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dimanche 26 octobre 2008

La chaleur du chocolat

dans ma couverture de laine

Les journées se sont refroidies à Lyon. Je pense que l’automne est arrivé pour vrai – jusqu’à preuve du contraire. En Vélo’v, mes mains gèlent et mes oreilles aussi. Je pense qu’il faudrait que je m’achète un bonnet pour me préparer à cette saison plus froide; j’avais apporté ma tuque du Québec, tricotée et doublée en polar, mais je constate maintenant qu’elle détonne ici, que j’aurais l’air d’une nordique désorientée en la portant.

D’ailleurs, l’automne influe sur mes états d’âme. Cette semaine, je me sentais grise comme le ciel et même les bribes de soleil qui me parvenaient dans la cour intérieure des Quais ne réussissaient pas tellement à me réchauffer. J’ai eu quelques montées de spleen et, évidemment, du mal du pays. En parlant avec ma famille, j’ai su qu’il avait neigé à Québec et j’ai eu un pincement au cœur. J’ai bu du jus d’orange et mangé du miel pour me réconforter et je peux dire que ç’a fonctionné. En fait, je crois que c’est parler avec des amis que je me suis faits ici qui m’a aidée, car on a pu se signifier mutuellement que, oui, on habite en France pour un temps donné et que l’on existe l’un par rapport à l’autre. J’avais toujours pensé que j’étais une fille solitaire, mais je ne crois pas l’être tant que ça, au fond; j’ai failli m’affoler en pensant que je ne ferais rien vendredi soir. D’ailleurs, c’était étrange de constater que, les amis que je considère comme « proches », je ne les connais même pas depuis un mois. J’ai pourtant l’impression que ces moments d’avant font partie d’une autre vie.

Mardi, nous (Élise, Arne, Giulia, David, Larissa, ses deux colocataires et moi) sommes allés au Pathé de Place des Cordeliers voir le dernier Woody Allen, la comédie romantique Vicky Cristina Barcelona. Comme le titre l’indique, le film se déroule en Espagne, où deux Américaines viennent passer ensemble un été. Le réalisateur en a profité pour convoquer de mille façons l’atmosphère particulière de ce pays : protagoniste artiste et tombeur, musique de la langue, concerts émouvants de guitare espagnole, architecture de Gaudí, soleil, vin, plaisirs de la chair, etc. Enfin, tout un univers exotique était mis en place pour lutter contre la logique froide et la monochromie du monde américain dont les deux jolies femmes émergeaient. Quant à la structure du récit, elle s’articule de façon circulaire : Cristina demeure célibataire, malgré ses rencontres, et Vicky, malgré son aventure impulsive et son penchant pour une vie bohème, voue sa vie à un mariage sans saveur. La fin n’est pas ce qui est de plus heureux, mais le tout forme un beau rêve, un bon divertissement pas trop métaphysique. J’avais lu une critique de ce film, au Québec, comme quoi cette œuvre apparaîtrait comme la somme des fantasmes d’un Woody Allen vieillissant et je suis assez d’accord. Enfin, je me suis bien amusée; cette visite au cinéma m’a aidée à lutter contre la température frisquette.

Mes efforts, cette semaine, ont souvent convergé vers ce désir de chaleur, ce qui m’a menée, mercredi, à boire mon premier chocolat (ne pas prononcer « chocolât »…) au café étudiant de la Manu. Il était très bon.

Vendredi soir, finalement, je suis sortie. Larissa m’a invitée à me joindre au groupe d’amis communs qui allait voir un spectacle de musique gitane. J’étais bien heureuse, d’autant plus que cela recoupait mon intérêt récent pour la culture romani. La première partie du spectacle était orientée vers une musique gitane d’influence espagnole tandis que la seconde, assurée par un autre groupe, Le train des balkans, nous présentait des mélodies balkaniques, aux accents parfois arabes. J’ai bien apprécié cette incursion dans un monde musical inconnu dont l’intensité et la sensualité convie à la fête; en effet, tout le monde dansait au rythme du violon, de la contre-basse, de la clarinette, des percussions et du mélange des voix, bien sûr. Pendant ces quelques instants de pur bonheur, je me suis oubliée dans la foule et ça m’a fait du bien.

Après ce chaleureux voyage chez les Roma, les amis et moi nous sommes dirigés chez Frizi, une Allemande que je ne connaissais pas, mais que mes amis allemands connaissaient. De toute façon, ici, le statut d’étudiant Erasmus (qui englobe, finalement, tous les étudiants en échange, d’Europe ou pas) crée d’emblée un genre de communauté entre les gens qui ne se sont jamais rencontrés. Lieu de discussion tranquille et de consommation modeste de vin, cette fin de soirée fut agréable et même cocasse à certains égards : alors que certains invités s’amusaient à recenser de quelle nationalité les convives étaient, certains ont cru, à me voir, que j’étais Française; plus tard, d’autres gens, parce que je parlais avec un Allemand et que j’avais les cheveux blonds, sans doute, pensaient que j’étais moi-même une Allemande. Ç’a m’a bien amusée de constater à quel point mon identité pouvait être fluctuante – ou de savoir à quel point je n’en avais pas.

Hier, avec Élise, Arne, Philippe (ami allemand d’Arne qui est en échange à Lille de passage à Lyon) et Giulia, je suis allée visiter le Musée des Beaux-Arts de Lyon. Notre visite a débuté par une petite marche dans la cour intérieure du musée, qui fait office d’hall d’entrée. C’était très paisible et majestueux à la fois : des colonnades, des pavés, de la verdure, des arbres, des statues disposées entre ceux-ci. Certains mangeaient par terre et j’ai eu envie d’y revenir pique-niquer moi aussi. Puis, nous sommes entrés dans l’édifice en tant que tel, où nous avons non pas acheté mais reçu (gratuité, entre autres, pour les étudiants de moins de 26 ans!) les tickets d’accès à toutes les expositions du musée. Cela dit, nous n’avons visité qu’une exposition, car elle était gigantesque et nous a saturé tous : « Repartir à zéro », réflexion sur l’abstraction de l’après-deuxième guerre. C’était vraiment intéressant, car les œuvres que j’ai vues ont permis de concrétiser la théorie d’histoire de l’art que j’avais vu dans mes cours du cégep. Cette période de l’art s’est beaucoup intéressée au mode de représentation de la réalité, car la figuration classique ne convenait plus aux artistes qui ne voulaient simplement pas représenter le réel, trop mutilé et horrible (disparition du récit dont M. Thélot a parlé dans la conférence); elle ne permettait pas non plus aux sujets d’exprimer leur subjectivité propre. L’exposition présentait des artistes qui ont exploré de plusieurs façons les voies de l’abstraction, en utilisant différents matériaux, la classique peinture à l’huile mais d’autres fois du goudron, du verre, des textiles, des collages de photos. Il y avait même une belle série de productions (dont j’ai malheureusement, encore une fois, oublié le nom de l’artiste) qui étaient issus d’exploration de divers types de peinture qui étaient produits dans des usines des camps de concentration; j’ai été impressionnée par le fait qu’on puisse transformer radicalement une si horrible expérience en source de création. Peut-être que la mort, si proche, rend la vie plus visible, tactile. Métaphoriquement et non à la fois, les peintres cherchent aussi à créer de l’espace – vital? – dans leurs toiles; un artiste (je ne sais plus qui) avaient carrément troué sa toile pour que ses trous lui donnent une nouvelle profondeur. Même si je me suis arrêtée, émue, devant deux tableaux de de Staël, j’ai surtout été marquée par les grands maîtres américains du XXe siècle : Pollock, Newman, Rothko, etc. Cela dit, le Québec n’était même pas laissé en marge : un Riopelle nous représentait fièrement, ainsi qu’un imprimé au mur d’un passage du manifeste Refus global, signé par les peintres automatistes de la province qui cherchaient eux aussi à voir refonder les visions du monde grâce la magie de la création. Enfin, outre ces considérations plutôt nationalistes, j’ai constaté que l’art en général, à ma grande joie, devant cette autodestruction de l’humanité qu’a constituée la deuxième guerre mondiale s’est vraiment érigé contre la laideur dans son acception la plus morale; il émanait de cette communauté d’œuvres, pour ainsi dire, une force, une lucidité incomparables.

Dans un autre ordre d’idées, encore au musée, par contre, nous avons assisté à une scène tirée directement du livre Les fruits d’or de Nathalie Sarraute. Plus précisément, un groupe d’hommes, vêtus de façon chic, évoluait à travers les œuvres autour d’un vrai connaisseur : petites lunettes rondes de couleur, manteau long, foulard bien placé, doigt pointeur, visage sérieux. Ce dernier monsieur, comme s’il détenait la fameuse « échelle des valeurs », jugeait les œuvres à voix haute sous les hochements de tête approbateurs de ses compatriotes avares de ses commentaires. Le berger et ses moutons se déplaçaient ainsi nonchalamment, en me regardant même d’un air suspect, moi qui regardais des tableaux si peu dignes d’intérêt. C’était dégoûtant et hilarant à la fois. J’ai compris que la réalité rejoint parfois la fiction, celle de Sarraute, du moins.

