mercredi 10 septembre 2008, dans mon nouveau lit
Je suis arrivée hier à Lyon. Par hasard, hier, en roulant de peine et de misère ma valise, j’ai rencontré Élise qui sortait de sa rue, Jeanne Koehlër. On s’était donné rendez-vous plus tard, mais je dois dire que j’étais quand même contente de la rencontrer. Je pense qu’elle l’était aussi. On a pu se sentir un peu moins étrangères pendant ces moments passés ensemble. Ça aide aussi à récupérer du décalage horaire d’être deux pour s’occuper mutuellement de l’autre.
Élise et moi avons découvert quelques épiceries françaises, mais, surtout, le supermarché et magasin à grands rayons Carrefour. Il est situé dans un grand centre commercial pas très loin de chez moi, la Part-Dieu. Ça peut se comparer à Place Laurier, mais à quatre étages et vraiment plus bondé. Le Carrefour s’avère l’un des premiers lieux que j’ai visités de Lyon et je dois dire qu’il m’a découragé, car il faisait vraiment trop américain, au sens où ce centre propose de la consommation à outrance, des néons, des rayons de produits, tout ce que, dans mon petit cœur lyrique, je ne voulais pas que la France soit. Ai-je quitté l’Amérique pour m’y retrouver de l’autre côté de l’océan? J’ai dit à Élise, sur le coup, que je ne voulais jamais y retourner, mais, bien sûr, on y retournera, car c’est facile d’accès et pas cher. J’aurai, maintenant, une vision un peu moins romantique de la France mais plus réaliste. Les gens y mangent et y magasinent comme ailleurs.
Afin d’aménager mon espace de vie plus convenablement, nous sommes allées chez Ikea aujourd’hui, en tram. C’était bien. Mon choc des magasins français avait dû passer.
J’ai pensé que ce serait facile de m’intégrer aux Français, de devenir comme eux : la désinvolture, le raffinement, etc. Oui, ça fait une journée que je suis arrivée, je pourrais me dire d’être patiente. Je pensais partager leur langue, mais est-ce bien la même, quand j’ai honte d’ouvrir la bouche devant eux? Ils pourraient découvrir mon français bâtard, hachuré par la distance, par la rudesse du pays, de ses voisins.
Ce soir, j’ai bu un peu de vin. On fait ce qu’on peut. Au moins, les Français de la résidence saluent les autres locataires et je m’efforce de leur répondre, ce qui n’est pas encore automatique. Cela m’assure un genre de reconnaissance. Ici, je n’ai plus d’identité – pour l’instant – mais j’existe. C’est un début.
jeudi 11 septembre 2008, même endroit
Il a tonné, puis plu, puis grêlé ce soir. Le ciel est toujours incertain à Lyon, ou presque. Parfois, il tombe quelques gouttes pendant que le soleil nous éclaire brutalement. En cette fin de journée orageuse, je dois avouer que je m’intègre déjà un peu plus à Lyon. Je reconnais quelques lieux en me promenant, c’est encourageant. Je reconnais des noms. Je reconnais mon studio. Je pense que de dire et d’écrire ce que je fais et ce que je connais m’aide à m’intégrer à la ville. L’écriture demeure pour moi un lieu d’appartenance…
Aujourd’hui, nous avions notre première rencontre à la fac, c’était la rencontre pour tous les étudiants étrangers en avant-midi, puis une rencontre en après-midi selon notre champ d’études. La première rencontre a été correcte, mais la seconde m’a complètement découragée. Mélange de frustration et de déception. On m’avait bien avertie que l’administration française était laborieuse; j’avais même expérimenté ce constat avec les procédures à suivre avant l’arrivée à Lyon 3. Cependant, rien ne vaut une expérience en chair et en os. En fait, tout a commencé avant-hier : le service des relations internationales n’avait pas reçu mes trois photos d’identité nécessaires, entre autres, à la fabrication de ma carte étudiante. Au moment où le joli garçon me l’apprend, je lui refile les trois que j’avais prévues pour ma carte de séjour. Je reviens donc deux jours plus tard (délai annoncé), aujourd’hui donc, mais la carte n’est pas prête : ils sont tellement débordés que cela ira