à côté de mon petit-déjeuner, dans mon studio
Le temps déjà file à une vitesse inconsidérée. Cela fait déjà plus d’un mois que je suis à Lyon. Comme je lis Rousseau et que je suis très sensible à son désir de sincérité, je vais l’être moi aussi : ça va faire une semaine que je n’ai pas écrit mon journal et je n’inventerai pas d’entrées faussement datées. Pas de chronologie imaginaire à construire, je montre seulement qu’ici comme ailleurs, le temps s’avère une matière très fugace. Je vais néanmoins essayer d’être plus constante dans mon écriture pour les jours qui viennent. Comme je l’avais vu dans mon cours d’écriture de l’essai lors de notre approche de l’écriture diariste, un auteur (dont j’ai oublié le nom) disait que, si on ne veut pas révéler de choses honteuses dans notre journal, nous n’avons qu’à ne pas les faire dans la vie réelle. Je vais essayer de suivre ce précepte.
Vendredi passé, Élise et moi avons décidé de rester chacune de notre côté, alors je me suis investie d’une mission assez excitante, celle d’aller visiter la Bibliothèque municipale, succursale Part-Dieu (bibliothèque centrale comme l’est Gabrielle-Roy à Québec), et de m’inscrire au réseau des bibliothèques lyonnaises. Je n’ai pas pris de photos, alors je vais tenter de vous décrire comment c’était. L’extérieur est tout à fait horrible : un gros bloc de béton où les entrées concaves sont sombres, peu de fenêtres de surcroît. Juxtaposé à cette pièce énorme, un petit mais très long cylindre (environ 10 mètres de diamètre) qui, je crois, serait le « Silo moderne », espèce de réserve à livres seulement accessible aux employés. Après avoir contemplé ce paysage des plus pittoresques, je suis enfin entrée dans ce gigantesque bâtiment pour progresser dans une multitude de corridors plus ternes les uns que les autres jusqu’à ce que j’arrive au hall de la bibliothèque. Cette fois, c’était plutôt ravissant : mélange d’œuvres d’art, de ciment texturé, de bois et de couleurs. J’ai souscrit à l’abonnement annuel « Lire écouter voir » (j’aime bien cette appellation – tout est poétique en France) pour 35 euros. Ce n’est pas gratuit comme à Québec, mais les modalités de prêt sont différentes : je peux louer tous les livres, DVD et œuvres d’art gratuitement. J’envisage bientôt de me choisir une peinture ou autre pour décorer temporairement mon studio. Ma visite de la bibliothèque a aussi été l’occasion de découvrir une programmation culturelle d’autant plus renversante qu’elle est abondante, axée sur l’Histoire, la poésie, la musique, les arts visuels, etc. Je me promets d’y retourner pour assister à une de ces activités au moins qui sont, bien sûr, gratuites, membre ou pas. Pour terminer mon périple, je suis allée explorer la section consacrée à la littérature et j’ai constaté qu’elle n’était pas très fournie et que beaucoup de livres n’étaient disponibles qu’en consultation sur place, ce qui m’a déçue. Certaines cotes de livres étaient rédigées à la main : cela m’a beaucoup amusée, car on ne verrait jamais ça à Québec. Mon travail dans le Réseau des bibliothèques de la ville m’a rendue attentive à ce genre de détails, d’autant plus que j’ai visité le Service du traitement où tout est rigoureusement informatisé! Cela dit, j’ai trouvé un ouvrage de Barthes qui contenait Le plaisir du texte, alors j’étais bien heureuse, car j’ai pu ainsi me préparer de façon très sommaire pour mon cours de théorie de la lecture. Enfin, le comble de l’anti-technologie : le commis de bibliothèque a apposé un Post-It sur mon livre pour indiquer la date de retour! Quand même, j’ai bien apprécié ma visite de la Bibliothèque municipale et j’y ai retrouvé l’ambiance que j’aime tant de Gabrielle-Roy : beaucoup de livres et de culture, du silence et des plafonds hauts, tout ce qui est propice à l’élévation intellectuelle. Je crois bien que ce sera un lieu de travail pour mes projets ou lectures à venir.
