaité à monsieur Lavorel un beau voyage, car il vient visiter le Québec pendant deux semaines.
Lundi soir, j’ai participé à une activité parascolaire à laquelle je serai inscrite pour l’année entière, la chorale de l’université. Au début, j’étais stressée à l’idée de devoir chanter devant les autres, mais ma gêne s’est dissipée très rapidement. Il y avait d’autres gens comme moi qui n’avaient jamais chanté dans une chorale et j’avais quand même une longueur d’avance en sachant relativement lire une partition. Nous avons fait divers exercice de réchauffement de la voix et de respiration; j’ai pu mettre en pratique les quelques acquis de mes cours d’arts dramatiques du secondaire. J’ai découvert que ma voix claire serait celle de type soprano, faudra voir si je serai encore classée dans ce groupe la semaine prochaine. Le prof de chorale est tout à fait génial, il est dynamique et vraiment pas gênant. Comme il dirait, « la chorale, c’est le bonheur » : l’entremêlement des voix, françaises et étrangères, les harmonies fugaces et la fragilité des musiques que le groupe a chantées étaient vraiment agréables. Je crois qu’on pourra faire du beau travail à grande échelle (deux spectacles prévus) et que je pourrai en réaliser aussi de façon plus intime. La pièce que nous travaillerons la semaine prochaine est « Hallelujah » d’Hendel.
Je redoutais un peu mon mardi matin, parce que j’avais un cours à 8h, un TD d’esthétique (Mineure culture philosophique). C’est tôt! Et j’ai eu plus de problèmes que prévu : j’ai trouvé le local vers 8 h 10 pour comprendre que ce n’était même pas mon cours qui s’y donnait. En cherchant comme une désespérée, j’ai croisé dans le dédale de corridors une étudiante qui m’avait manifestement remarquée la semaine passée dans un autre cours de la mineure, car elle est venue à moi pour me dire qu’elle cherchait aussi la salle 312. Après un moment partagé de panique, nous nous sommes rendues compte que le cours de travaux dirigés ne commençait que la semaine prochaine, étant donné qu’il est donné par la faculté de philosophie et que ses activités ont débuté une semaine plus tard que la faculté des lettres. Le système universitaire est compliqué, ici! Au moins, cette mésaventure m’a permis de rencontrer cette étudiante française très sympathique ainsi que de parler avec deux autres filles de la mineure. L’une d’elle, Claudie, m’a révélé qu’un de ses penseurs favoris était Rousseau. Est-ce lié, je ne sais pas, mais je lui ai offert de lui prêter mon cahier de notes, puisqu’elle n’avait pas pu assister à la première séance.
En après-midi, j’ai eu mon cours sur la théorie de la lecture. Le petit prof – assez jeune et toujours habillé de façon très élégante, prédominance du noir – a conclu la partie sur Les fruits d’or de Sarraute. Si quelques fois une confusion générale réglait sur la classe, je pense qu’il a bien fait ça : Élise et moi, nous nous sommes avouées que nous avons eu chacune, pendant ce cours, un mouvement d’amour intense pour Sarraute, peut-être l’effet d’un tropisme… Enfin, je pense que seule une fine orchestration de la part d’un prof peut permettre cela. Je pense que le Nouveau Roman serait une période de la littérature française que j’aimerais réétudier à nouveau.
Mercredi, j’ai assisté au premier travail dirigé sur Rousseau. Nous avons aussi essayé d’établir à quels genres littéraires l’écrivain emprunte dans son discours qu’il veut informe. La présence marquée du « je » dans le texte, l’écriture imagée et le mouvement dans la pensée qu’on retrouve dans Les rêveries du promeneur solitaire ont tout pour rattacher ce type d’essai au registre introspectif que Vigneault, professeur et chercheur littéraire québécois, a théorisé ou à forme de l’essai-méditation qu’Angenot, un Québécois lui aussi, s’est employé à définir. Bien sûr, la prof n’a aucunement recouru à ces théories pour étudier l’écriture de Rousseau : elle nous a plutôt parlé d’un Français, Michel Beaujour, qui a pensé un genre de l’autoportrait – qui a au fond toutes les caractéristiques de l’essai méditatif mais qui, je trouve, accorde un caractère narcissique à la démarche de l’auteur. Par exemple, Rousseau ne brosse pas tout à fait de portrait de lui-même : il suit les mouvements de sa pensée, cela bien sûr parle de lui-même, cela convoque le récit de souvenirs, mais, au final, l’écriture y devient un mode de connaissance (traité sur la vérité et le mensonge de la quatrième promenade) et, malgré la volonté manifestée de Rousseau d’écrire que pour lui-même, un moyen d’accéder à l’universel du « je » émotif et en questionnement vis-à-vis de l’Autre. L’art ne peut se dégager, il me semble, de sa volonté de rejoindre soit un lecteur, soit un spectateur. Si les Français étaient plus familiers avec la notion d’essai littéraire, je pense que cette appellation d’essai méditatif gagnerait à être connue au profit de l’autoportrait ou de l’autobiographie, ce dernier genre, lié plus spécifiquement au récit, ne témoignant pas de la richesse réflexive d’une écriture de la pensée. J’avais envie de présenter à la prof les Approches de l’essai de F. Dumont, un gros sabot en théorie littéraire québécoise. Cela dit, ce recueil est évidemment resté au Québec; il faudrait peut-être que j’y renvoie aussi mes attachements théoriques un peu trop tricotés serré pour ne pas que cela handicape mon regard qui veut tout prendre ce qui s’offre à lui.
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