Pour terminer ce somme toute agréable après-midi au musée, les amis et moi avons décidé d’aller prendre un café sur la Place des Terreaux, sur laquelle le musée est situé. Nous sommes allés au Moulin joli, car Élise et moi étions déjà allées et savions que le café y était correct, voire bon. Nous nous sommes installés dehors et avons bu nos espressos sous un soleil très bienvenu tout en discutant de nos appréciations personnelles de l’exposition.

En soirée, nous nous sommes rendus chez Alex, où d’autres gens étaient invités aussi, pour un rendez-vous cinématographique qui deviendra vraisemblablement hebdomadaire. Nous avons regardé le film français sur les Roms, Gadjo dilo (L’homme fou), que nous devions regarder la semaine passée. Cette fois, nous avons réussi à le voir, mais pas à mettre les sous-titres. Outre quelques bribes de français, le film se déroule majoritairement en langue romani : nous, spectateurs, étions donc plongé dans le même climat d’incompréhension que le personnage principal, qui essaie d’intégrer cette langue inconnue. C’est ainsi dire que nous avons vécu une expérience de cinéma des plus particulières : comme Alex ne pouvait que traduire ce qui était dit en roumain, comme il n'y avait que quelques mots de français pour nous tendre tous la main, nous devions observer les émotions, les gestes, les lieux, puis s’enivrer de la musique; toute une sémiotique de la communication qu’on tend à oublier lorsque les mots, le langage utilitaire, s’imposent. Je crois que ç’a bien servi la cause du film, car cette sensibilité que nous devions développer en tant que spectateur répondait bien à la simplicité, à l’humanité des personnages présentés et de leurs mœurs, ce qui donne tant de charme aux Roma. Gadjo dilo a donc, je crois, procuré à tous une belle soirée, d’autant plus que Marie, une Allemande qui étudie en philo, avait préparé une quiche dont elle a offert à un morceau à tous.

jeudi 23 octobre 2008

Sensibilités à la lumière

mardi 21 octobre 2008, dans le calme de mon studio

Vendredi soir dernier, en me rendant à la fête donnée par Giulia dans son appartement, j’ai indirectement fait avec Élise une excursion dans le Vieux-Lyon. Nous sommes descendues à la Gare Saint-Paul en transport en commun et, dans un mélange d’ombre et de lumière, nous avons exploré les rues pavées de ce quartier ancien. Les bâtiments étaient pleins du charme de l’architecture de la Renaissance; tourelles, colonnades et enseignes peinturées se succédaient, Élise et moi pensions croiser Rabelais. Je n’avais pas encore vu de fameuse traboule, ces petits passages – plus étroits que des ruelles – entre les bâtiments, jusqu’à ce que j’aperçoive, inondée d’une douce clarté, une ouverture dans la pierre qui menait jusqu’à une rue plus haute. C’était magique! Malheureusement, toutes ces images ont défilé rapidement devant moi, car nous cherchions avant tout à rejoindre le logement de Giulia. Élise et moi lui avons communiqué notre enthousiasme sans borne pour la beauté de son quartier, mais elle nous a révélé que, pour sa part, quoique les fleuves qui traversent Lyon lui plaisent beaucoup, elle aime mieux les châteaux de Milan, sa ville natale. Disons que cela a remis pour un instant notre émerveillement en perspective, étant donné qu’Élise et moi ne sommes pas habituées à tant de tradition architecturale. Néanmoins, l’appartement de Giulia ne nous a pas fait déchanter : portes de bois, hauts plafonds, boiseries, plâtre couleur beurre, etc. Disons que c’était magnifique et que ç’a rendu pas mal de filles jalouses, filles qui habitent dans des chambres ou studios quasiment sans âme. Sinon, beaucoup de gens se sont entassés dans les appartements au final, plusieurs Erasmus, bien sûr, et plusieurs Français aussi, avec lesquels je n’ai pas fait connaissance. Les groupes ne se mêlaient pas naturellement et je dois dire que je n’ai pas trop forcé la chose non plus. Cette pendaison de la crémaillère pour Giulia s’est avéré un succès et peut-être même un peu trop, car les voisins sont venus avertir à plusieurs reprises du niveau de bruit que toutes les voix conjuguées produisait.

Samedi, Élise et moi avons erré dans le quartier de l’hôtel de ville puis vers la Croix-Rousse. Nous sommes d’abord allée à l’Opéra de Lyon pour acheter des billets pour le ballet Roméo et Juliette ainsi qu’un Pass Opéra qui nous permet d’avoir des tarifs préférentiels dans cette maison qui produit des spectacles de musique, de danse, etc. C’est prometteur.

Après cet achat, nous sommes allées sur la rue Burdeau, que M. Thélot avait conseillée au groupe pour ses multiples galeries d’art qui participent à l’événement lyonnais de Septembre de la photographie – qui se continue véritablement jusqu’à la fin octobre. Dans la galerie Mathieu, il y avait un travail de réflexion sur l’architecture urbaine récente qui m’a assez intéressée, mais dont j’ai oublié le nom de l’artiste. Cela dit, sa méthode de prise de vue consistait à cadrer un coin d’immeuble d’angle préférablement aigu pour mettre en valeur sa géométrie quasiment irréelle. Le procédé, répété pour une vingtaine de photos toutes en noir et blanc, créait un effet sériel, comme si les bâtiments étaient tous manufacturés dans un moule quasiment identique. Mon malaise de spectatrice s’est d’autant plus accentué que les immeubles paraissaient particulièrement angulaires, comme si leur vraie nature de pointe, flèche acérée se manifestait soudainement grâce au regard singulier du photographe. Ce que j’ai remarqué au cours de ma déambulation sur la rue Burdeau, c’est que la photographie demeure vraiment un art engagé, que l’œil artistique recherche bien la beauté non pas seulement esthétique mais une beauté parlante. Grâce à la photo, on découvre que le monde révèle, toutes miniatures soient-elles parfois, ses blessures et ses joies à qui veut bien prendre le temps de les observer. Élise et moi nous sommes ensuite déplacées vers la galerie Réverbère, qui accueillait les travaux de l’Anglais Rip Hopkins. En guise d’introduction à l’œuvre dudit artiste, on présentait un projet que le photographe avait réalisé pour Le Monde, dans lequel il s’employait à illustrer de façon cynique les grandes valeurs de la France. Par exemple, pour représenter la jeunesse, Hopkins a photographié deux jeunes qui s’embrassent sur un fond de graffitis, pendant que lui-même, le photographe, est en train de tomber par terre avec une échelle de métal. Dans chaque cliché, le photographe apparaissait, muni d’un déclencheur souple mauve, ce qui m’a confondue en tant que regardeuse : disons que cela met mal à l’aise, qu’on n’oublie jamais que nous sommes que devant un processus de représentation d’une réalité configurée, imaginée. Outre ce premier travail des plus pertinents, les ensembles photographiques d’Hopkins étaient regroupés sous l’intitulé Viewpoint et mettaient principalement en scène les reclus de la société, marginaux volontaires ou pas – patients d’un asile psychiatrique isolé sur une île grecque, habitants de Riga, une ville de Lettonie, qui veulent sauvegarder un cirque de l’abandon, Roma de la Roumanie et de la République tchèque. J’ai tout particulièrement apprécié la série Strange days, réalisée en 2000, dans laquelle s’opposaient des photographies couleur prises chez les Roma et d’autres noir et blanc prises de ceux qui adhèrent à la société, tout cela dans une même ville tchèque. Si les photographies n’étaient pas toujours prises sur le vif, l’intensité des émotions transmises n’en était pas amoindrie; de la multiplicité de couleurs qui rendaient compte de la réalité des Roma émanait une sorte d’espoir, de liberté poétique qui s’opposait à la grisaille technologique des citoyens en bonne et due forme. Une photo, entre autres, montrait un panneau d’affichage vide sur lequel on voyait, suspendu dans l’air, un corps de femme, habillée, et dont le haut du corps était hors-cadre – sûrement pour éviter de montrer qu’elle se tenait contre le revers du panneau. Puis, comme sous-titrage, Hopkins mentionnait quelque chose comme quoi la croyance populaire voudrait que les Roma aient la faculté de voler. Cet imaginaire, que j’avais déjà rencontré lors de ma lecture de Carmen de Mérimée, me fascine et j’ai retrouvé ce même sentiment grâce à Hopkins; comme le disait le feuillet explicatif, « photographier [a relevé] ici, aux sens artistique et humain, d’une rencontre. » Même si je sais que le contexte socioéconomique des Roma ne soit pas toujours très viable, je me plais quand même à rêver à ce type de déconstructions sociales où l’errance demeure continue, où le Bien et le Mal se confondent.

