dans ma couverture de laine
Les journées se sont refroidies à Lyon. Je pense que l’automne est arrivé pour vrai – jusqu’à preuve du contraire. En Vélo’v, mes mains gèlent et mes oreilles aussi. Je pense qu’il faudrait que je m’achète un bonnet pour me préparer à cette saison plus froide; j’avais apporté ma tuque du Québec, tricotée et doublée en polar, mais je constate maintenant qu’elle détonne ici, que j’aurais l’air d’une nordique désorientée en la portant.
D’ailleurs, l’automne influe sur mes états d’âme. Cette semaine, je me sentais grise comme le ciel et même les bribes de soleil qui me parvenaient dans la cour intérieure des Quais ne réussissaient pas tellement à me réchauffer. J’ai eu quelques montées de spleen et, évidemment, du mal du pays. En parlant avec ma famille, j’ai su qu’il avait neigé à Québec et j’ai eu un pincement au cœur. J’ai bu du jus d’orange et mangé du miel pour me réconforter et je peux dire que ç’a fonctionné. En fait, je crois que c’est parler avec des amis que je me suis faits ici qui m’a aidée, car on a pu se signifier mutuellement que, oui, on habite en France pour un temps donné et que l’on existe l’un par rapport à l’autre. J’avais toujours pensé que j’étais une fille solitaire, mais je ne crois pas l’être tant que ça, au fond; j’ai failli m’affoler en pensant que je ne ferais rien vendredi soir. D’ailleurs, c’était étrange de constater que, les amis que je considère comme « proches », je ne les connais même pas depuis un mois. J’ai pourtant l’impression que ces moments d’avant font partie d’une autre vie.
Mardi, nous (Élise, Arne, Giulia, David, Larissa, ses deux colocataires et moi) sommes allés au Pathé de Place des Cordeliers voir le dernier Woody Allen, la comédie romantique Vicky Cristina Barcelona. Comme le titre l’indique, le film se déroule en Espagne, où deux Américaines viennent passer ensemble un été. Le réalisateur en a profité pour convoquer de mille façons l’atmosphère particulière de ce pays : protagoniste artiste et tombeur, musique de la langue, concerts émouvants de guitare espagnole, architecture de Gaudí, soleil, vin, plaisirs de la chair, etc. Enfin, tout un univers exotique était mis en place pour lutter contre la logique froide et la monochromie du monde américain dont les deux jolies femmes émergeaient. Quant à la structure du récit, elle s’articule de façon circulaire : Cristina demeure célibataire, malgré ses rencontres, et Vicky, malgré son aventure impulsive et son penchant pour une vie bohème, voue sa vie à un mariage sans saveur. La fin n’est pas ce qui est de plus heureux, mais le tout forme un beau rêve, un bon divertissement pas trop métaphysique. J’avais lu une critique de ce film, au Québec, comme quoi cette œuvre apparaîtrait comme la somme des fantasmes d’un Woody Allen vieillissant et je suis assez d’accord. Enfin, je me suis bien amusée; cette visite au cinéma m’a aidée à lutter contre la température frisquette.
Mes efforts, cette semaine, ont souvent convergé vers ce désir de chaleur, ce qui m’a menée, mercredi, à boire mon premier chocolat (ne pas prononcer « chocolât »…) au café étudiant de la Manu. Il était très bon.
Vendredi soir, finalement, je suis sortie. Larissa m’a invitée à me joindre au groupe d’amis communs qui allait voir un spectacle de musique gitane. J’étais bien heureuse, d’autant plus que cela recoupait mon intérêt récent pour la culture romani. La première partie du spectacle était orientée vers une musique gitane d’influence espagnole tandis que la seconde, assurée par un autre groupe, Le train des balkans, nous présentait des mélodies balkaniques, aux accents parfois arabes. J’ai bien apprécié cette incursion dans un monde musical inconnu dont l’intensité et la sensualité convie à la fête; en effet, tout le monde dansait au rythme du violon, de la contre-basse, de la clarinette, des percussions et du mélange des voix, bien sûr. Pendant ces quelques instants de pur bonheur, je me suis oubliée dans la foule et ça m’a fait du bien.
