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dimanche 19 octobre 2008

Les longs travaux de la patience

vendredi 17 octobre 2008, sous une lumière de fin d’après-midi

Déjà se termine une semaine somme toute calme. Une forme de quotidien s’incruste dans mon existence à Lyon : lire, écrire mon journal (!), assister à mes cours, marcher ou rouler en Vélo’v, cuisiner avec Élise, discuter avec ce que je pourrais appeler mon nouveau cercle social. J’en reparlerai plus tard.

Mardi, j’ai eu mon cours habituel sur les représentations de la lecture. Comme ma grippe ne faisait pas relâche encore, j’ai suivi de peine et de misère, ma toux et mes éternuements devenant la trame sonore du cours. Ç’a été quand même intéressant, quoique Barthes et le prof aussi, malheureusement, puissent être d’un flou irritant. À la fin du cours, comme nous le faisons depuis des années, Élise et moi avons tardé à sortir de la salle, ramassant trop lentement notre attirail d’apprentissage. M. Auclerc avait lui aussi mis du temps à sortir et il a engagé la conversation en nous demandant si tout allait bien pour nous – il se souvenait que nous étions Québécoises, car nous lui avions demandé, d’un air effaré sans doute, au début du semestre où on peut acheter les œuvres au programme; Élise suit également un autre cours avec ce prof, il l’avait également remarquée ainsi. Enfin, cette entrée en matière assez classique de la part de M. Auclerc a dérivé jusqu’au sujet des approches différentes des études littéraires qu’ont la France et le Québec. Nous lui avons d’emblée déclaré qu’au Québec, les textes sont observés avec des approches nettement plus théoriques (Élise et moi avons toujours pensé que c’est ce qui manque au cours de M. Auclerc pour que le contenu qu’il nous présente gagne en substance) alors qu’ici, en France, les études demeurent vraiment collées contre le texte et les mécanismes de son langage. Le prof a semblé au courant, il savait que la sociocritique était pas mal développée (Angenot), et il a mentionné qu’il y a eu en France un recul théorique depuis les vingt dernières années, car on aurait dit que les approches trop conceptuelles du texte éloignaient du vrai sens. Le débat éternel, quoi, bien que j’aie l’impression que le Québec fait mieux avec sa rigueur méthodologique. M. Auclerc a souligné au passage que nous devons trouver que son cours n’analyse pas trop finement les textes, comme s’il se sentait en manque par rapport à la façon de procéder des Français, mais nous lui avons répondu que non; en vérité, son cours est agréable même si on remarque que ce prof manque d’expérience, comme je l’ai déjà mentionné. Enfin, nous avons tous les trois ri ensemble lorsque nous avons révélé à notre interlocuteur qu’étudiant en lettres modernes, nous n’avions droit que de suivre deux cours de littérature avant 1800, alors qu’ici, les cours de type abondent et que tous les élèves sont obligés de suivre des cours de latin, langue résolument pas moderne. Cette petite conversation a été assez sympathique, tout bien considéré. On dirait que M. Auclerc avait besoin de parler; peut-être s’est-il senti inquiet, tout jeune prof qu’il est, peu sûr de ses performances. Si tel était le cas, j’aurai au moins compris sa détresse, celle de ne pas savoir où l’on va, dans un cours comme dans un pays. J’aurai également su que seules les voix humaines peuvent nous rassurer pour un temps donné.

Dans ce cours de littérature française du XXe siècle, nous sommes plusieurs étudiants Erasmus (je sais que je ne fais pas d’échange à l’intérieur de l’Europe, mais c’est plus facile de se faire comprendre par cette étiquette) et ainsi s’est formé un petit groupe d’amis. Donc, mardi, après le cours, nous avons pris l’habitude de discuter dehors, où d’autres connaissances viennent nous rejoindre. On dirait que se forge en moi un sentiment d’appartenance, je dois dire que ça ne me déplaît pas du tout. Ça fait du bien de reconnaître des visages dans les classes et après celles-ci, surtout, et de savoir qu’on a dépassé le stade du « Tu étudies en quoi? » et du « Tu viens de quel pays? ». J’ai même eu des invitations à deux soirées en fin de semaine (chez Giulia, une Italienne, et chez Alex, un Roumain), c’est réjouissant.