Pour terminer notre après-midi très riche en découvertes, Élise et moi avons décidé de se payer la traite en achetant chez Voisin, un chocolatier français, deux coussins à 80 centimes chacun. Ce sont des confiseries typiquement lyonnaises qui consistent en un centre mou de chocolat et en un enrobage assez épais de sucre vert. Vincent nous avait recommandé ces sucreries, certes sympathiques mais malheureusement pas renversantes au final.

En soirée, nous sommes allées chez Alex. Encore une fois, comme cet ami habite lui aussi dans le Vieux-Lyon, Élise et moi avons pu allègrement assouvir nos inclinations touristiques en photographiant la belle cathédrale Saint-Jean illuminée et la petite Fourvière, qui nous regardait du haut de sa colline comme un astre brillant. À la fête, il y avait moins de monde que chez Giulia, alors, à mon avis, c’était mieux : j’ai pu parler avec de nouvelles personnes dans une ambiance plus calme, sur un fond de musique électro que je ne connaissais pas mais qui m’a bien plu. Élise et moi avons remarqué que le fait que nous ne fumions pas de cigarettes altère notre intégration des sociabilités européennes, bien que personne n’en fasse de cas sauf nous. La soirée engagée plus tard dans la nuit, nous avons terminé le tout en beauté au Bec de jazz, un bar situé dans la montée vers la Croix-Rousse. Nous avons trouvé cet endroit après avoir erré longuement, mais c’était bien de se promener la nuit dans la ville, comme si nous étions en train d’en conquérir les moindres détours sous le regard bienveillant du Rhône et de la Saône silencieux.

Le lendemain a été une journée tranquille. Après le marché habituel avec Élise, je suis retournée chez moi en Vélo’v et j’ai lu le conte philosophique L’ingénu de Voltaire. Avant de lire cette œuvre, je n’entretenais pas pour cet auteur les meilleurs sentiments, car, pour ce que j’en connaissais, grand ennemi de Rousseau et homme aux mille contradictions – il recevait de l’argent de la cour alors qu’il la critiquait. Ma lecture ne m’a pas particulièrement enchantée davantage, même si j’y ai retrouvé la même fraîcheur d’écriture que celle que j’avais croisée dans Candide ou l’optimiste. Cependant, le style condescendant de Voltaire m’a laissée froide : il se cite lui-même, il rit de ses personnages caricaturaux, il détourne le sens de la vertu, etc. Au moins, dans cette prose, on rencontre les Lumières qui réussissent, grâce à la raison, à tout transmuter positivement avec la fin du conte : le janséniste se convertit à une version plus saine du christianisme, le religieux abuseur reconnaît ses torts et veut aider son L’ingénu. Je reconnais que le genre du conte ait pu être une avancée dans le domaine littéraire, mais je crois que c’est le caractère trop grossi propre à ce genre d’écrits qui m’a déplu, d’autant plus que la littérature y semble devenir un outil de propagande (bien que je ne sois pas nécessairement en désaccord avec les idées proposés) plus qu’un objet de méditation esthétique. Voltaire n’a pas réussi à être un poète.

Pour le dîner, Élise, Daniela et Irene sont venues chez moi et nous avons préparé des pâtes aux artichauts que nous avons dégusté assises par terre, car je n’ai pas assez de chaises. Du moins,c’était bon et, en plus, cela a pu aider les filles dont la cuisine de leur étage, en résidence, ne propose plus qu’un rond électrique fonctionnait pour environ 30 ou 40 personnes. C’est assez dingue et ce type de désagrément me fait apprécier mon petit studio individuel.

Ensuite, Élise et moi sommes retournées chez Alex, car il nous avait invitées, avec Giulia, à venir chez lui pour une soirée cinéma – moins onéreuse que dans de grandes salles de la Presqu’île! Alex voulait absolument que nous regardions un film téléchargé sur l’ordinateur, un film français sur les Roma mettant en vedette Romain Duris. J’ai trouvé ça drôle de reconnaître chez Alex un écho pour ma fascination pour les peuples bohémiens, alors je lui ai parlé de l’exposition de photographies qui m’avait touchée et il m’a semblé surpris, je crois, par la connotation positive que l’artiste accordait aux Roma, car habitant en Roumanie, il sait que ces marginaux sont mal vus par les « civilisés ». Enfin, malheureusement, nous n’avons pas réussi à faire fonctionner le film téléchargé sur l’ordinateur, alors nous nous sommes rabattus sur YouTube et nous avons regardé divers clips et bande-annonces en buvant du thé et en commentant nos visionnages. Élise et moi en avons profité pour montrer à Alex et Giulia le vidéo de Michel Rivard et cie contre les coupures en culture et je crois bien que ç’a leur a plu; Giulia nous a révélé que de telles coupures se produisent aussi en Italie, à son grand désarroi. Je me demande quel tournant prend notre monde… Enfin, nous nous sommes arrêtés la bande-annonce de L’auberge espagnole et ces brefs instants ont opéré sur moi le même charme qu’à l’habitude, j’avais le goût de revoir le film. Cette fois, pourtant, il me semble que cette magie était décuplée, exaltée par la mise en abyme du moment : nous étions et sommes quatre étudiants Erasmus en voyage en train de mélanger nos vies et nos identités dans l’auberge française que constitue pour nous Lyon. Je me suis dit que peut-être que la vie pourrait ressembler à un film.

dimanche 19 octobre 2008

Remarques sur l'horizon










Yves Bonnefoy dans la main de Farhad Ostovani. Google m'a aidée à retrouver les vrais mots; cette image représente un des textes de l'exposition dont j'ai parlé.

Les longs travaux de la patience

vendredi 17 octobre 2008, sous une lumière de fin d’après-midi

Déjà se termine une semaine somme toute calme. Une forme de quotidien s’incruste dans mon existence à Lyon : lire, écrire mon journal (!), assister à mes cours, marcher ou rouler en Vélo’v, cuisiner avec Élise, discuter avec ce que je pourrais appeler mon nouveau cercle social. J’en reparlerai plus tard.

Mardi, j’ai eu mon cours habituel sur les représentations de la lecture. Comme ma grippe ne faisait pas relâche encore, j’ai suivi de peine et de misère, ma toux et mes éternuements devenant la trame sonore du cours. Ç’a été quand même intéressant, quoique Barthes et le prof aussi, malheureusement, puissent être d’un flou irritant. À la fin du cours, comme nous le faisons depuis des années, Élise et moi avons tardé à sortir de la salle, ramassant trop lentement notre attirail d’apprentissage. M. Auclerc avait lui aussi mis du temps à sortir et il a engagé la conversation en nous demandant si tout allait bien pour nous – il se souvenait que nous étions Québécoises, car nous lui avions demandé, d’un air effaré sans doute, au début du semestre où on peut acheter les œuvres au programme; Élise suit également un autre cours avec ce prof, il l’avait également remarquée ainsi. Enfin, cette entrée en matière assez classique de la part de M. Auclerc a dérivé jusqu’au sujet des approches différentes des études littéraires qu’ont la France et le Québec. Nous lui avons d’emblée déclaré qu’au Québec, les textes sont observés avec des approches nettement plus théoriques (Élise et moi avons toujours pensé que c’est ce qui manque au cours de M. Auclerc pour que le contenu qu’il nous présente gagne en substance) alors qu’ici, en France, les études demeurent vraiment collées contre le texte et les mécanismes de son langage. Le prof a semblé au courant, il savait que la sociocritique était pas mal développée (Angenot), et il a mentionné qu’il y a eu en France un recul théorique depuis les vingt dernières années, car on aurait dit que les approches trop conceptuelles du texte éloignaient du vrai sens. Le débat éternel, quoi, bien que j’aie l’impression que le Québec fait mieux avec sa rigueur méthodologique. M. Auclerc a souligné au passage que nous devons trouver que son cours n’analyse pas trop finement les textes, comme s’il se sentait en manque par rapport à la façon de procéder des Français, mais nous lui avons répondu que non; en vérité, son cours est agréable même si on remarque que ce prof manque d’expérience, comme je l’ai déjà mentionné. Enfin, nous avons tous les trois ri ensemble lorsque nous avons révélé à notre interlocuteur qu’étudiant en lettres modernes, nous n’avions droit que de suivre deux cours de littérature avant 1800, alors qu’ici, les cours de type abondent et que tous les élèves sont obligés de suivre des cours de latin, langue résolument pas moderne. Cette petite conversation a été assez sympathique, tout bien considéré. On dirait que M. Auclerc avait besoin de parler; peut-être s’est-il senti inquiet, tout jeune prof qu’il est, peu sûr de ses performances. Si tel était le cas, j’aurai au moins compris sa détresse, celle de ne pas savoir où l’on va, dans un cours comme dans un pays. J’aurai également su que seules les voix humaines peuvent nous rassurer pour un temps donné.