jusqu’à mardi prochain avant que je ne l’aie. (La carte permet l’accès au réseau Wifi et à toute sorte d’avantages étudiants.) La pression a un peu monté en moi, mais ça allait. Le pire est arrivé au moment de la rencontre de l’après-midi. On nous distribue un document photocopié avec des listes de choix de cours, mais on ne parvenait pas à lire vraiment les intitulés de cours, car la largeur de colonne du tableau, étant trop étroite, coupait le début des intitulés. Il fallait donc y aller en devinant. Puis, la tutrice pédagogique nous dit que les horaires des CM (cours magistraux) sont affichés dans le corridor de notre faculté, mais que les horaires de TD (travaux dirigés) n’étaient pas encore élaborés; les TD commencent deux semaines après les CM qui débutent le 16 septembre, alors on peut se promener dans ces cours et voir ce qui nous intéresse. J’ai été déconcertée par cette latitude ainsi que par le manque d’organisation – est-ce possible de concevoir une telle désorganisation à Laval où le choix de cours de chaque étudiant a été effectué depuis des mois? J’avais mon petit choix de cours effectué avec M. Baker comme bouée de sauvetage, mais c’était trop beau : la valeur en ECTS (crédits européens) de plusieurs cours a changé et je dois trouver de nouveaux cours à ajouter à mon horaire. Dans cette petite salle de cours, en échangeant des regards de désespoir avec Élise, j’ai craqué : j’ai rêvé pendant quelques bonnes secondes d’être de retour à Laval.
Au fond, je suis plus Américaine que je ne l’aurais pensé : aujourd’hui, tout en moi rêvait d’efficacité. J’ai écouté Brel en faisant la vaisselle et le ménage; je ne sais pas encore ce que c’est être Française.
Avec Élise, nous avons bien soupé : petites pommes de terre bouillies, saucisse de Toulouse, haricots verts et oignons grillés. Le tout arrosé d’un verre de vin très bon marché. Et une petite friandise française, du flan. Un peu de sucre et de gras, ça fait toujours du bien.
samedi 13 septembre 2008, sur mon bureau-table
C’est le premier souper que je mange seule, un reste de pâtes aux tomates et au thon. Élise et moi avons décidé de souper chacune de notre côté.
L’automne est arrivé soudainement. Depuis deux jours, après l’orage de jeudi soir, il fait froid et il pleut. Je ne sais pas si la chaleur qui m’a accueillie est pour revenir. Je ne crois pas, en fait.
En marchant avec Élise, nous avons vu une affiche du gouvernement français qui incite les jeunes à étudier en leur donnant une bourse de 1000 € pour initier leur scolarité. On voit souvent de telles publicités en se promenant. Même moi, étudiante officiellement aucunement française, je vais bénéficier des allocations gouvernementales aux étudiants pour mon loyer. En considérant le prix d’une année universitaire en France (400 €), on remarque que les priorités de la société française sont autrement dirigées que les canadiennes et même que les québécoises. La mère patrie ne doit pas être fière de son enfant. L’éducation n’a pas pour lui la même valeur : au Québec, tout ce qu’on accumule, ce sont des déficits, des coupures et des films pour essayer de dénoncer les errances de notre système. Un système très organisé, certes, qui pourrait gagner à l’être moins, finalement, même si ça m’a fâchée hier à la fac. Car, l’éducation, c’est plus qu’une question d’efficacité et d’argent : c’est la base d’une société qui assure le maintien intelligent de tout le reste.
J’ai hâte que les cours commencent pour rencontrer des étudiants et professeurs français, je n’ai pas encore l’impression de vraiment « toucher » à la culture française. Et je m’ennuie de la littérature. Lire seule, c’est pas pareil. À la résidence, il n’y a pas vraiment de salle commune, finalement, alors on ne peut pas trop entrer en contact avec les autres locataires, jusqu’à preuve du contraire.
dimanche, 14 septembre, même endroit
Aujourd’hui, il y a eu beaucoup d’action dans ma nouvelle vie de Lyonnaise.