Depuis une semaine, j’ai assisté à deux fêtes, une « soirée internationale » organisée par le Service des Relations Internationales de Lyon 3 et une autre plus intime donnée par Arne, un ami allemand. Ces deux événements ont été très plaisants. J’ai même dansé lors de la première fête et ça devait faire des années que je ne l’avais pas fait! Ça me rappelle les paroles de Jim Corcoran qui disent qu’« [il a] toujours voulu danser / mais [qu’il se] le refusai[t] », un peu comme moi, mais, cette fois, j’ai lâché prise et je me suis épanouie davantage. Ensuite, nous avons joué au billard et c’était tout aussi amusant, même si nos techniques n’étaient pas des plus au point! Lors de la fête privée, nous n’avons que parlé et bu du vin – plusieurs Européens fumaient des cigarettes –, ce qui était propice à connaître de nouvelles personnes et à développer, au mieux, des amitiés. La colocataire d’Arne, une Française, s’est avérée très accueillante : elle nous a offert à dîner et s’est intéressée à nos origines diverses. Ce qui était drôle, c’est qu’à la fin de la soirée, lorsque j’ai quitté, j’ai fait la bise à des invités non français, alors que la bise est un code social typique du pays qui nous accueille, comme quoi nous sommes bien en train de l’intégrer.
Encore une fois, la sincérité rousseauiste qui me tenaille me pousse à expliquer les réflexions qui ont accompagné mes rencontres de type international. Ces pensées, d’abord répréhensibles, se sont au moins transformées en une plus grande ouverture d’esprit; on dirait que je fais mes confessions à mon tour! À mon arrivée à Lyon et dans les jours qui ont suivi, j’étais fâchée – peut-être juste déçue – de me tenir avec des étudiants étrangers alors que je voulais tant accéder à la culture française. Il est vrai qu’il est plus facile d’entrer en contact avec les étudiants qui sont aussi en échange, le Service des RI se transforme en genre de ghetto. En effet, on est tous dans le même bateau, à la dérive de nos identités, et tout le monde tente de s’accrocher à l’Autre. Maintenant, je connais quelques étudiantes françaises, c’est bien, mais je me suis surtout aperçue que les étudiants étrangers étaient des gens tout à faits géniaux et riche d’une culture encore une fois différente de la mienne. Apatrides que nous sommes, nous cherchons chacun à se rejoindre par l’entremise de la langue française, ce qui est assez émouvant. Parfois, il faut parler plus lentement, répéter ou traduire des mots de l’anglais pour donner corps à la communication, mais c’est un travail qui me plaît énormément de transmettre ma langue à qui s’y intéresse : c’est transmettre une part de mon identité pour en recevoir la leur à la fois.
Dimanche, le lendemain de la soirée chez Arne, Élise, Daniela et moi sommes allées faire notre marché hebdomadaire. Puis, en fin d’après-midi, nous sommes allées à l’Institut Lumière, ancien espace de travail des frères Lumière qui ont inventé le cinématographe, une caméra de prise de vue et projecteur à la fois. C’est ainsi dire que Lyon a grandement collaboré aux débuts du cinéma et les noms des voies de circulation en témoignent : avenue des Frères Lumières, rue du Premier Film, etc. Voisin d’un très joli parc, l’Institut est constitué du hangar initial, dont on aperçoit les anciennes poutres à l’intérieur, ainsi que de rallonges plus modernes. Nous y avons acheté un billet pour visionner, dans une salle unique mais très grande, une projection du film Edward aux mains d’argent, cette œuvre de Tim Burton que je n’avais jamais vue et qui s’est avérée déconcertante, bouleversante, tout à fait magnifique. J’ai découvert que j’étais plus émotive que je le pensais, car j’ai pleuré à la fin du film. La réflexion sur la solitude que j’avais amorcée avec la lecture des Rêveries du promeneur solitaire a pu se prolonger dans ce visionnage. J’ai ressenti une terrible pitié pour ce Edward dont les mains spéciales l’empêchaient de vivre parmi les autres. Cette impossibilité, concrétisée par un attribut physique, apparaît comme intrinsèque à l’être, originelle, et surtout irréversible. Cela m’a fait penser à Rousseau qui, présentant parfois sa solitude comme un privilège, parfois comme mortellement triste, croit avoir été destiné pour toujours à l’exclusion du genre humain. Ce type de constat me touche manifestement trop. Peut-être ai-je peur moi aussi d’être seule, seule dans le désert du monde, pour reprendre un lieu commun romantique.