Dans ce cours de littérature française du XXe siècle, nous sommes plusieurs étudiants Erasmus (je sais que je ne fais pas d’échange à l’intérieur de l’Europe, mais c’est plus facile de se faire comprendre par cette étiquette) et ainsi s’est formé un petit groupe d’amis. Donc, mardi, après le cours, nous avons pris l’habitude de discuter dehors, où d’autres connaissances viennent nous rejoindre. On dirait que se forge en moi un sentiment d’appartenance, je dois dire que ça ne me déplaît pas du tout. Ça fait du bien de reconnaître des visages dans les classes et après celles-ci, surtout, et de savoir qu’on a dépassé le stade du « Tu étudies en quoi? » et du « Tu viens de quel pays? ». J’ai même eu des invitations à deux soirées en fin de semaine (chez Giulia, une Italienne, et chez Alex, un Roumain), c’est réjouissant.

Mercredi a été une journée plus difficile car ma grippe atteignait son paroxysme. J’avais deux périodes de TD (1 h 30 chacune) où des étudiants présentaient des explications linéaires de texte et, lorsque le travail donné à entendre s’avère de mauvaise qualité, assister à ce type d’exercice est des plus insupportables. Disons que mon cerveau congestionné avait du mal à rester positif, même si j’ai félicité une étudiante après son explication linéaire d’un extrait des Rêveries, explication intelligente qui rendait véritablement hommage à ce cher écrivain, mieux que je ne pourrais le faire, j’en ai bien l’impression – c’est un cours de troisième année, je sais, mais j’aime toujours me mettre la barre haute. L’exposé portait sur la dernière promenade où Rousseau raconte et réfléchit sur la tendre partie de son existence passée avec Mme de Warens, où l’écriture sacralise cette dame et où l’on assiste à la naissance de l’être moral qu’est devenu Rousseau. Outre cette performance très enthousiasmante, les prestations étaient assez ennuyantes. De surcroît, la prof (mais il en va de même pour tous les profs), à la fin de chaque présentation orale, fait la correction à voix haute de ce qui a été dit et souligne aussi ce qui n’a pas été dit – tout aurait pu être enseigné par la prof! Vraiment pénible pour la personne en avant et aussi pour les confrères de travail qui ne peuvent que compatir. Je ne comprends pas pourquoi les Français s’acharnent à de tels exercices, alors que cela devrait être fait plutôt à l’écrit, selon moi : économie de temps et d’émotion. Même la prof, Mme Cron, toujours si élégante et à propos, a lancé des regards désespérés à la fenêtre et a soupiré sèchement plusieurs fois. J’apprendrai peut-être à être éloquente, du moins, avec la pratique dont il s’ensuivra de mes multiples exposés à venir.

En soirée, après avoir dormi chez moi pour avoir un minimum vital d’énergie, j’ai participé à un quiz international organisé par l’association internationale de Lyon 3. Élise et moi étions jumelées à une Française bien sympathique dont j’ai malencontreusement oublié le nom. L’activité était plutôt agréable même si les questions portaient souvent sur la géographie européenne et que cela nous désavantageait, Élise et moi. Il aurait fallu plus de questions sur la littérature! Nous avons quand même eu du plaisir et nous sommes restées pour la finale avec les six meilleures équipes, dont Arne et Larissa, deux amis allemands, faisaient partie. Ils se sont mérité la troisième place et quelques prix : cahiers, parapluies, etc.

Jeudi, qui l’eût cru, Élise et moi avons déposé aux Relations internationales notre demande de carte de séjour. Cette dernière assurera la légalité de notre séjour en France lorsque nos visas respectifs arriveront à échéance, cela en décembre prochain. Avec Daniela et d’autres filles, nous avions pensé faire un petit séjour à Genève le temps d’une fin de semaine vers la fin d’octobre. Cependant, cela ne sera pas possible : comme nous n’avons pas encore de titre de séjour officiel, il est plus sage de rester en France, pour éviter des complications lors du retour au pays, même si nous en serions sorties que pour des fins touristiques. C’est ce que M. Wang, responsable des demandes de titres de séjour, nous a révélé avec un brin d’affolement, surtout que nous voulions sortir de l’Union Européenne, étant donné que la Suisse n’y a pas adhéré.

Enfin, vendredi, aujourd’hui, j’avais le cours magistral sur l’histoire littéraire française du XIXe siècle avec M. Thélot. C’était bien comme à l’habitude, mais le prof avait l’air plus dissipé que d’autres fois, il digressait beaucoup, c’était drôle et captivant à la fois. C’est pourquoi je tiens à rapporter un de ses propos. Outre ses exhortations habituelles à nous gaver de culture, comme écouter les compositions les plus romantiques de Beethoven en lisant Chatterton, une pièce de théâtre tout aussi dramatique de Vigny, dérivant de son exposé sur ladite œuvre, il s’est permis quelques considérations sur la poésie, comme quoi elle serait un artisanat et non pas seulement un éclair de génie. M. Thélot nous a recommandé d’écrire dès ce soir un sonnet bien réglé pour qu’on se garde la main, car, si on n’écrit pas pendant vingt ans et qu’on veut recommencer ensuite, c’est très difficile. Cette réplique était étrange, je ne sais pas s’il se parlait à lui-même. La salle, cette fois, n’a pas éclaté de rire. Je ne sais pas si le prof, pour sa part, s’est simplement amusé en nous livrant ce singulier discours, mais ça m’a donné matière à réflexion. Moi-même, parfois, j’écris des poèmes, je me désole puis je veux tout abandonner (pourquoi écrire quand Yves Bonnefoy écrit?); je me dis que je n’ai pas assez vécu encore pour poétiser. Mais peut-être que le temps d’écrire n’a pas de spécificité, il s’agirait seulement de le prendre et d’y croire un peu. Pour éviter des accès de nostalgie dont M. Thélot souffre peut-être et pour avoir la main prête en tout temps, on ne sait jamais. La main, à force de travail, pourrait elle-même trouver son temps. Ayant ainsi trouvé une forme de motivation à l’écriture, je pense que je vais essayer de participer au concours littéraire « Des pas dans la ville » organisée par ma faculté des lettres lavalloise, ça me fera un petit exercice.

jeudi 16 octobre 2008

« Que parler d’autre que de l’horizon? »

lundi 13 octobre 2008, sur ma table

C’est l’automne ici et il fait chaud. J’ai toujours l’impression que je baigne dans un climat de fausseté : ce n’est pas un vrai automne ici, ce n’est qu’une minime froideur que l’on injecte à l’été et que de la mort dont on barbouille les feuilles. Il fait environ 20°c pendant la journée et je ne sais jamais comment m’habiller. J’ai tout de même réussi à attraper dans un mal de gorge, ce qui fait que j’ai sauté cette semaine la pratique de chorale pour me m’emplir de repos et de thé.

Vendredi passé, Élise et moi nous sommes offert un petit cadeau : nous avons partagé une pâtisserie à 1,80 euros, une religieuse. C’était une espèce pâte à chou dans laquelle il y avait de la mousse au chocolat. La pâte du bas elle-même était ornée d’un pompon de pâte. Le tout était également nappé de chocolat. C’était très bon, évidemment, on goûtait très fort le cacao – et le sucre! Les pâtisseries françaises regorgent de petites merveilles de la sorte. On s’offre aussi parfois des délices un peu plus communes : croissants au beurre, pains au chocolat.

Samedi, nous avons décidé de découvrir le plus grand espace vert de Lyon, le parc de la Tête d’Or. Pour ce faire, nous avons chacune emprunté un vélo fourni par le système urbain de vélos accessibles en libre-service, Vélo’v Grand Lyon. Nous avons acheté une carte de courte durée d’une valeur de 1,50 euros en attendant de faire l’inscription totale (10 euros pour l’année). Tout s’est bien déroulé, à l’exception près que nous avons un peu tourné en rond avant d’arriver au parc, car nous ne savions pas exactement quelles rues prendre pour s’y rendre, déambulation d’autant plus compliquée en raison des multiples rues à sens unique et ronds-points. Nous sommes finalement arrivées à destination et nous avons pénétré avec bonheur dans ce havre de paix et de verdure, ce que nous n’avions pas vraiment côtoyé depuis notre arrivée en France. Les arbres y sont gigantesques et ils délimitent des zones à ciel ouvert où le soleil réchauffe quelques promeneurs. Dans ce parc, on trouve aussi des jardins remplis d’une multiplicité de fleurs multicolores et de fines herbes en bonne santé. L’anis, la menthe et le persil, entre autres, chauffés au soleil, répandent leurs intenses parfums et cela crée des paysages tout à fait magnifiques à voir et à sentir. Cet espace naturel de la ville se particularise aussi par le zoo municipal qu’il constitue. Les petits enfants comme les plus grands peuvent s’amuser à regarder l’air ébahi des animaux (ours, crocodiles, girafes, flamands roses, daims, etc.) qui évoluent dans le territoire qu’on leur a délimité. Après avoir marché et visité les différents attraits du parc, Élise et moi en avons profité pour nous reposer dans l’herbe fraîche, qui sent d’ailleurs la même chose qu’au Québec. Nous avons ainsi pu faire le plein de sérénité naturelle pour affronter avec calme la vie urbaine dans laquelle nous baignons. Un peu plus et je rêvais comme une promeneuse solitaire.