Avec Élise, je suis allée me promener avec le Vieux-Lyon, un des quartiers les plus touristiques de Lyon – le 3e arrondissement, où j’habite, n’est pas touristique. Par hasard, c’était une fin de semaine où plein de céramistes venus de différentes régions de la France exposaient leurs créations afin de les vendre. Tout était très beau, plein de belles idées mises à l’œuvre qui savent renouveler un matériau assez ancien. Je crois que les gens de la place comme les touristes apprécient de telles présentations artistiques : c’était bondé. Deux stands sur une cinquantaine, environ, présentaient des styles plus modernes et j’ai trouvé qu’ils détonnaient, même si leur présence était légitime.
Puis, Élise et moi avons continué notre promenade jusqu’au but premier de notre visite des vieux quartiers, soit le marché en plein air du quai Saint-Antoine. Un chauffeur de taxi nous avait recommandé ce marché et nous le bénissons maintenant, car notre expérience fut réjouissante. Nous avons fait une bonne épicerie – à travers les vrais Lyonnais – pour peu d’euros. Mais ce n’est pas ça qui m’a le plus plu, je crois. Je pense que c’était l’ambiance, l’air frais d’automne et les effluves d’herbes et de produits du terroir mêlés aux sourires des gens et aux cris des marchands. Il me semble qu’un marché comme ça invite à la culture du goût, simplement, même pour moi qui ne sait que peu cuisiner. Élise et moi avons donc eu des produits de qualité notre souper (spaghettis carbonara aux légumes). Un des commerçants m’a dit que j’étais mignonne et qu’il espérait que d’autres garçons me le diraient aussi. Et il plaisantait avec d’autres dames, en les appelant « mesdemoiselles » juste pour les faire sourire. Il me semble que c’est un peu de ça, l’esprit français : retrouver un peu de sa jeunesse, de sa spontanéité, pour mieux savourer les sucres d’une confiture abricot-mûre (c’est cela que le marchand présentait, entre autres). Épicure, tiens donc?
Dans un autre ordre d’idées, j’ai rencontré ma voisine de studio. Sa porte était ouverte, elle arrivait et moi aussi, alors je l’ai saluée. Elle semble sympathique; elle est un peu désemparée d’être seule ou presque dans cette grande ville : elle est aussi étudiante en échange pour un an (Université de Colombie-Britannique) et étudie en géographie et en français aussi. Je crois que nous allons bien nous entendre, c’est toujours bien de savoir une petite présence près de soi, une présence qui est toute à construire pour l’instant. Puis, évidemment, échanger avec autrui, ça donne toujours de l’énergie.
mardi 16 septembre 2008, dans mon lit à nouveau
En guise d’exergue, voici deux énoncés étranges créés par des affiches qui annoncent un journal (j’enlève l’italique et les majuscules pour accentuer l’effet, vous en conviendrez) :
le progrès en vente ici
le progrès presse
le progrès presse
Hier, c’était la pré-rentrée, le moment où, devant les élèves rassemblés par année d’études, les professeurs présentent leur(s) cours ainsi que les particularités scolaires de l’année à venir. À première vue, on pourrait dire qu’une telle journée serait inutile, surtout quand les profs lisent le descriptif de cours disponible sur Internet. Cela dit, ces petites réunions permettent de mettre des visages sur des noms, sur des cours, de donner de la chair à ce qui demeure plutôt inerte sur papier. De plus, le regroupement de tous ces élèves prêts à apprendre était d’une merveilleuse effervescence. On aurait dit une petite fête, presque. Tout le monde parlait par-dessus les autres, comme dans une classe du secondaire, même si la réunion de laquelle je parle s’adressait aux étudiants de troisième année. Les professeurs devaient demander le silence! Ces derniers, cependant, ont aussi pris du bon temps. M. Thélot, un professeur qui m’intéressait déjà, en raison de ses sujets de recherche (la poésie moderne française), s’est amusé en présentant son cours sur Rimbaud : il a dit que c’était le plus grand poète français, créant tout un émoi parmi l’assistance; je devrais dire parmi les profs, qui ont ri et fortement bavardé par la suite. Tant pis pour Baudelaire et Hugo! Enfin, la pré-rentrée fut bien sympathique et a permis d’humaniser en quelque sorte mon entrée à Lyon 3.