Encore aujourd’hui, et cela s’avère tout à fait effrayant à constater, Rousseau demeure une figure littéraire solitaire et propice à la moquerie lorsqu’on le présente en classe. C’est ce que j’ai remarqué dans mes cours de littérature française du XVIIIe siècle. Sa croyance en Dieu, l’importance capitale qu’il accorde au cœur, son amour de la botanique, ses mœurs simples, sa paranoïa aussi suscitent toujours des rires parmi les élèves et je dois dire qu’encore une fois, cela m’attriste. Voltaire a grandement sali l’image de Rousseau pendant son vécu et on dirait que la diffamation opérée pendant ce siècle a gardé une espèce de légitimité : Voltaire apparaît comme une belle et grande figure, avec ses conceptions religieuses éthérées qui ont tout pour charmer l’époque actuelle, alors que Rousseau a l’air d’un dérangé, rien de moins. Pourtant, moi, c’est un penseur et écrivain qui me rejoint vraiment et je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi on ne pourrait pas en diffuser une vision plus impartiale. Peut-être sera-t-il un éternel incompris. Je n’ai pas lu Pierre Vadeboncœur, mais j’avais feuilleté un de ses ouvrages qui m’intéressait énormément, Les deux royaumes, et j’étais tombée sur une phrase qui disait quelque chose comme « Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis toujours senti d’une grande amitié pour Jean-Jacques Rousseau. » Quelqu’un aurait donc le même sentiment que moi; il faut que ça vienne du Québec, peut-être pour grandir autrement que dans l’incompréhension d’un personnage tout à fait extraordinaire par son caractère irrémédiablement vertueux, qui aura même influencé Kant.
Mardi matin est arrivé et c’était enfin le moment où le TD d’esthétique (offert par la Faculté de philosophie) débutait. Quelques problèmes de logistique m’ont bien amusée pendant cette matinée : il y avait beaucoup plus d’élèves que prévu d’inscrits au cours, alors nous avons changé de salle. Cela dit, la nouvelle salle non plus ne contenait pas assez de bureaux et les employés de l’université ne semblaient pas très enclins à nous en fournir davantage (ils ont apporté un bureau de trois places et une chaise de plus), ce qui a forcé certains élèves (dont moi!) à s’asseoir par terre pour suivre le cours. Je trouvais ça vraiment marrant, mais j’avais des fourmis dans les jambes à la fin! Quant à la matière du cours, c’était vraiment intéressant et assez difficile pour être stimulant : nous avons étudié une reproduction de toile où Vélasquez. Ce dernier y a représenté divers personnages et, en arrière-plan, un peintre au travail dont le regard est tourné vers l’extérieur de la toile, vers le spectateur lui-même. Cette mise en abyme a donc été pour nous l’occasion d’étudier les niveaux de représentation de l’œuvre, celle que nous avons sous les yeux, photocopiée, et celle du peintre fictif, image invisible aux yeux du regardeur. Nous devons lire Le musée imaginaire de Malraux, j’ai hâte, j’ai cru comprendre que qu’on y parle de comment les anciens critiques d’art ont dû imaginer, penser les œuvres qui n’étaient aucunement reproduites et disponibles comme elles le sont aujourd’hui, peu importe leur époque d’appartenance. Cela pour dire que ce cours va vraiment me permettre d’acquérir de nouveaux outils pour approcher l’art.
En après-midi, je suis allée m’inscrire à des TD auprès du secrétariat des lettres situé à la Manufacture. Cependant, avec les horaires d’ouverture tout à fait conviviaux, ça ouvrait à 13 h 30 et j’avais un cours à 14 h aux Quais (à 30 min. à pied de là) : j’ai dû me dépêcher en prenant le métro. Je suis arrivée en retard de six minutes, mais Daniela m’a dit que ce n’était qu’une minute plus tard que le professeur lui-même. Il n’avait d’ailleurs vraiment pas l’air fâché. Ce n’était pas pour me racheter, mais j’ai participé dans le cours et j’étais fière de moi. Je tentais d’avoir des interventions pertinentes et on dirait que je cherchais moins mes mots que d’habitude. Je travaille mon éloquence, hourra. Cela va me servir pour les multiples explications linéaires que je devrai présenter à l’oral pour les évaluations des TD. Mercredi matin, une élève a présenté un exposé particulièrement intéressant sur les RPS, j’espère en être capable d’en faire autant, avec de multiples références à la philosophie et une analyse fine de l’enchevêtrement des réflexions et des récits de Rousseau.