Lorsque nous quittions le parc, nous avons croisé une femme et son enfant qui marchaient aussi vers la sortie. Soudain, le petit garçon s’est écrié « Un marron! » et a ramassé par terre, avec empressement, ce grand trésor qu’il venait de découvrir. Sa mère lui a répliqué que ce n’était pas manger; ce type de marron est bel et bien indigeste. Ce qui fait sourire dans ce récit anecdotique, c’est qu’Élise, il y a quelques jours, avait eu la même réaction que l’enfant devant un marron qui gisait par terre. Elle aussi s’en était emparée avec joie et le traîne depuis dans son manteau. Cela me fait croire qu’il existe un parallèle entre l’étonnement de l’enfant et de celui du voyageur, de l’apatride. Plus précisément, on voit tout comme si c’était pour la première fois : ce que d’autres écraseraient sous un pas pressé s’avère une source d’émerveillement pour qui sait y porter attention.

Le reste de la fin de semaine s’est déroulé sans grande cérémonie. Un marché vite fait, de nouvelles photos du Rhône et de ses rives qui m’ont parues encore aussi belles qu’auparavant. Puis, j’ai avancé un peu ma lecture des Poèmes antiques et modernes de Vigny. La première œuvre est suivie des Destinées que je dois aussi lire. Pour l’instant, cette poésie m’apparaît un peu aride, mais intéressante par la réécriture au négatif des mythes religieux chrétiens.

Aujourd’hui, une des aires ouvertes de l’université accueillait divers stands attribués aux pays où les étudiants de Lyon 3 peuvent partir en échange d’études. Élise et moi avons fièrement représenté le Québec, dont la spécificité linguistique le distinguait – encore une fois – drastiquement du reste du Canada. Nous avions décidé de participer à cette activité par bonne humeur, intéressées à promouvoir à qui veut bien notre chère Université Laval; je n’avais cependant pas pensé que ce serait l’occasion d’entrer en contact réel avec des étudiants français. C’est ainsi dire que j’ai été surprise, car Élise et moi avons dû raconter quelques fois la belle histoire de notre pays, où neige, froid et langue française persistent par je ne sais quelle magie. Un étudiant, franchement intéressé par la province et notre statut d’étudiantes en échange, m’a même invitée à lui parler de mon expérience ici. J’ai dit que j’appréciais bien mon séjour, même si je constatais que ce n’était pas toujours facile d’entrer en contact avec les autres étudiants. Le jeune homme a renchéri en soulignant que, Lyon 3 étant une fac de droite, ses étudiants « locaux » ne sont pas intéressés par les étudiants étrangers, en fait, surtout ceux qui étudient du côté du droit et de l’économie. Selon lui, Lyon serait la ville la plus froide de France. Même si certaines personnes, comme cet étudiant enthousiasme, portent à croire que les Lyonnais sont sympas, je crois le soleil de l’automne que je vis ici ne parvient pas en effet à combler le manque de chaleur humaine.

À ce sujet – et mon interlocuteur a tout confirmé –, j’ai remarqué que, lorsqu’on se promène du côté du droit et de l’économie de la Manu, on se fait constamment dévisager de la tête au pied par ces gens toujours habillés de façon impeccable avec un beau portable en main et dans l’autre main une cigarette fumante. En fait, la Manufacture dans son ensemble, tout comme la bibliothèque, est divisée en deux aires de vie, soit une destinée aux lettres et aux langues et une autre destinée au droit et à l’économie : c’est de quoi alimenter une belle dichotomie entre ces secteurs du savoir et même entre les attitudes qui en découlent. Sabine, une amie française que je connaissais avant de partir en voyage, m’avait avertie de cette scission de Lyon 3, mais je n’imaginais pas ce que c’était de la vivre réellement. Quand j’erre dans l’université, j’aime mieux me réfugier du côté des littéraires habillés avec un peu plus de couleur et avec des regards un brin plus bienveillants. Le Service des Relations Internationales est d’ailleurs situé de ce côté de la fac.

Enfin, à 17 h s’est produit un événement que j’attendais depuis longtemps : une conférence-débat sur « L’Ut pictura poesis (la poésie comme la peinture) aujourd’hui » animée par M. Thélot, mon cher prof, où étaient invités le poète Yves Bonnefoy (!) et un critique d’art de l’Institut de Paris, spécialiste du peintre iranien Farhad Ostovani. Ces échanges étaient suivis du vernissage d’une exposition sise dans la bibliothèque de la Manu dudit artiste, avec qui Bonnefoy travaille en concert depuis longtemps, ses textes accompagnant les toiles. Pour amorcer la discussion, qui s’avérait un séminaire doctoral ouvert à tous, M. Thélot a procédé d’une présentation des enjeux qui sous-tendent au sujet traité. Alors qu’une alliance mimétique entre la peinture et la poésie existait depuis Aristote, le peintre puisant dans les vers des sujets et récits mythologiques ou simplement historiques, la modernité en art, depuis le romantisme, a brisé cette paisible unité. La poésie ne raconte plus, elle s’attarde plutôt à la diction d’une affectivité. En peinture, l’émotion l’emporte également, si bien qu’on assiste à une disparition graduelle du récit figuratif, dont découlera une tendance à l’abstraction. Un nouveau lien cependant subsiste entre peinture et poésie, où le regard du peintre devient source de connaissance pour le poète qui se demande ce qu’on peut désormais voir sans savoir, sans récit, sans discours sur le monde.

Cette introduction des plus pertinentes a ainsi ouvert la voie au poète dont j’avais très hâte d’entendre les propos. Yves Bonnefoy est un monsieur assez âgé, avec les cheveux blancs qui vont dans tous les sens et avec un regard très profond, d’une densité qui particularise l’œil des poètes. Cet artiste du langage (et aussi essayiste, penseur littéraire) a proposé que la poésie soit une prise de contact avec le monde extérieur. La substance de celui-ci se révèle infinie, puisque tout objet observé donne un nombre inimaginable de détails à percevoir, et absolue, en raison de l’unicité convoquée par le regard – cela m’a fait penser à Saint-Denys Garneau qui peignait des œuvres où regard et réalité s’unissaient enfin. Comme la peinture témoigne de la réalité sensible qui échappe au langage, handicapé par les schèmes et concepts qui le constituent, l’art pictural offre une matière brute sur laquelle le poète peut méditer. Ce qui m’a le plus surprise dans cette réflexion, c’est que Bonnefoy oppose à cette vastitude perceptive s’oppose notre finitude d’humain, nous qui ne sommes que des êtres de passage; j’avais toujours cru que l’écriture était un moyen de transcender notre éphémérité, pas de nous la rendre palpable, sentie en quelque sorte. Soudainement, j’ai eu le sentiment de la fragilité de nos existences, tout (re)devenait clair. Bonnefoy a d’ailleurs déclaré que la poésie, nourrie par la lucidité de la peinture, doit se débarrasser des amas d’une pensée scientifique qui contribue à nous divertir, au sens pascalien du terme, et qui contamine notre rapport direct au monde sensible.


La visite de l’exposition d’Ostovani m’a engagée davantage dans ce parcours de méditation. J’emprunterai maintenant quelques considérations exprimées par le spécialiste du peintre pour mieux expliquer ce que j’ai vu, pensé. Dans les toiles d’Ostovani, on réfère à la réalité sans effet de réalité : on en est constamment distanciés par l’accumulation d’hachures, de gris, de beiges et de zones floues, ou par la surabondances de détails, notamment dans les dessins de feuilles mortes. En regardant ces productions, j’étais enveloppée par un sentiment d’inquiétude, tant la gravité des tons et le dépouillement des compositions souligne l’absence de d’une chose même qui nous échappe. Plus ça va et plus on se prend parfois à rêver à l’horizon, sujet de prédilection chez Ostovani. L’horizon, lieu d’unité au loin et d’émergence de la lumière, contient toutes nos espérances. À cet égard, une phrase de Bonnefoy, parmi d’autres, m’avait marquée (et je cite grossièrement) : « que parler d’autre que de l’horizon? » J’aimerais me souvenir de plus de phrases de ces petits poèmes en prose, alors je pense que je vais y retourner pour en prendre en note et pour observer à nouveau les œuvres, car la petite soirée d’ouverture ne s’y prêtait pas totalement.