Mercredi a été une journée plus difficile car ma grippe atteignait son paroxysme. J’avais deux périodes de TD (1 h 30 chacune) où des étudiants présentaient des explications linéaires de texte et, lorsque le travail donné à entendre s’avère de mauvaise qualité, assister à ce type d’exercice est des plus insupportables. Disons que mon cerveau congestionné avait du mal à rester positif, même si j’ai félicité une étudiante après son explication linéaire d’un extrait des Rêveries, explication intelligente qui rendait véritablement hommage à ce cher écrivain, mieux que je ne pourrais le faire, j’en ai bien l’impression – c’est un cours de troisième année, je sais, mais j’aime toujours me mettre la barre haute. L’exposé portait sur la dernière promenade où Rousseau raconte et réfléchit sur la tendre partie de son existence passée avec Mme de Warens, où l’écriture sacralise cette dame et où l’on assiste à la naissance de l’être moral qu’est devenu Rousseau. Outre cette performance très enthousiasmante, les prestations étaient assez ennuyantes. De surcroît, la prof (mais il en va de même pour tous les profs), à la fin de chaque présentation orale, fait la correction à voix haute de ce qui a été dit et souligne aussi ce qui n’a pas été dit – tout aurait pu être enseigné par la prof! Vraiment pénible pour la personne en avant et aussi pour les confrères de travail qui ne peuvent que compatir. Je ne comprends pas pourquoi les Français s’acharnent à de tels exercices, alors que cela devrait être fait plutôt à l’écrit, selon moi : économie de temps et d’émotion. Même la prof, Mme Cron, toujours si élégante et à propos, a lancé des regards désespérés à la fenêtre et a soupiré sèchement plusieurs fois. J’apprendrai peut-être à être éloquente, du moins, avec la pratique dont il s’ensuivra de mes multiples exposés à venir.

En soirée, après avoir dormi chez moi pour avoir un minimum vital d’énergie, j’ai participé à un quiz international organisé par l’association internationale de Lyon 3. Élise et moi étions jumelées à une Française bien sympathique dont j’ai malencontreusement oublié le nom. L’activité était plutôt agréable même si les questions portaient souvent sur la géographie européenne et que cela nous désavantageait, Élise et moi. Il aurait fallu plus de questions sur la littérature! Nous avons quand même eu du plaisir et nous sommes restées pour la finale avec les six meilleures équipes, dont Arne et Larissa, deux amis allemands, faisaient partie. Ils se sont mérité la troisième place et quelques prix : cahiers, parapluies, etc.

Jeudi, qui l’eût cru, Élise et moi avons déposé aux Relations internationales notre demande de carte de séjour. Cette dernière assurera la légalité de notre séjour en France lorsque nos visas respectifs arriveront à échéance, cela en décembre prochain. Avec Daniela et d’autres filles, nous avions pensé faire un petit séjour à Genève le temps d’une fin de semaine vers la fin d’octobre. Cependant, cela ne sera pas possible : comme nous n’avons pas encore de titre de séjour officiel, il est plus sage de rester en France, pour éviter des complications lors du retour au pays, même si nous en serions sorties que pour des fins touristiques. C’est ce que M. Wang, responsable des demandes de titres de séjour, nous a révélé avec un brin d’affolement, surtout que nous voulions sortir de l’Union Européenne, étant donné que la Suisse n’y a pas adhéré.

Enfin, vendredi, aujourd’hui, j’avais le cours magistral sur l’histoire littéraire française du XIXe siècle avec M. Thélot. C’était bien comme à l’habitude, mais le prof avait l’air plus dissipé que d’autres fois, il digressait beaucoup, c’était drôle et captivant à la fois. C’est pourquoi je tiens à rapporter un de ses propos. Outre ses exhortations habituelles à nous gaver de culture, comme écouter les compositions les plus romantiques de Beethoven en lisant Chatterton, une pièce de théâtre tout aussi dramatique de Vigny, dérivant de son exposé sur ladite œuvre, il s’est permis quelques considérations sur la poésie, comme quoi elle serait un artisanat et non pas seulement un éclair de génie. M. Thélot nous a recommandé d’écrire dès ce soir un sonnet bien réglé pour qu’on se garde la main, car, si on n’écrit pas pendant vingt ans et qu’on veut recommencer ensuite, c’est très difficile. Cette réplique était étrange, je ne sais pas s’il se parlait à lui-même. La salle, cette fois, n’a pas éclaté de rire. Je ne sais pas si le prof, pour sa part, s’est simplement amusé en nous livrant ce singulier discours, mais ça m’a donné matière à réflexion. Moi-même, parfois, j’écris des poèmes, je me désole puis je veux tout abandonner (pourquoi écrire quand Yves Bonnefoy écrit?); je me dis que je n’ai pas assez vécu encore pour poétiser. Mais peut-être que le temps d’écrire n’a pas de spécificité, il s’agirait seulement de le prendre et d’y croire un peu. Pour éviter des accès de nostalgie dont M. Thélot souffre peut-être et pour avoir la main prête en tout temps, on ne sait jamais. La main, à force de travail, pourrait elle-même trouver son temps. Ayant ainsi trouvé une forme de motivation à l’écriture, je pense que je vais essayer de participer au concours littéraire « Des pas dans la ville » organisée par ma faculté des lettres lavalloise, ça me fera un petit exercice.

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