Aujourd’hui, donc, c’était la rentrée officielle. J’ai eu un cours, Littérature du XXe siècle, qui va être génial. C’est un cours de troisième année, mais demandant et stimulant comme je les aime. Le cours porte plus précisément sur la théorie de la lecture, sa représentation et ses processus. Nous lirons Sarraute et Sartre, entre autres. Avec l’exercice d’introduction au cours que le prof avait préparé, nous avons déjà constaté que le lecteur essaie de combler les vides que le texte laisse, de créer des liens entre les personnages, par exemple, alors qu’il n’y a pas d’élément forcément qui les unisse dans le texte. C’est assez troublant de constater que notre lecture d’un texte suit une logique préétablie de façon inconsciente qui peut altérer notre compréhension réelle de l’œuvre.
Le prof de ce cours, M. Auclerc, en plus d’expliquer clairement les réflexions assez complexes du cours, est sympathique. Un peu confuses, Élise et moi sommes allées le voir à la fin du cours pour savoir s’il y avait des livres obligatoires pour le cours ou si on pigeait comme on voulait; pourquoi pas une liste de livres clairement établie comme à Laval? Le monsieur nous a donc répondu qu’on devait lire les œuvres qu’on allait discuter en classe, etc. Au bout de quelques mots échangés, il nous a demandé si nous appréciions notre séjour en France. Tout ça pour dire que je pensais que l’enseignement en France allait être beaucoup plus hiérarchisé que ce que je constate présentement. Les profs des cours magistraux parlent à leurs élèves de façon normale et avec le sourire, comme ailleurs, quoi!
Ce professeur nous a aussi appris que les livres ne sont pas commandés ici dans une librairie en particulier, mais qu’il fallait y aller par soi-même un peu partout. Cela me porte à penser que les Français n’entretiennent pas les mêmes rapports avec la littérature que ceux que nous avons au Québec. Ici, le livre et l’éducation sont décloisonnés, ils font partie du quotidien. Pas de bocal universitaire où enfermer, à l’écart de tous, les universitaires et leur paperasse. Le livre s’avère en action, comme en témoigne aussi le grand nombre de publicités qui annoncent la rentrée littéraire. La littérature, en France, convie à la fête (ce que je retiens de ma pré-rentrée) et au mouvement.
Je termine cette entrée sur une situation cocasse qui s’est produite ce soir. J’étais allée à la résidence d’Élise pour qu’on se prépare à souper ensemble. Nous avions fini de manger et fini la vaisselle et retournions à la cuisine commune pour qu’Élise, à la demande générale, fasse une petite démonstration du parler québécois qui fait tant rire les Français. Élise avait apporté C’t’a ton tour, Laura Cadieux pour en lire un extrait. Entourée des résidents, elle a lu une partie du texte et plusieurs se sont exclamés qu’ils ne saisissaient presque rien. Puis, un étudiant chinois, qui comprend difficilement le français et encore moins le joual, nous demande si on faisait un mariage, avec le livre ouvert où lire dedans, où on dirait « pour toujours »; le regard de ce garçon était tout de même juste, j’étais à droite d’Élise et, en face de moi, il y avait un Français. Tout ce que j’ai cependant pu répondre au Chinois, c’était : « It’s not a wedding! » La remarque du jeune homme asiatique m’a fait comprendre que tout un monde qui sépare nos cultures, plus grand que je ne l’aurais imaginé. Michel Tremblay en guise de vœux d’amour éternel, ce serait assez original. Il n’y avait pas de mariage, ce soir, certes, seulement un désir d’aller vers l’Autre, de partager ensemble nos voix, ce qui m’apparaît comme un genre d’alliance aussi durable.
3 commentaires:
Je suis contente de te lire un peu, c'est agréable.
Je suis contente aussi de voir que malgré certaines attentes déçues et malgré le dépaysement, tu sembles prendre ton rythme et t'adapter (autant que c'est possible d'être adaptée après à peine une dizaine de jours... :P), apprécier les petites choses simples et sourire.
Prends soin de toi, ma belle!
Je t'aime!
Ariane
Fini la récréation.
Papa et Maman Gouvernement ne te tiennent plus la main, ton succès ne dépends plus que de toi.
Tu n'es pas américaine.
Tu es anglaise.
Bravo ! La sensation que donne la lecture descriptive des événements et des lieux est superbe. On te suit partout et même je crois que je regarde avec toi...Voilà donc l'ivresse que t'apporte ce grand dérangement. Continue à nous faire voyager.....
On t'aime
cp
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