Beaucoup de gens ont assisté au débat-conférence et au vernissage aussi, peut-être cinquante ou cent personnes et c’était parfois difficile de circuler à notre aise pour contempler les œuvres placées dans l’espace réduit du sous-sol de la bibliothèque. Cela dit, à travers ces visages pour moi anonymes, j’ai reconnu quelques-uns de mes profs, dont ma prof de Rousseau. J’ai croisé son regard alors que nous nous étions penchées sur un même travail d’Ostovani et, instinctivement, je lui ai souri, je ne sais pas pourquoi : peut-être pour notre amour partagé de Rousseau ou seulement par courtoisie. Je n’ai cependant reçu aucune marque d’attention de sa part, son visage est resté fermé. Élise, qui m’accompagnait depuis le début, m’a intimé de partir, car nous en étions au moment de la soirée où les gens se mêlent entre eux et discutent autour de petites bouchées. Nous n’avions, pour notre part, personne avec qui échanger. Nous avons quitté discrètement, un peu bredouilles. Je me suis sentie comme devant une toile d’Ostovani, très petite, confrontée à un monde dont toute la subtilité se dérobe à moi et se réfugie dans l’horizon.

jeudi 9 octobre 2008

Julie et Jean-Jacques

à côté de mon petit-déjeuner, dans mon studio

Le temps déjà file à une vitesse inconsidérée. Cela fait déjà plus d’un mois que je suis à Lyon. Comme je lis Rousseau et que je suis très sensible à son désir de sincérité, je vais l’être moi aussi : ça va faire une semaine que je n’ai pas écrit mon journal et je n’inventerai pas d’entrées faussement datées. Pas de chronologie imaginaire à construire, je montre seulement qu’ici comme ailleurs, le temps s’avère une matière très fugace. Je vais néanmoins essayer d’être plus constante dans mon écriture pour les jours qui viennent. Comme je l’avais vu dans mon cours d’écriture de l’essai lors de notre approche de l’écriture diariste, un auteur (dont j’ai oublié le nom) disait que, si on ne veut pas révéler de choses honteuses dans notre journal, nous n’avons qu’à ne pas les faire dans la vie réelle. Je vais essayer de suivre ce précepte.

Vendredi passé, Élise et moi avons décidé de rester chacune de notre côté, alors je me suis investie d’une mission assez excitante, celle d’aller visiter la Bibliothèque municipale, succursale Part-Dieu (bibliothèque centrale comme l’est Gabrielle-Roy à Québec), et de m’inscrire au réseau des bibliothèques lyonnaises. Je n’ai pas pris de photos, alors je vais tenter de vous décrire comment c’était. L’extérieur est tout à fait horrible : un gros bloc de béton où les entrées concaves sont sombres, peu de fenêtres de surcroît. Juxtaposé à cette pièce énorme, un petit mais très long cylindre (environ 10 mètres de diamètre) qui, je crois, serait le « Silo moderne », espèce de réserve à livres seulement accessible aux employés. Après avoir contemplé ce paysage des plus pittoresques, je suis enfin entrée dans ce gigantesque bâtiment pour progresser dans une multitude de corridors plus ternes les uns que les autres jusqu’à ce que j’arrive au hall de la bibliothèque. Cette fois, c’était plutôt ravissant : mélange d’œuvres d’art, de ciment texturé, de bois et de couleurs. J’ai souscrit à l’abonnement annuel « Lire écouter voir » (j’aime bien cette appellation – tout est poétique en France) pour 35 euros. Ce n’est pas gratuit comme à Québec, mais les modalités de prêt sont différentes : je peux louer tous les livres, DVD et œuvres d’art gratuitement. J’envisage bientôt de me choisir une peinture ou autre pour décorer temporairement mon studio. Ma visite de la bibliothèque a aussi été l’occasion de découvrir une programmation culturelle d’autant plus renversante qu’elle est abondante, axée sur l’Histoire, la poésie, la musique, les arts visuels, etc. Je me promets d’y retourner pour assister à une de ces activités au moins qui sont, bien sûr, gratuites, membre ou pas. Pour terminer mon périple, je suis allée explorer la section consacrée à la littérature et j’ai constaté qu’elle n’était pas très fournie et que beaucoup de livres n’étaient disponibles qu’en consultation sur place, ce qui m’a déçue. Certaines cotes de livres étaient rédigées à la main : cela m’a beaucoup amusée, car on ne verrait jamais ça à Québec. Mon travail dans le Réseau des bibliothèques de la ville m’a rendue attentive à ce genre de détails, d’autant plus que j’ai visité le Service du traitement où tout est rigoureusement informatisé! Cela dit, j’ai trouvé un ouvrage de Barthes qui contenait Le plaisir du texte, alors j’étais bien heureuse, car j’ai pu ainsi me préparer de façon très sommaire pour mon cours de théorie de la lecture. Enfin, le comble de l’anti-technologie : le commis de bibliothèque a apposé un Post-It sur mon livre pour indiquer la date de retour! Quand même, j’ai bien apprécié ma visite de la Bibliothèque municipale et j’y ai retrouvé l’ambiance que j’aime tant de Gabrielle-Roy : beaucoup de livres et de culture, du silence et des plafonds hauts, tout ce qui est propice à l’élévation intellectuelle. Je crois bien que ce sera un lieu de travail pour mes projets ou lectures à venir.

Depuis une semaine, j’ai assisté à deux fêtes, une « soirée internationale » organisée par le Service des Relations Internationales de Lyon 3 et une autre plus intime donnée par Arne, un ami allemand. Ces deux événements ont été très plaisants. J’ai même dansé lors de la première fête et ça devait faire des années que je ne l’avais pas fait! Ça me rappelle les paroles de Jim Corcoran qui disent qu’« [il a] toujours voulu danser / mais [qu’il se] le refusai[t] », un peu comme moi, mais, cette fois, j’ai lâché prise et je me suis épanouie davantage. Ensuite, nous avons joué au billard et c’était tout aussi amusant, même si nos techniques n’étaient pas des plus au point! Lors de la fête privée, nous n’avons que parlé et bu du vin – plusieurs Européens fumaient des cigarettes –, ce qui était propice à connaître de nouvelles personnes et à développer, au mieux, des amitiés. La colocataire d’Arne, une Française, s’est avérée très accueillante : elle nous a offert à dîner et s’est intéressée à nos origines diverses. Ce qui était drôle, c’est qu’à la fin de la soirée, lorsque j’ai quitté, j’ai fait la bise à des invités non français, alors que la bise est un code social typique du pays qui nous accueille, comme quoi nous sommes bien en train de l’intégrer.

Encore une fois, la sincérité rousseauiste qui me tenaille me pousse à expliquer les réflexions qui ont accompagné mes rencontres de type international. Ces pensées, d’abord répréhensibles, se sont au moins transformées en une plus grande ouverture d’esprit; on dirait que je fais mes confessions à mon tour! À mon arrivée à Lyon et dans les jours qui ont suivi, j’étais fâchée – peut-être juste déçue – de me tenir avec des étudiants étrangers alors que je voulais tant accéder à la culture française. Il est vrai qu’il est plus facile d’entrer en contact avec les étudiants qui sont aussi en échange, le Service des RI se transforme en genre de ghetto. En effet, on est tous dans le même bateau, à la dérive de nos identités, et tout le monde tente de s’accrocher à l’Autre. Maintenant, je connais quelques étudiantes françaises, c’est bien, mais je me suis surtout aperçue que les étudiants étrangers étaient des gens tout à faits géniaux et riche d’une culture encore une fois différente de la mienne. Apatrides que nous sommes, nous cherchons chacun à se rejoindre par l’entremise de la langue française, ce qui est assez émouvant. Parfois, il faut parler plus lentement, répéter ou traduire des mots de l’anglais pour donner corps à la communication, mais c’est un travail qui me plaît énormément de transmettre ma langue à qui s’y intéresse : c’est transmettre une part de mon identité pour en recevoir la leur à la fois.