Hier soir, Élise et moi sommes allées à la rencontre d’un ami de Félix qui habite à Lyon, Vincent. Je lui avais demandé de nous faire découvrir un resto pas cher et proprement lyonnais. Je ne me rappelle pas de son nom (à bon vin point d’enseigne?), mais je me souviens qu’il est situé sur la rue des Marronniers. Nous avons mangé un menu typique aussi : salade lyonnaise (salade verte, lardons, œuf poché et croûtons), pour moi un poisson blanc, pour eux des andouillettes sauce moutarde (mais Vincent n’avait pas faim alors j’ai mangé la moitié de son assiette, un vrai régal, quand même!), du fromage Saint-Marcellin et du pain, une tarte à la praline et un pot de Côte du Rhône à 7 euros. J’avais été trop craintive pour commander des andouillettes, mais je serai rassurée pour l’avenir, mon palet approuve. Tout était délicieux, d’autant plus que ce repas de plusieurs services n’a coûté que 11 euros, tout inclus. C’est incroyable! Il faisait très chaud à l’intérieur, c’était petit, mais on y mangeait comme dans une cuisine personnelle, avec des serveurs souriants et attentionnés qui, évidemment, s’intéressaient à ce cher accent québécois. Élise et moi étions très fières de manger tard (Nous avons commencé vers 20h45 et fini vers 22h30). En tout cas, c’est sûr que je vais y retourner : comme a dit Vincent, c’était le meilleur pour le moins cher. Mission bouchon (resto typique lyonnais) réussie!
La soirée cependant s’est terminée sur une drôle de note. Élise et moi rentrions en métro A (vers Vénissieux) vers 22h45, il y avait pas mal de gens dans les wagons, mais ce n’était pas bondé. Un jeune homme écoutait tranquillement son iPod rangé dans la poche de son pantalon, avec le fil d’écouteur qui passait sous son chandail. Puis, un autre jeune homme est passé, il buvait de la Heinekein, puis il lui a demandé s’il pouvait lui prêter un écouteur pour qu’il puisse entendre lui aussi la musique. Le garçon accepte, puis l’autre lui demande s’il peut monter le volume, le propriétaire sort le joli iPod de sa poche, lui montre qu’il faut mouvoir son doigt de façon circulaire pour l’augmenter. Je me disais : « c’est pas possible, l’inconnu va tirer après le iPod, il va se détacher des écouteurs et il va partir avec ». C’est effectivement ce qui s’est produit. Le pauvre jeune homme lui dit « eh, mais arrête », l’autre lui dit de le suivre vers l’arrière, où le malfaiteur semblait avoir des comparses. Puis, la belle voix enregistrée du métro a annoncé l’arrêt auquel nous étions arrivés, « Sans souci ». La scène était bizarre et la voix y ajoutait une tonalité ironique. Je n’ai pas tourné la tête pour regarder, mais celui qui s’est fait volé a dû descendre du métro peu après sans autre altercation, car on entendait le voleur ricaner avec ses amis et dire « trop facile, trop facile ». Presque tous les passagers avaient assisté à la scène avec attention, sans dire mot cependant. Que pouvions-nous faire sinon se vautrer dans notre silence et compatir? Après le métro, je devais correspondre avec un bus au terminus Grange Blanche. Je crois que j’étais encore sous le choc de cette vision et j’ai pris le bus dans le mauvais sens; j’ai dû faire le chemin inverse à pied, seule dans les rues désertes. Mais non, rien n’est arrivé. J’ai pris le dernier 28 à 00h08 et j’étais heureuse que l’arrêt soit situé directement à la porte de ma résidence.
Je finis cette entrée ma foi très longue par un petit commentaire sur les élections fédérales qui approchent à grands pas. La télécopie vers Ottawa à partir de Lyon coûtait 20 euros pour 3 pages, alors j’ai décidé que je ne voterais pas, d’autant plus que je n’aurais sûrement pas reçu à temps mon bulletin de vote qui doit être délivré par la poste – il paraît qu’aux Etats-Unis, on peut voter en ligne. Même si je ne remplirai pas officiellement mon devoir démocratique, je tiens à souligner que j’espère que M. Harper ne sera pas notre premier ministre à nouveau, ni minoritaire ni majoritaire. Je pense que le Québec et le Canada méritent mieux que les politiques conservatrices qui ne tiennent pas compte de ce qui construit vraiment le futur d’une société : le respect de l’environnement, le partage égal des richesses, et l’art, bien sûr, qui est la voix d’une nation, qu’elle soit québécoise ou canadienne. Je concentre tous mes espoirs vers ce jour du 14 octobre 2008.
les dernières lignes
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
2 commentaires:
Les sincères et la vérité sont nettement plus terrifiants que les menteurs et l'hypocrisie.
En quoi est-ce plus terrifiant?
Enregistrer un commentaire