Après ce chaleureux voyage chez les Roma, les amis et moi nous sommes dirigés chez Frizi, une Allemande que je ne connaissais pas, mais que mes amis allemands connaissaient. De toute façon, ici, le statut d’étudiant Erasmus (qui englobe, finalement, tous les étudiants en échange, d’Europe ou pas) crée d’emblée un genre de communauté entre les gens qui ne se sont jamais rencontrés. Lieu de discussion tranquille et de consommation modeste de vin, cette fin de soirée fut agréable et même cocasse à certains égards : alors que certains invités s’amusaient à recenser de quelle nationalité les convives étaient, certains ont cru, à me voir, que j’étais Française; plus tard, d’autres gens, parce que je parlais avec un Allemand et que j’avais les cheveux blonds, sans doute, pensaient que j’étais moi-même une Allemande. Ç’a m’a bien amusée de constater à quel point mon identité pouvait être fluctuante – ou de savoir à quel point je n’en avais pas.
Hier, avec Élise, Arne, Philippe (ami allemand d’Arne qui est en échange à Lille de passage à Lyon) et Giulia, je suis allée visiter le Musée des Beaux-Arts de Lyon. Notre visite a débuté par une petite marche dans la cour intérieure du musée, qui fait office d’hall d’entrée. C’était très paisible et majestueux à la fois : des colonnades, des pavés, de la verdure, des arbres, des statues disposées entre ceux-ci. Certains mangeaient par terre et j’ai eu envie d’y revenir pique-niquer moi aussi. Puis, nous sommes entrés dans l’édifice en tant que tel, où nous avons non pas acheté mais reçu (gratuité, entre autres, pour les étudiants de moins de 26 ans!) les tickets d’accès à toutes les expositions du musée. Cela dit, nous n’avons visité qu’une exposition, car elle était gigantesque et nous a saturé tous : « Repartir à zéro », réflexion sur l’abstraction de l’après-deuxième guerre. C’était vraiment intéressant, car les œuvres que j’ai vues ont permis de concrétiser la théorie d’histoire de l’art que j’avais vu dans mes cours du cégep. Cette période de l’art s’est beaucoup intéressée au mode de représentation de la réalité, car la figuration classique ne convenait plus aux artistes qui ne voulaient simplement pas représenter le réel, trop mutilé et horrible (disparition du récit dont M. Thélot a parlé dans la conférence); elle ne permettait pas non plus aux sujets d’exprimer leur subjectivité propre. L’exposition présentait des artistes qui ont exploré de plusieurs façons les voies de l’abstraction, en utilisant différents matériaux, la classique peinture à l’huile mais d’autres fois du goudron, du verre, des textiles, des collages de photos. Il y avait même une belle série de productions (dont j’ai malheureusement, encore une fois, oublié le nom de l’artiste) qui étaient issus d’exploration de divers types de peinture qui étaient produits dans des usines des camps de concentration; j’ai été impressionnée par le fait qu’on puisse transformer radicalement une si horrible expérience en source de création. Peut-être que la mort, si proche, rend la vie plus visible, tactile. Métaphoriquement et non à la fois, les peintres cherchent aussi à créer de l’espace – vital? – dans leurs toiles; un artiste (je ne sais plus qui) avaient carrément troué sa toile pour que ses trous lui donnent une nouvelle profondeur. Même si je me suis arrêtée, émue, devant deux tableaux de de Staël, j’ai surtout été marquée par les grands maîtres américains du XXe siècle : Pollock, Newman, Rothko, etc. Cela dit, le Québec n’était même pas laissé en marge : un Riopelle nous représentait fièrement, ainsi qu’un imprimé au mur d’un passage du manifeste Refus global, signé par les peintres automatistes de la province qui cherchaient eux aussi à voir refonder les visions du monde grâce la magie de la création. Enfin, outre ces considérations plutôt nationalistes, j’ai constaté que l’art en général, à ma grande joie, devant cette autodestruction de l’humanité qu’a constituée la deuxième guerre mondiale s’est vraiment érigé contre la laideur dans son acception la plus morale; il émanait de cette communauté d’œuvres, pour ainsi dire, une force, une lucidité incomparables.