Dimanche, le lendemain de la soirée chez Arne, Élise, Daniela et moi sommes allées faire notre marché hebdomadaire. Puis, en fin d’après-midi, nous sommes allées à l’Institut Lumière, ancien espace de travail des frères Lumière qui ont inventé le cinématographe, une caméra de prise de vue et projecteur à la fois. C’est ainsi dire que Lyon a grandement collaboré aux débuts du cinéma et les noms des voies de circulation en témoignent : avenue des Frères Lumières, rue du Premier Film, etc. Voisin d’un très joli parc, l’Institut est constitué du hangar initial, dont on aperçoit les anciennes poutres à l’intérieur, ainsi que de rallonges plus modernes. Nous y avons acheté un billet pour visionner, dans une salle unique mais très grande, une projection du film Edward aux mains d’argent, cette œuvre de Tim Burton que je n’avais jamais vue et qui s’est avérée déconcertante, bouleversante, tout à fait magnifique. J’ai découvert que j’étais plus émotive que je le pensais, car j’ai pleuré à la fin du film. La réflexion sur la solitude que j’avais amorcée avec la lecture des Rêveries du promeneur solitaire a pu se prolonger dans ce visionnage. J’ai ressenti une terrible pitié pour ce Edward dont les mains spéciales l’empêchaient de vivre parmi les autres. Cette impossibilité, concrétisée par un attribut physique, apparaît comme intrinsèque à l’être, originelle, et surtout irréversible. Cela m’a fait penser à Rousseau qui, présentant parfois sa solitude comme un privilège, parfois comme mortellement triste, croit avoir été destiné pour toujours à l’exclusion du genre humain. Ce type de constat me touche manifestement trop. Peut-être ai-je peur moi aussi d’être seule, seule dans le désert du monde, pour reprendre un lieu commun romantique.

Encore aujourd’hui, et cela s’avère tout à fait effrayant à constater, Rousseau demeure une figure littéraire solitaire et propice à la moquerie lorsqu’on le présente en classe. C’est ce que j’ai remarqué dans mes cours de littérature française du XVIIIe siècle. Sa croyance en Dieu, l’importance capitale qu’il accorde au cœur, son amour de la botanique, ses mœurs simples, sa paranoïa aussi suscitent toujours des rires parmi les élèves et je dois dire qu’encore une fois, cela m’attriste. Voltaire a grandement sali l’image de Rousseau pendant son vécu et on dirait que la diffamation opérée pendant ce siècle a gardé une espèce de légitimité : Voltaire apparaît comme une belle et grande figure, avec ses conceptions religieuses éthérées qui ont tout pour charmer l’époque actuelle, alors que Rousseau a l’air d’un dérangé, rien de moins. Pourtant, moi, c’est un penseur et écrivain qui me rejoint vraiment et je n’arrive pas à m’expliquer pourquoi on ne pourrait pas en diffuser une vision plus impartiale. Peut-être sera-t-il un éternel incompris. Je n’ai pas lu Pierre Vadeboncœur, mais j’avais feuilleté un de ses ouvrages qui m’intéressait énormément, Les deux royaumes, et j’étais tombée sur une phrase qui disait quelque chose comme « Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis toujours senti d’une grande amitié pour Jean-Jacques Rousseau. » Quelqu’un aurait donc le même sentiment que moi; il faut que ça vienne du Québec, peut-être pour grandir autrement que dans l’incompréhension d’un personnage tout à fait extraordinaire par son caractère irrémédiablement vertueux, qui aura même influencé Kant.

Mardi matin est arrivé et c’était enfin le moment où le TD d’esthétique (offert par la Faculté de philosophie) débutait. Quelques problèmes de logistique m’ont bien amusée pendant cette matinée : il y avait beaucoup plus d’élèves que prévu d’inscrits au cours, alors nous avons changé de salle. Cela dit, la nouvelle salle non plus ne contenait pas assez de bureaux et les employés de l’université ne semblaient pas très enclins à nous en fournir davantage (ils ont apporté un bureau de trois places et une chaise de plus), ce qui a forcé certains élèves (dont moi!) à s’asseoir par terre pour suivre le cours. Je trouvais ça vraiment marrant, mais j’avais des fourmis dans les jambes à la fin! Quant à la matière du cours, c’était vraiment intéressant et assez difficile pour être stimulant : nous avons étudié une reproduction de toile où Vélasquez. Ce dernier y a représenté divers personnages et, en arrière-plan, un peintre au travail dont le regard est tourné vers l’extérieur de la toile, vers le spectateur lui-même. Cette mise en abyme a donc été pour nous l’occasion d’étudier les niveaux de représentation de l’œuvre, celle que nous avons sous les yeux, photocopiée, et celle du peintre fictif, image invisible aux yeux du regardeur. Nous devons lire Le musée imaginaire de Malraux, j’ai hâte, j’ai cru comprendre que qu’on y parle de comment les anciens critiques d’art ont dû imaginer, penser les œuvres qui n’étaient aucunement reproduites et disponibles comme elles le sont aujourd’hui, peu importe leur époque d’appartenance. Cela pour dire que ce cours va vraiment me permettre d’acquérir de nouveaux outils pour approcher l’art.

En après-midi, je suis allée m’inscrire à des TD auprès du secrétariat des lettres situé à la Manufacture. Cependant, avec les horaires d’ouverture tout à fait conviviaux, ça ouvrait à 13 h 30 et j’avais un cours à 14 h aux Quais (à 30 min. à pied de là) : j’ai dû me dépêcher en prenant le métro. Je suis arrivée en retard de six minutes, mais Daniela m’a dit que ce n’était qu’une minute plus tard que le professeur lui-même. Il n’avait d’ailleurs vraiment pas l’air fâché. Ce n’était pas pour me racheter, mais j’ai participé dans le cours et j’étais fière de moi. Je tentais d’avoir des interventions pertinentes et on dirait que je cherchais moins mes mots que d’habitude. Je travaille mon éloquence, hourra. Cela va me servir pour les multiples explications linéaires que je devrai présenter à l’oral pour les évaluations des TD. Mercredi matin, une élève a présenté un exposé particulièrement intéressant sur les RPS, j’espère en être capable d’en faire autant, avec de multiples références à la philosophie et une analyse fine de l’enchevêtrement des réflexions et des récits de Rousseau.

Hier soir, Élise et moi sommes allées à la rencontre d’un ami de Félix qui habite à Lyon, Vincent. Je lui avais demandé de nous faire découvrir un resto pas cher et proprement lyonnais. Je ne me rappelle pas de son nom (à bon vin point d’enseigne?), mais je me souviens qu’il est situé sur la rue des Marronniers. Nous avons mangé un menu typique aussi : salade lyonnaise (salade verte, lardons, œuf poché et croûtons), pour moi un poisson blanc, pour eux des andouillettes sauce moutarde (mais Vincent n’avait pas faim alors j’ai mangé la moitié de son assiette, un vrai régal, quand même!), du fromage Saint-Marcellin et du pain, une tarte à la praline et un pot de Côte du Rhône à 7 euros. J’avais été trop craintive pour commander des andouillettes, mais je serai rassurée pour l’avenir, mon palet approuve. Tout était délicieux, d’autant plus que ce repas de plusieurs services n’a coûté que 11 euros, tout inclus. C’est incroyable! Il faisait très chaud à l’intérieur, c’était petit, mais on y mangeait comme dans une cuisine personnelle, avec des serveurs souriants et attentionnés qui, évidemment, s’intéressaient à ce cher accent québécois. Élise et moi étions très fières de manger tard (Nous avons commencé vers 20h45 et fini vers 22h30). En tout cas, c’est sûr que je vais y retourner : comme a dit Vincent, c’était le meilleur pour le moins cher. Mission bouchon (resto typique lyonnais) réussie!

La soirée cependant s’est terminée sur une drôle de note. Élise et moi rentrions en métro A (vers Vénissieux) vers 22h45, il y avait pas mal de gens dans les wagons, mais ce n’était pas bondé. Un jeune homme écoutait tranquillement son iPod rangé dans la poche de son pantalon, avec le fil d’écouteur qui passait sous son chandail. Puis, un autre jeune homme est passé, il buvait de la Heinekein, puis il lui a demandé s’il pouvait lui prêter un écouteur pour qu’il puisse entendre lui aussi la musique. Le garçon accepte, puis l’autre lui demande s’il peut monter le volume, le propriétaire sort le joli iPod de sa poche, lui montre qu’il faut mouvoir son doigt de façon circulaire pour l’augmenter. Je me disais : « c’est pas possible, l’inconnu va tirer après le iPod, il va se détacher des écouteurs et il va partir avec ». C’est effectivement ce qui s’est produit. Le pauvre jeune homme lui dit « eh, mais arrête », l’autre lui dit de le suivre vers l’arrière, où le malfaiteur semblait avoir des comparses. Puis, la belle voix enregistrée du métro a annoncé l’arrêt auquel nous étions arrivés, « Sans souci ». La scène était bizarre et la voix y ajoutait une tonalité ironique. Je n’ai pas tourné la tête pour regarder, mais celui qui s’est fait volé a dû descendre du métro peu après sans autre altercation, car on entendait le voleur ricaner avec ses amis et dire « trop facile, trop facile ». Presque tous les passagers avaient assisté à la scène avec attention, sans dire mot cependant. Que pouvions-nous faire sinon se vautrer dans notre silence et compatir? Après le métro, je devais correspondre avec un bus au terminus Grange Blanche. Je crois que j’étais encore sous le choc de cette vision et j’ai pris le bus dans le mauvais sens; j’ai dû faire le chemin inverse à pied, seule dans les rues désertes. Mais non, rien n’est arrivé. J’ai pris le dernier 28 à 00h08 et j’étais heureuse que l’arrêt soit situé directement à la porte de ma résidence.