Dans un autre ordre d’idées, encore au musée, par contre, nous avons assisté à une scène tirée directement du livre Les fruits d’or de Nathalie Sarraute. Plus précisément, un groupe d’hommes, vêtus de façon chic, évoluait à travers les œuvres autour d’un vrai connaisseur : petites lunettes rondes de couleur, manteau long, foulard bien placé, doigt pointeur, visage sérieux. Ce dernier monsieur, comme s’il détenait la fameuse « échelle des valeurs », jugeait les œuvres à voix haute sous les hochements de tête approbateurs de ses compatriotes avares de ses commentaires. Le berger et ses moutons se déplaçaient ainsi nonchalamment, en me regardant même d’un air suspect, moi qui regardais des tableaux si peu dignes d’intérêt. C’était dégoûtant et hilarant à la fois. J’ai compris que la réalité rejoint parfois la fiction, celle de Sarraute, du moins.
Pour terminer ce somme toute agréable après-midi au musée, les amis et moi avons décidé d’aller prendre un café sur la Place des Terreaux, sur laquelle le musée est situé. Nous sommes allés au Moulin joli, car Élise et moi étions déjà allées et savions que le café y était correct, voire bon. Nous nous sommes installés dehors et avons bu nos espressos sous un soleil très bienvenu tout en discutant de nos appréciations personnelles de l’exposition.
En soirée, nous nous sommes rendus chez Alex, où d’autres gens étaient invités aussi, pour un rendez-vous cinématographique qui deviendra vraisemblablement hebdomadaire. Nous avons regardé le film français sur les Roms, Gadjo dilo (L’homme fou), que nous devions regarder la semaine passée. Cette fois, nous avons réussi à le voir, mais pas à mettre les sous-titres. Outre quelques bribes de français, le film se déroule majoritairement en langue romani : nous, spectateurs, étions donc plongé dans le même climat d’incompréhension que le personnage principal, qui essaie d’intégrer cette langue inconnue. C’est ainsi dire que nous avons vécu une expérience de cinéma des plus particulières : comme Alex ne pouvait que traduire ce qui était dit en roumain, comme il n'y avait que quelques mots de français pour nous tendre tous la main, nous devions observer les émotions, les gestes, les lieux, puis s’enivrer de la musique; toute une sémiotique de la communication qu’on tend à oublier lorsque les mots, le langage utilitaire, s’imposent. Je crois que ç’a bien servi la cause du film, car cette sensibilité que nous devions développer en tant que spectateur répondait bien à la simplicité, à l’humanité des personnages présentés et de leurs mœurs, ce qui donne tant de charme aux Roma. Gadjo dilo a donc, je crois, procuré à tous une belle soirée, d’autant plus que Marie, une Allemande qui étudie en philo, avait préparé une quiche dont elle a offert à un morceau à tous.
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3 commentaires:
CJ'imagine qu'il faut une certaine nonchalance pour vivre en pays français. Peut-être le sérieux des études articule-t-il autour de la vie une trop grande mécanique pour que le sentiment de liberté triomphe sur celui du vide et de l'ennui. Néanmoins, je dois dire que la photo des coussins lyonnais et la récurrence du mot « vin » dans tes articles laissent à penser une France malgré tout accueillante.
Quant à la photographie qui chapeaute le blogue, c'est magnifique.
Parlant de lion, il y a justement un nouvel arrivé ici, un petit chat bien survolté... Au moins il aime le jazz.
Bonne journée!
Ma belle,quel plaisir de te lire. Il faut dire que ta recherche de mondalité te fait un peu oublié qu'il faut que tu aies aussi une petite partie de ta vie qui n'appartient qu'à toi soit un moment ou une activité qu'il n'y a que toi qui y plonge et qui est supposé te réchauffer le coeur. Bravo pour les amis de toutes nationalités mais toi tu en as une qui est loin , de l'autre côté de l'océan et peut-être inconnue de tes nouveaux copains....Ne te perds pas, on t'aime...
Hey tabarnouche!
Je pense que t'es dans le bon pays pour voir des shows de musique gitane et du monde, je savais qu'au fond de toi, t'aimerais ben gros ça, cette musique-là!
Que de nouvelles cultures et de joie et de musées et d'avantages et de tout ça. C'est bon aussi de voir que même si t'habite en studio, tu habites en groupe, c'est fort ressourçant et plaisant!
RRrrrrrock!
À bientôt!
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