Je finis cette entrée ma foi très longue par un petit commentaire sur les élections fédérales qui approchent à grands pas. La télécopie vers Ottawa à partir de Lyon coûtait 20 euros pour 3 pages, alors j’ai décidé que je ne voterais pas, d’autant plus que je n’aurais sûrement pas reçu à temps mon bulletin de vote qui doit être délivré par la poste – il paraît qu’aux Etats-Unis, on peut voter en ligne. Même si je ne remplirai pas officiellement mon devoir démocratique, je tiens à souligner que j’espère que M. Harper ne sera pas notre premier ministre à nouveau, ni minoritaire ni majoritaire. Je pense que le Québec et le Canada méritent mieux que les politiques conservatrices qui ne tiennent pas compte de ce qui construit vraiment le futur d’une société : le respect de l’environnement, le partage égal des richesses, et l’art, bien sûr, qui est la voix d’une nation, qu’elle soit québécoise ou canadienne. Je concentre tous mes espoirs vers ce jour du 14 octobre 2008.

vendredi 3 octobre 2008

Mouvements

jeudi 2 octobre 2008, sur mon bureau-table

Sur mon bureau de cours en littérature française du XXe siècle : « DIEU EST AMOUR ; l’amour c’est Dieu ». C’est une salle qui appartient au département de philo, je pense. Je vais finir par croire que tous ces graffitis et écriteaux littéraires parsemés sur mon chemin témoignent d’une proximité incomparable chez les Français au langage et à la pensée. On pourra dire que c’est issu d’une riche tradition de sociabilités : salons, cafés, fumoirs.

C’est une petite journée tranquille aujourd’hui, je n’ai pas de cours le jeudi. Alors, je peux prendre le temps d’écrire une belle entrée de journal, d’autant plus que je viens de nettoyer mon bureau. Il me reste à passer un coup de balai pour que tout soit beau.

Dans mon cours sur La tournée d’automne, lundi, le prof nous a photocopié une carte du Québec pour que tous les élèves situent les localités que le Chauffeur visitera dans le roman. Étrangement, j’étais un peu émue devant la carte de retrouver toute cette toponymie chargée de vécu et ce fleuve dont je partage le nom. Je dis « étrangement » car je n’avais jamais encore compris à quel point j’étais attaché à ce pays qui n’est pas un pays, mais l’hiver (Vigneault). Ce qui m’a le plus chavirée, c’est que les autres étudiants dans la classe voyaient la carte sans grande émotion. Je pense que j’ai senti à ce moment-là ce que c’est d’avoir une patrie et c’est un sentiment assez fort, plus puissant peut-être que toute l’identité française que je ne pourrai jamais acquérir. À la fin du cours, j’ai souhaité à monsieur Lavorel un beau voyage, car il vient visiter le Québec pendant deux semaines.

Lundi soir, j’ai participé à une activité parascolaire à laquelle je serai inscrite pour l’année entière, la chorale de l’université. Au début, j’étais stressée à l’idée de devoir chanter devant les autres, mais ma gêne s’est dissipée très rapidement. Il y avait d’autres gens comme moi qui n’avaient jamais chanté dans une chorale et j’avais quand même une longueur d’avance en sachant relativement lire une partition. Nous avons fait divers exercice de réchauffement de la voix et de respiration; j’ai pu mettre en pratique les quelques acquis de mes cours d’arts dramatiques du secondaire. J’ai découvert que ma voix claire serait celle de type soprano, faudra voir si je serai encore classée dans ce groupe la semaine prochaine. Le prof de chorale est tout à fait génial, il est dynamique et vraiment pas gênant. Comme il dirait, « la chorale, c’est le bonheur » : l’entremêlement des voix, françaises et étrangères, les harmonies fugaces et la fragilité des musiques que le groupe a chantées étaient vraiment agréables. Je crois qu’on pourra faire du beau travail à grande échelle (deux spectacles prévus) et que je pourrai en réaliser aussi de façon plus intime. La pièce que nous travaillerons la semaine prochaine est « Hallelujah » d’Hendel.

Je redoutais un peu mon mardi matin, parce que j’avais un cours à 8h, un TD d’esthétique (Mineure culture philosophique). C’est tôt! Et j’ai eu plus de problèmes que prévu : j’ai trouvé le local vers 8 h 10 pour comprendre que ce n’était même pas mon cours qui s’y donnait. En cherchant comme une désespérée, j’ai croisé dans le dédale de corridors une étudiante qui m’avait manifestement remarquée la semaine passée dans un autre cours de la mineure, car elle est venue à moi pour me dire qu’elle cherchait aussi la salle 312. Après un moment partagé de panique, nous nous sommes rendues compte que le cours de travaux dirigés ne commençait que la semaine prochaine, étant donné qu’il est donné par la faculté de philosophie et que ses activités ont débuté une semaine plus tard que la faculté des lettres. Le système universitaire est compliqué, ici! Au moins, cette mésaventure m’a permis de rencontrer cette étudiante française très sympathique ainsi que de parler avec deux autres filles de la mineure. L’une d’elle, Claudie, m’a révélé qu’un de ses penseurs favoris était Rousseau. Est-ce lié, je ne sais pas, mais je lui ai offert de lui prêter mon cahier de notes, puisqu’elle n’avait pas pu assister à la première séance.

En après-midi, j’ai eu mon cours sur la théorie de la lecture. Le petit prof – assez jeune et toujours habillé de façon très élégante, prédominance du noir – a conclu la partie sur Les fruits d’or de Sarraute. Si quelques fois une confusion générale réglait sur la classe, je pense qu’il a bien fait ça : Élise et moi, nous nous sommes avouées que nous avons eu chacune, pendant ce cours, un mouvement d’amour intense pour Sarraute, peut-être l’effet d’un tropisme… Enfin, je pense que seule une fine orchestration de la part d’un prof peut permettre cela. Je pense que le Nouveau Roman serait une période de la littérature française que j’aimerais réétudier à nouveau.

Mercredi, j’ai assisté au premier travail dirigé sur Rousseau. Nous avons aussi essayé d’établir à quels genres littéraires l’écrivain emprunte dans son discours qu’il veut informe. La présence marquée du « je » dans le texte, l’écriture imagée et le mouvement dans la pensée qu’on retrouve dans Les rêveries du promeneur solitaire ont tout pour rattacher ce type d’essai au registre introspectif que Vigneault, professeur et chercheur littéraire québécois, a théorisé ou à forme de l’essai-méditation qu’Angenot, un Québécois lui aussi, s’est employé à définir. Bien sûr, la prof n’a aucunement recouru à ces théories pour étudier l’écriture de Rousseau : elle nous a plutôt parlé d’un Français, Michel Beaujour, qui a pensé un genre de l’autoportrait – qui a au fond toutes les caractéristiques de l’essai méditatif mais qui, je trouve, accorde un caractère narcissique à la démarche de l’auteur. Par exemple, Rousseau ne brosse pas tout à fait de portrait de lui-même : il suit les mouvements de sa pensée, cela bien sûr parle de lui-même, cela convoque le récit de souvenirs, mais, au final, l’écriture y devient un mode de connaissance (traité sur la vérité et le mensonge de la quatrième promenade) et, malgré la volonté manifestée de Rousseau d’écrire que pour lui-même, un moyen d’accéder à l’universel du « je » émotif et en questionnement vis-à-vis de l’Autre. L’art ne peut se dégager, il me semble, de sa volonté de rejoindre soit un lecteur, soit un spectateur. Si les Français étaient plus familiers avec la notion d’essai littéraire, je pense que cette appellation d’essai méditatif gagnerait à être connue au profit de l’autoportrait ou de l’autobiographie, ce dernier genre, lié plus spécifiquement au récit, ne témoignant pas de la richesse réflexive d’une écriture de la pensée. J’avais envie de présenter à la prof les Approches de l’essai de F. Dumont, un gros sabot en théorie littéraire québécoise. Cela dit, ce recueil est évidemment resté au Québec; il faudrait peut-être que j’y renvoie aussi mes attachements théoriques un peu trop tricotés serré pour ne pas que cela handicape mon regard qui veut tout prendre ce qui s’offre à lui.